La Pologne est la clé de voûte de la sécurité européenne
Interview par Nelly Didelot, Libération, 17 février 2025
Interview par Nelly Didelot, Libération, 17 février 2025
Lien vers pdf ou vers version word
Face à la menace représentée par la Russie, la Pologne s’affirme de plus en plus comme un leader européen. Le pays, qui a toujours été lucide sur les ambitions du Kremlin, est amené à jouer ce rôle pour longtemps, estime l’ancien diplomate Pierre Buhler.
Dans une Europe en panne de leadership, ébranlée par la politique de la nouvelle administration américaine, la montée de l’extrême droite et l’instabilité qui gagnent le couple franco-allemand, la Pologne incarne une nouvelle centralité. Face à la guerre en Ukraine et à la menace qui grandit à l’Est, elle offre un soutien solide à son voisin attaqué, se faisant souvent le porte-parole de ses revendications. En 2023, dans un rare rayon d’espoir sur la scène électorale européenne, les citoyens y ont renversé dans les urnes le gouvernement réactionnaire du PiS, mettant un terme à ses dérives antidémocratiques. Et alors que les Etats-Unis menacent de se désengager de la sécurité du continent, elle se veut aussi un élève modèle, qui consacre déjà plus de 4 % de son PIB à la défense.
Ancien ambassadeur de France à Varsovie, Pierre Buhler décrit dans Pologne, histoire d’une ambition (éditions Tallandier) l’essor d’un pays longtemps privé de sa liberté, puis traité par l’Europe de l’ouest «comme une simple périphérie», qui est désormais devenu à la faveur de la guerre en Ukraine, un Etat dont la voix pèse de plus en plus dans l’UE.
Estimez-vous que la Pologne occupe aujourd’hui une place plus centrale en Europe qu’elle n’en a jamais eue au cours des deux derniers siècles ?
Dans les années 1980, les années Solidarnosc, tous les regards étaient déjà tournés vers la Pologne. Les Polonais ont été les pionniers de la démolition de l’empire soviétique, en installant le premier gouvernement non communiste à l’est du rideau de fer plusieurs mois avant la chute du mur de Berlin. Pendant deux ou trois décennies, une sorte de condescendance de l’Europe de l’ouest a ensuite perduré envers toute la région. C’est l’agression de l’Ukraine par la Russie qui a remis la Pologne au premier rang. Par sa position géographique : c’est le seul pays de l’UE frontalier à la fois de la Russie (par l’exclave de Kaliningrad) et de l’Ukraine. Mais aussi par une sorte de justice historique : les Polonais étaient parmi les premiers à mettre en garde sur le danger russe. Dès 2008, le président Lech Kaczynski avait dit à Tbilissi : «Aujourd’hui c’est la Géorgie, demain l’Ukraine, plus tard les pays baltes et peut-être un jour mon pays.» La pensée dominante en Europe occidentale les a longtemps renvoyés dans les cordes, en les taxant de russophobie. En réalité, ils ont eu raison avant tout le monde. Emmanuel Macron l’a d’ailleurs reconnu en 2023 lors du sommet de Bratislava.
Est-ce cela que vous appelez le «moment polonais» ?
A mes yeux, le moment polonais, c’est aussi la réintégration complète de la Pologne dans le giron européen, avec la victoire de Donald Tusk en 2023 et la fin du gouvernement nationaliste conservateur du PiS qui s’était mis à dos une bonne partie de ses voisins. Cela coïncide aussi avec une montée en puissance militaire, lancée par le PiS et poursuivie par le gouvernement de Tusk. Le pays a doublé en quelques années la part du PIB consacrée aux dépenses de défense, qui devrait atteindre 4,7 % du PIB en 2025. La Pologne se sait en première ligne. Le Premier ministre l’a très bien exprimé lors de la commémoration de l’invasion de la Pologne en affirmant : «Plus jamais de faiblesse, plus jamais de solitude.»
Pensez-vous que le pays a les moyens, comme il l’ambitionne, de devenir la première puissance militaire du continent ?
