L'ancien ambassadeur de France à Varsovie Pierre Buhler explique comment la Pologne est devenue, à coups d'investissements massifs, un acteur incontournable de la future architecture de défense européenne.
En mettant constamment en garde contre les appétits de la Russie, la Pologne a parfaitement anticipé le retournement stratégique à l’œuvre aujourd’hui en Europe. Au point qu’elle est devenue, selon Pierre Buhler, "la nouvelle clé de voûte de la sécurité européenne". Ambassadeur de France à Varsovie de 2012 à 2016 et professeur de relations internationales à Sciences Po Paris, l'ancien diplomate vient de publier un essai intitulé "Pologne, histoire d’une ambition. Comprendre le moment polonais".
La Pologne alerte depuis longtemps sur le danger que représente l’impérialisme russe. L’Europe a-t-elle eu tort de ne pas écouter davantage les Polonais?
Le président Macron, dans son discours de Bratislava le 31 mai 2023, a reconnu les torts de l’Europe dans ce dossier. C’est un revirement majeur de la part des Occidentaux qui, jusque-là, étaient sur la ligne sarkozyste, selon laquelle entre la France et la Russie, il n’y a que des "petites nations formatées par le passé". Macron a aussi fait référence à 2003, lorsque Jacques Chirac avait déclaré que les pays d’Europe de l’Est, exprimant leur soutien à George W. Bush en pleine guerre d’Irak, avaient "raté une occasion de se taire".
Quand la Russie a envahi la Géorgie en 2008, le président polonais Lech Kaczynski s’est aussitôt rendu à Tbilissi, accompagné des représentants des pays baltes, où il a prononcé un discours très fort: "Aujourd’hui la Géorgie, demain l’Ukraine, ensuite les pays baltes puis la Pologne." On en est déjà à la deuxième étape de cette prophétie.
"Avec 200.000 militaires d’active, soit autant que la France et davantage que l’Allemagne, la Pologne dispose de la première armée conventionnelle d’Europe."
Compte tenu des ratés du moteur franco-allemand, la Pologne a-t-elle la capacité et la volonté de prendre le relais pour assurer un leadership européen?
Plutôt que de prétendre à un leadership, la Pologne a surtout la volonté de rassembler tous ceux qui, dans et en dehors de l’Europe, ont une même vision des choses et partagent les mêmes affinités. Le triangle de Weimar, qui réunit au départ la France, l’Allemagne et la Pologne, a ainsi été étendu au Royaume-Uni, à l’Espagne et à l’Italie. La Pologne est également membre du groupe NB8 (Nordic-Baltic 8), qui rassemble les quatre pays scandinaves (Suède, Norvège, Finlande et Danemark) et les trois États baltes (Lituanie, Estonie et Lettonie).
Lors du 85e anniversaire du début de la Seconde Guerre mondiale, Donald Tusk avait très bien résumé les choses: "Plus jamais de solitude, plus jamais de faiblesse." Et dès l’entame de la présidence tournante de l’Union européenne par Varsovie début janvier, la défense a été inscrite tout en haut de l’agenda.
Outre une diplomatie proactive, la Pologne a aussi considérablement développé ses capacités militaires.
En quelques années, la Pologne a doublé son budget défense. Celui-ci représentait 4,2% du PIB en 2024 et devrait passer à 5% en 2025, avec des commandes pharaoniques auprès des États-Unis et de la Corée du Sud. C’est un effort colossal, qui a été rendu possible grâce à un niveau d’endettement relativement modeste, de l’ordre de 50% du PIB. Avec 200.000 militaires d’active, soit autant que la France et davantage que l’Allemagne, la Pologne dispose de la première armée conventionnelle d’Europe. Elle est également en train de mettre en place un dispositif défensif sur sa frontière Nord-Est avec la Biélorussie pour contrer la guerre hybride menée par Minsk qui achemine des migrants.
Dans l’hypothèse où l’Ukraine serait défaite, la Pologne sera la clé de voute de la sécurité européenne. Deux bémols toutefois: d’une part, le recrutement devra suivre et, d’autre part, la Pologne reste une économie de taille modeste, puisqu’elle ne représente qu’un cinquième de l’économie allemande ou un quart de l’économie française.
"Les eurosceptiques polonais ne souhaitent pas une sortie de l’Union. Ils s’opposent en revanche à une Europe supranationale."
Quelle est la vigueur du courant eurosceptique en Pologne, compte tenu des évolutions géopolitique récentes?
Ce courant est principalement porté par le PiS (parti national-populiste, dont est issu le président Andrzej Duda, NDLR), mais ce n’est pas un euroscepticisme de type Brexit. Les eurosceptiques polonais ne souhaitent pas une sortie de l’Union. Ils s’opposent en revanche à une Europe supranationale, ils rejettent l’autorité de la Cour de justice de l'Union européenne et voient dans la bureaucratie bruxelloise un substitut à la domination de Moscou sous l’ère communiste. Leur vision de l’Europe, c’est une confédération d’États-nations. Bien qu’eurosceptique, le PiS est également très antirusse.
Avec l’arrivée de Trump, que reste-t-il de la "relation spéciale" que la Pologne avait développée avec les États-Unis depuis la fin de la guerre froide?
Durant son premier mandat, Trump s’était rendu à Varsovie à l’invitation du PiS. Il avait félicité les Polonais pour leur défense de la civilisation européenne. L’enthousiasme n’est cependant pas le même de la part du libéral Donald Tusk. Lorsqu’il était président du Conseil européen, il avait déclaré qu’avec des amis comme Trump, on n’a plus besoin d’ennemis.
