Fecha de publicación: 04-ene-2011 20:20:28
Par Jean Bernabé, professeur émérite des Universités
Fort-de-France. Lundi 3 janvier 2011. CCN. Dans le précédent article, nous avons esquissé l’idée que le français avait un poids supérieur à celui du créole. L’expression « poids des langues » a été lancée par mon collègue et ami le professeur Louis-Jean Calvet, linguiste à l’imagination scientifique particulièrement féconde. Cette notion n’implique pas l’idée d’une supériorité ou d’une infériorité de nature, mais une capacité à peser sur l’ensemble des interactions qui encadrent et conditionnent les actes de langage d’une communauté.
Qui pèse les langues… ? Si évaluer de l’extérieur le poids respectif des langues peut s’avérer une entreprise complexe, quand l’on vit de l’intérieur une situation linguistique donnée, on a une saisie intuitive du poids respectif des différents idiomes dont on a la pratique. Aussi tout locuteur martiniquais a-t-il spontanément conscience que le créole a un poids sociopolitique inférieur à celui du français, sans aucun rapport avec la qualification de sous-langue. Nous voilà en dehors de la problématique purement idéologique de la dévalorisation (liée à la dénomination de patois). Les luttes des créolistes ont « renversé la vapeur ». La victoire, en 2001, du Capes de créole, nous a introduit dans une ère nouvelle, dédiée, non plus à la résistance contestataire mais à l’organisation raisonnée d’un parcours.Je tiens à prendre deux exemples — les moins nombrilistes possibles — propres à éliminer tout malentendu. Tout d’abord, le cas d’un pays lointain, la Chine. Le chinois (en l’occurrence, le mandarin) est de toutes les langues nationales celle qui est parlée par le plus grand nombre de personnes dans le monde (plus d’un milliard de locuteurs). Il n’en acquiert pas pour autant un poids sociopolitique supérieur à celui de l’anglais, qui demeure encore l’hyper-langue mondiale, non détrônée à ce jour. C’est en anglo-américain et non pas en chinois que se fait l’essentiel des transactions internationales. Ensuite, moins loin de nous, le cas d’ Haïti. Si le français n’y est parlé que par 20% de la population et le créole par 100%, le poids sociopolitique de ce dernier n’y est pourtant pas supérieur à celui du français, même si d’aucuns font du créole le creuset de l’« haïtianité ». Comme quoi le poids des langues ne se ramène pas à des données démographiques et encore moins, idéologiques. Le rapport de forces complexe dont il relève ne se réduit pas davantage à des facteurs purement économiques.Une langue centrale et centralisatriceDans nos pays, la scolarisation du créole inscrit forcément ce dernier dans un champ où le français est la langue centrale et organisatrice de l’enseignement.
Le statut scolaire de la langue française en France découle de sa situation monopolistique dans le pays, situation, elle-même issue de la tradition jacobine : refoulement des langues régionales considérées comme porteuses de division, d’où hégémonie d’une seule destinée à rassembler tous les Français. Le créole est logé à la même enseigne que le breton, le catalan ou l’alsacien, encore que toutes les enquêtes de terrain lui reconnaissent un emploi beaucoup plus vivace qu’à ces dernières. Si l’alsacien reste encore assez parlé, le breton et l’occitan connaissent en revanche un incontestable déclin.Une problématique délicate et un débat complexeOutre le poids des langues, il faut aussi considérer non seulement la fonctionnalité mais aussi les effets symboliques que produit leur emploi respectif dans les diverses situations où elles interviennent. L’élargissement des domaines d’emploi du créole conduit les créolophones à parasiter le français. D’où l’amplification et l’accélération de son délitement (ce en quoi consiste précisément le processus de décréolisation). Ce mécanisme revêt une importance particulière quant à sa prise en compte dans et par le système scolaire. Cette problématique-là, j’en ai précédemment indiqué l’extrême complexité, due à l’existence de facteurs subjectifs et objectifs difficiles à démêler et touchant à des aspects délicats de la psyché. Dire, en effet, à un Haïtien unilingue, du fin fond des mornes, que sa langue comporte des pans entiers de français risquerait de paraître choquant. Et le lui reprocher constituerait assurément une vraie atteinte à sa dignité. Cela reviendrait à remettre en cause l’authenticité de son rapport à sa langue native et à sa culture ancestrale. Ce serait aussi stigmatiser la proximité du créole et du français. Considération d’autant plus injuste que toutes les langues romanes, dans leur vocabulaire comme dans leur syntaxe, présentent elles aussi de nombreux segments similaires. Pour autant leurs locuteurs n’en sont pas fustigés !