De très gros contrats d’armement ont été passés avec les Etats-Unis et la Corée du Sud. Un chantier pharaonique a été lancé pour construire une ligne de défense à l’est, à la frontière avec le Bélarus et Kaliningrad. Ce n’est pas un hasard si le mot d’ordre de la présidence polonaise du Conseil de l’UE est «Europe, sécurité». Historiquement, la Pologne a une fonction de rempart européen : elle a fait face, tant bien que mal, aux invasions mongoles, ottomanes, puis aux assauts russes. Pour un pays qui a été rayé de la carte européenne par l’expansion russe, la menace venue de l’est est existentielle.
Aujourd’hui, le danger représenté par la Russie pèse sur toute l’Europe. Si l’Ukraine devait être défaite, il ne ferait que se renforcer. Dans cette configuration, la Pologne est la clé de voûte de la sécurité européenne. Elle l’est aussi sur le plan diplomatique, en jouant le rôle de leader dans la mobilisation face à cette menace. Plus loin de la ligne de front, des tentations de retourner à un lâche soulagement, via une trêve ou une paix bricolée en Ukraine, existent toujours. Les Polonais ne sont pas du tout sur cette ligne. Ils savent que la menace est inscrite dans les gènes de l’impérialisme russe.
Pourrait-elle aller jusqu’à assurer une forme de leadership européen ?
La voix de la Pologne est entendue et respectée. Elle relaie aussi celle des pays baltes et nordiques, qui n’ont pas le même poids politique et économique. Je ne pense pas qu’elle puisse remplacer complètement le moteur franco-allemand, même si celui-ci est mal en point, notamment parce qu’elle n’appartient pas à la zone euro. Mais sur de nombreux sujets, qui ont trait de près ou de loin à la sécurité, elle pèse de plus en plus. Les Européens de l’ouest commencent à sortir de leur inconscience pour se convertir à sa manière de penser, qui reflète l’air du temps. La doctrine militaire française a par exemple changé. La priorité n’est plus mise sur la guerre expéditionnaire mais sur des conflits de haute intensité. On bascule vers de nouvelles priorités qui donnent un rôle important, pour ne pas dire majeur, à la Pologne.
Comment expliquez-vous que la Pologne ait suivi une trajectoire différente de celle de la Hongrie, en parvenant à revenir à l’alternance en 2023 alors que le PiS s’inspirait ouvertement du modèle de Viktor Orbán ?
Pour moi, cela renvoie à une caractéristique très forte de la Pologne qui est l’irréductibilité. C’est le pays qui a connu le plus d’insurrections dans toute l’Europe depuis le XVIIIe siècle, le plus souvent contre des puissances occupantes. Les Polonais ne se sont jamais résignés à ce qu’on les prive de leur liberté. Même à l’époque communiste, les révoltes ont été très nombreuses. Je pense que cet instinct a ressurgi en réaction à la manière dont le PiS tentait de prendre le contrôle du pays, en faisant main basse sur la justice et les médias et en imposant un carcan moral. Donald Tusk a su le cristalliser en un front d’opposition pour évincer le PiS du pouvoir.
Pour autant, le pays demeure très polarisé et le PiS reste au coude-à-coude avec la Plateforme civique de Tusk dans les sondages. Ce combat va se poursuivre lors des élections présidentielles de mai. Si d’aventure le candidat du PiS l’emportait, la cohabitation actuelle, qui freine les réformes, devrait se poursuivre.
Dans votre livre, vous écrivez que le gouvernement Tusk sera aussi «un test de la capacité à restaurer l’Etat de droit sans l’enfreindre». Plus d’un an après son entrée en fonction, où en est-on sur ce point ?
Il existe différents courants dans le gouvernement. Certains voudraient détricoter les réformes antidémocratiques du PiS sans prendre de pincettes. Le ministre de la Justice, Adam Bodnar, défend une approche beaucoup plus légaliste. Tusk, de son côté, est un battant, un animal politique sans trop d’états d’âme. La bipolarisation durcit les discours et complique le retour ordonné à un vrai Etat de droit. C’est aussi en ce sens que l’élection présidentielle qui s’annonce sera cruciale. Pour adopter des réformes ambitieuses qui n’achoppent pas sur le droit de véto d’un président lié au PiS, le candidat libéral doit l’emporter.