Mais le lien avec les États-Unis n’est pas rompu pour autant, puisque le président polonais Duda, issu du PiS, s’est montré très satisfait de la victoire de Trump. Or le président dispose d’un droit de véto relativement étendu. Pour l’instant, les Polonais cherchent à préserver ce qui peut l’être dans leur relation avec les États-Unis, en se prévalant notamment de leurs dépenses en matière de défense et en privilégiant les achats auprès des Américains: chasseurs F-35, hélicoptères Apache, chars Abrams et batteries antiaériennes Patriot.
"La Pologne ne veut pas se retrouver dans un engagement armé direct contre les Russes."
Pourquoi Donald Tusk exprime-t-il des réserves par rapport à l’envoi éventuel de troupes en Ukraine?
Le contexte électoral explique en partie les réticences polonaises. Les Polonais élisent le 18 mai prochain un nouveau président. La Pologne ne veut pas se retrouver dans un engagement armé direct contre les Russes. Il ne faut pas oublier que la Pologne est le seul pays européen qui a une frontière avec l’Ukraine, la Russie et la Biélorussie. Et puis, on ne connait pas encore les contours d’un tel engagement: comment se feront ces déploiements? Avec quel mandat? Avec quelles règles d’engagement?
Entre la Pologne et l’Ukraine, la relation n’a pas toujours été facile, comme l’a montré l’épisode de l’exportation du blé ukrainien, un temps bloqué par la Pologne.
Il subsiste en effet un lourd héritage historique. Entre les deux guerres mondiales, une partie de la Pologne nouvellement reconstituée en 1918 était revendiquée par l’Ukraine. Lorsqu’après la bataille de Stalingrad, l’armée allemande a commencé à se replier, une armée insurrectionnelle ukrainienne s’est livrée, sous la direction de Stepan Bandera, à un nettoyage ethnique féroce contre les populations polonaises, qui a fait entre 60.000 et 100.000 victimes. L’idée était de créer un État ukrainien indépendant. Les statues de Stepan Bandera qui subsistent encore aujourd’hui indisposent fortement la Pologne. Lors de la récente crise autour de l’exportation du blé ukrainien, des mots durs ont été prononcés de part et d’autre.
"Pologne, histoire d’une ambition", Pierre Buhler, éditions Tallandier, 272 pages, 19,90 euros
Une impressionnante montée en puissance
Après avoir été à la pointe du combat contre l’oppression soviétique derrière le rideau de fer dans les années 1980, la Pologne a intégré l’Otan en 1999, en même temps que la Hongrie et la Tchéquie, avant de faire son entrée dans l’Union européenne en 2004.
Le pays dispose aujourd’hui d’une armée de 216.000 hommes, soit le double de ce qu’elle était en 2014, au moment de l’invasion de la Crimée par Moscou. Son budget militaire a également plus que doublé en dix ans. Il s’élevait en 2024 à 4,2% du PIB et devrait passer à 5% en 2025. L’armée polonaise est désormais la plus grande d’Europe et la troisième de l’Otan, derrière les États-Unis et la Turquie.
En 2022, Varsovie a signé avec la Corée du Sud un contrat de 22 milliards d’euros de fournitures militaires. Cette méga-commande comprend, entre autres, un millier de chars K2 Black Panther, 200 obusiers K9 Thunder, 48 avions d'attaque légers FA-50 et 300 lance-roquettes K239 Chunmoo. Les atouts sud-coréens sont l’efficacité de l’équipement, le rythme de livraison et les bénéfices pour l’industrie polonaise. Avec ses K2 Black Panther, la Pologne s’est créée le plus grand parc blindé d’Europe. De son côté, Séoul a acheté en octobre 2024 pour la première fois des armes à Varsovie, soit 200 drones Warmate.
Ce matériel sud-coréen vient compléter les commandes américaines qui n’ont pas faibli, bien au contraire. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, Varsovie a acheté à Washington des chars Abrams, des avions de chasse F-35A, des hélicoptères Apache, des missiles air-sol et des pièces d’artillerie Himars, pour ne citer que quelques exemples. Les fournitures américaines représentent 59% du budget militaire polonais, contre 18% pour les livraisons sud-coréennes.
Parallèlement, la Pologne s’est débarrassée de ses vieux équipements militaires datant de l’ère soviétique, qu’elle a cédés à l’Ukraine. Elle a aussi intensifié le recrutement en procédant en 2023 à une vaste réforme de l’armée. Objectif: monter à 300.000 militaires en 2035. En avril 2024, Varsovie a déclaré être prête à accueillir l’arme nucléaire s’il le faut afin de renforcer la sécurité de son flanc est, face au déploiement par la Russie de nouvelles armes dans l’enclave de Kaliningrad. Toujours dans un objectif de dissuasion, le gouvernement a investi 2 milliards d’euros pour construire le "mur oriental", un système de fortification de 400 kilomètres le long de la frontière avec la Biélorussie, par où Minsk fait passer des migrants.
En 2023, les États-Unis ont inauguré l’USAG-P, une garnison permanente en Pologne (la huitième sur le continent européen). En novembre 2024, une nouvelle base aérienne américaine a vu le jour dans le nord du pays, à Redzikowo. Il existait déjà deux autres bases militaires américaines en territoire polonais: le site Aegis Ashore servant à la défense antimissile et le poste de commandement avancé permanent de l’US Army V à Poznan.