Une identité langagière cartographiable
Tout cela étant dit, il n’empêche que si on sort de la démarche de respect de la subjectivité du locuteur pour objectiver ses productions linguistiques en langue créole, il ne serait nullement impossible, à travers une analyse comparative, d’établir pour chaque créolophone une sorte de carte d’identité linguistique évaluant la distance qui sépare son parler créole du français dit standard. Récuser ce genre d’étude reviendrait à interdire toute approche scientifique du langage et, par voie de conséquence, à donner dans un terrorisme intellectuel bien pire que l’indélicatesse qu’il y aurait à qualifier de francisé le créole d’un unilingue haïtien. Toute la problématique du concept de décréolisation se trouve posée là, au carrefour d’une part, de la spontanéité de l’expression subjective du locuteur et, d’autre part, de l’analyse objective de ses énoncés. D’où l’intérêt d’une démarche dite contrastive, laquelle ne peut que favoriser le développement et l’affinement de la conscience linguistique de locuteurs plurilingues. C’est exactement le cas des Martiniquais, puisque précisément ils sont à la fois créolophones et francophones. Pour autant, ils ne sont pas toujours capables, notamment dans la phase d’acquisition (commencée dans des conditions diverses à la maison et poursuivie à l’Ecole), de repérer la frontière qui sépare ces deux langues. Comment, dès lors, ne pas chercher à pallier pareil manque ?
Oui, même Haïti… pays réputé sanctuaire du créole profond…
Personnellement, il m’est arrivé tout récemment et à plusieurs reprises d’entendre dans des émissions télévisées des interviews de paysans haïtiens. Leur langue plutôt galvaudée m’est apparue comme une réalité assez nouvelle, en rupture d’avec un créole haïtien « rek », que j’avais pu entendre il y a près d’une quarantaine d’années et cela, pas même à la campagne, mais à Port-au Prince même. Comme quoi, en quelques décennies, il s’est produit une évolution dont la cause est imputable à différents facteurs. Le plus décisif semble le développement des radios libres. Ces radios, animées par des speakers de la petite bourgeoisie créolo-francophone parlant un créole dont la francisation est incontestable, ont déjà considérablement impacté le créole rural profond, en raison de l’étendue du rayon d’action des ondes hertziennes.
La condition d’unilingue ne garantit donc en rien le créolophone contre les effets de la décréolisation. Celle-ci emprunte en effet des canaux complexes, subtils et, la plupart du temps, sournois. À ce point sournois qu’ils échappent à beaucoup de gens, même à ceux à qui leur formation devrait permettre de prendre de la distance avec leur langue pour mieux l’analyser, voire l’évaluer. En tout état de cause, l’extension du champ de la communication en créole est de nature à affecter la qualité de cette langue. Du moins, si aucune mesure correctrice n’est envisagée. Véritable paradoxe et terrible dilemme, car si c’est une impérieuse nécessité que de parler le créole en étendant ses domaines d’emploi, c’en est une, non moins impérieuse, que d’en vivre la modernité dans toutes les dimensions : intellectuelles, technologiques et interactives. Et, s’il est vrai que la pédagogie du créole se trouve au cœur de ce débat, cette dernière devra être révolutionnaire ou ne sera qu’un piètre alibi.
