La fin du XVIIe siècle sous le règne de Louis XIV reste gravée dans les registres paroissiaux comme une période de désolation marquée par la convergence fatale du fer, de la faim et de la maladie. Les sources analysées par Christian Ninot révèlent l'ampleur d'une catastrophe démographique majeure : l'épidémie de fièvre pourprée qui a ravagé le Haut-Cailly et ses environs entre 1693 et 1694.
L’épidémie ne surgit pas dans un vide social. Elle s’inscrit dans le cadre du « Petit Âge Glaciaire », caractérisé par des hivers exceptionnellement froids et des étés « pourris ». Les récoltes médiocres de 1692 et 1693, aggravées par une pression fiscale liée aux guerres de Louis XIV et des réquisitions de vivres pour l'armée, installent une disette profonde. La faim affaiblit les organismes, préparant le terrain à ce que les contemporains nomment « fièvres pourprées » ou « putrides », des pathologies identifiées aujourd'hui comme étant probablement le typhus (propagé par les poux), la fièvre typhoïde ou la dysenterie.
La progression du fléau est foudroyante. Si l'année 1692 fait figure de référence normale, l'infection s'intensifie à l'automne 1693 pour atteindre son apogée au printemps 1694. Les statistiques sont éloquentes : à Préaux, la paroisse la plus documentée, la mortalité bondit d'une moyenne de 29 décès par an à 158 en 1694. À Quincampoix, le nombre de sépultures passe de 24 à 78 sur la même période. L’épidémie semble d’ailleurs circuler avec une intensité accrue le long des principaux axes de circulation.
L’un des enseignements les plus poignants des sources est la profonde injustice sociale face à la maladie. La bourgeoisie et la petite noblesse, mieux nourries et vivant dans des demeures plus saines, sont largement épargnées. À l'opposé, les classes populaires et les indigents paient le prix fort. Les registres mentionnent avec une régularité sinistre des « pauvres inconnus » ou des mendiants trouvés morts de froid ou de misère sur les grands chemins. Certaines familles de laboureurs sont littéralement décimées, à l’instar du foyer Brunel-Leboulanger à Préaux, qui perd sept enfants en deux mois.
Une attention particulière doit être portée aux enfants en nourrice. Venant souvent de Rouen (paroisse Saint-Maclou), ces nourrissons, déjà fragiles, périssent en grand nombre dans les villages ruraux, représentant parfois un tiers des actes d'inhumation d'enfants.
L'historien doit composer avec la fragilité des sources. En période de pic de mortalité, la tenue des registres devient erratique. Certains sont qualifiés de « torchons », écrits dans l'urgence par des prêtres débordés qui omettent parfois les noms des victimes. À Saint-André-sur-Cailly, le désordre est tel que l'auteur évoque un « grand bazar ».
En conclusion, cette crise a laissé des traces durables. Si la vie reprend ses droits dès juillet 1694, avec un reflux brutal de la contagion, les conséquences démographiques sont lourdes : les sources estiment qu'il faudra vingt ans pour que les naissances comblent le vide laissé par les fièvres de 1694.
Pour aller plus loin :
L'épidémie de fièvre pourprée autour de Préaux et Cailly (1) de Christian Ninot (2023)