Une ardente obligation d’originalité
Une pédagogie du créole insoucieuse du poids respectif de nos deux langues légitimes, plus qu’une erreur serait assurément une faute contre le réalisme et le pragmatisme, dispositions intellectuelles indispensables à tout itinéraire cohérent et fécond. Les pédagogues ne doivent pas pour autant manquer d’imagination et d’audace dans la définition des contenus et des objectifs visés. Il convient d’y intégrer un développement prioritaire des langues
créoles, une des conditions d’un véritable épanouissement citoyen. La dimension centralisatrice du français conférant à cette langue un grand pouvoir assimilateur, une des tâches majeures des enseignants de créole est précisément de se garder de tout mimétisme, attitude qui ne peut que gauchir le sillon pédagogique que doit tracer l’insertion du créole sur le terrain de l’Ecole, c'est-à-dire, en définitive, de la langue française. Un tel terrain ne doit pas devenir un champ de bataille et la lutte du pot de fer et du pot de terre, vu son issue fatale, doit absolument être évitée.
Casser l’idéologie fétichiste de la liaison de la langue et de la culture : pour une méthodologie efficace
Une conception purement patrimoniale de l’introduction du créole à l’ École ne présente qu’un intérêt mineur. Le patrimoine ne doit pas être conçu comme conserverie statique d’un passé archaïque, mais comme conservatoire dynamique d’une culture à vivifier, au service de la compréhension du temps présent. Entre enseigner en créole et enseigner le créole, la différence n’est pas insignifiante. Il n’est pas nécessaire de parler l’égyptien ancien pour découvrir la culture de l’Egypte pharaonique, pas plus qu’il n’est indispensable de posséder la langue inca pour découvrir la civilisation du Pérou précolombien. Ne pas être capable à un moment donné de déconnecter la langue et la culture pour des motifs didactiques relève d’une attitude idéologique fétichiste, obstacle à l’épanouissement de la langue créole. Il n’est donc pas nécessaire en soi pour enseigner le créole d’utiliser le créole. Il peut même être salutaire, ne serait-ce que dans une première phase (dont la durée est difficilement prévisible), de recourir au français pour parler du créole dans sa dimension non seulement linguistique, mais aussi anthropologique. Cela dit, s’agissant des réalités culturelles créoles, s’il n’est pas utile de les enseigner en créole, en revanche il ne serait pas non plus judicieux — au motif de sa jeunesse et de sa faible adaptation aux exigences du discours pédagogique — d’écarter totalement cette langue de l’effort de saisie d’une culture à laquelle il est éminemment souhaitable qu’elle participe. Le contexte culturel et socio-historique dans lequel sont nés et on évolué nos pays doit par conséquent faire l’objet d’une utilisation alternée et raisonnée des deux langues dans la classe de créole. Le recours au créole doit rester spontané, mais pas débridé pour autant. Il doit s’inscrire dans une volonté constructiviste, productiviste et non pas simplement consommatrice et désinvolte. Il s’agit là d’un haut idéal pédagogique auquel les enseignants doivent être rigoureusement formés.
Une pratique révolutionnaire de la parole du maître d’école
Dans les deux cas (utilisation du français comme du créole), la langue du maître doit faire l’objet d’une approche analytique mise en œuvre par le pédagogue et les élèves. Pratique véritablement révolutionnaire, parce qu’elle soumet à évaluation le discours magistral, sinon dans son contenu, du moins dans sa forme. Pareille évaluation sera plus bénéfique au développement du créole qu’à celui du français, langue déjà normalisée. Occasion idéale pour le maître de montrer les caractéristiques linguistiques qui sous-tendent son discours et que, de façon volontaire ou pas, il propose objectivement comme modèle. Un modèle dont les limites apparaîtront assez vite, s’agissant du créole, en raison de son parasitage (à ce jour, difficilement contournable) du français. Cette démarche critique aura le mérite de déclencher au sein de l’unité-classe la volonté de construire de manière coopérative une langue créole d’enseignement chaque jour plus exigeante et en prise avec les potentialités syntaxiques et lexicales du créole, lesquelles doivent faire l’objet d’un enseignement grammatical très approfondi, y compris dans sa dimension contrastive. Des relations transversales entre les classes de créole seront indispensables à une intégration progressive d’un modèle de discours pédagogique vivant, parce qu’en perpétuelle construction. Cette pratique caractérise une phase de la scolarisation du créole que je qualifie de pré-normative. L’extrême importance en apparaîtra aux enseignants avec d’autant plus d’évidence que leur formation professionnelle aura mis en exergue de telles perspectives, associées, bien sûr, à des contenus adéquats d’enseignement.