Si tu ne parles pas, tu meurs. Si tu parles, tu meurs. Parles et meurs !
Par Boudjemaa Medjkoun
Le trait le plus incontestable de la Révolution, c'est l'intervention directe des masses dans les évènements historiques. D'ordinaire, l'État, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l'histoire est faite par des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l'arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime.». Si les évènements de Tunisie et d'Egypte se conforment à cette esquisse donné par Léon Trotsky, en Algérie, force est de constater que le grand absent des évènements ayant secoué notre pays ces derniers mois, est justement, l'élément historique indiqué, à savoir, les masses. El-djamahir, chaab, le peuple, les couches populaires, le prolétariat ou les citoyens, appelez-le comme vous voulez, il reste le même.
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Le vent de révolte soufflant aujourd'hui sur les pays voisins et l'aspiration de leurs peuples sont des plus légitimes. Ils veulent briser l'emprise de dictateurs grabataires ayant vieillit au pouvoir. Le peuple algérien qui vit la même situation, en profondeur, ne peut être en reste dans cette aspiration. Toutefois, et c'est un constat clinique, les choses ne se présentent pas de la même manière, hélas!
Si en Tunisie et en Egypte les masses ont envahit la rue pour crier leur désarroi, entraînant derrière elles l'ensemble des couches opprimées même issues de la petite bourgeoisie citadine, en Algérie, après les émeutes de janvier où les masses révoltées étaient laissée à elle-mêmes et à la merci de la répression, c'est la CNCD, direction autoproclamée, chauffée à blanc par la réussite de leurs pairs en Tunisie et en Egypte à se placer dans le mouvement de révolte, qui tente aujourd'hui d'avoir sa "révolution" à elle, chasser son dictateur et asseoir la démocratie et la liberté. Le reste, on verra bien après.
Mais la révolte en Tunisie, par exemple, suivie sous le prisme déformants des médias capitalistes, ne peut être réduite à l'absence de libertés démocratiques, car elle était dans les faits, suscitée par la mal-vie, la misère, le chômage et l'exclusion sociale dont souffrait le marchand ambulant diplômé de Sidi Bouzid. Et ces maux ne sont pas le seul fait d'un dictateur ou de sa famille, aussi corrompue et mafieuse soit-elle, mais le produit du système capitaliste tunisien dans son ensemble. "La dictature" ne se réduit pas au monopole du pouvoir par un seul homme. Près de deux mois maintenant après la chute de Ben Ali, les manifestations se poursuivent encore contre le nouveau pouvoir mis en place qui n'est qu'une continuité, sous une autre forme plus "démocratique" et concertée, de l'ancien. La chute du dictateur et la mise en avant de l'armée n'était qu'une ruse pour tenter de calmer la rue. Car, il va sans dire que la la grande crainte de la bourgeoisie de ce pays -et des bourgeoisies de tous les pays- celle liée au régime de Ben Ali et même une partie de celle qui était lésée par celui-ci ainsi que des puissances impérialistes, est de voir ces révoltes en surface s'étendre en profondeurs pour devenir de véritables révoltes contre la misère et ses semeurs. Parce que c'est dans ces révoltes qui s'amplifient que les masses peuvent prendre conscience de leurs intérêts de classe, et voir derrière les dictatures politiques celles, économiques, des bourgeoisies.
Au delà de la composante humaine de cette CNCD qui souffre d'un déficit de légitimité largement conforté par le manque d'adhésion des masses au manifestations organisées le 12 février passé et les week-end suivants, et ce, malgré la mobilisation médiatique énorme, celle-ci ( la CNCD) affiche, par la teneur et le contenu de ses revendications, un sectarisme de classe qui ne trompe pas.
Elle est droitière politiquement et libérale économiquement. Une droite suffisante qui ne cherche même pas à faire de compromis ( et qui se prête, par ailleurs, à toutes les compromissions) sur les revendications à porter, refuse d'introduire toute revendication ayant trait à la thématique sociale, avance les siennes propres -qui demeurent toutes sur un plan démocratique formel- et demande de la soutenir mordicus. Le "leurre" de "l'Algérie démocratique et social" qu'elle a concédé à griffonner en bas du tableau sonne comme un "aumône" offert au peuple et sur lequel elle pourra revenir demain en l'habillant du contenu qu'elle voudra. La présence de quelques micro-bureaucraties-syndicales en son sein ne lui est d'aucun soutien pour se donner une façade sociale. Ces mêmes syndicats qui semblent oublier que leur fonction première est de défendre les travailleurs et que leur seul et efficace moyen d'action est d'appeler à la grève, chose qu'ils se gardent bien de faire en préférant se mettre dans le confort des déclarations de presse et de la perspective réjouissante et flatteuse d'être les artisans du "changement". Ils sont l'égal, sur ce terrain, de ce leader politique qui appelle à la dissolution des assemblées (mal) élues, mais qui se refuse à retirer ses élus, à commencer par lui-même et descend manifester escorté de gardes du corps.
L'objectif de cette CNCD n'était pas -et n'est toujours pas- de mobiliser les masses autour de leurs droits et de leurs intérêts, mais juste de faire comme les autres. Chasser le dictateur, dissoudre les assemblées et organiser des élections qui permettront d’asseoir une démocratie qui garantirai le droit aux uns et aux autres de prendre place et de participer au nouveau partage. Et c'est ce que réclament aujourd'hui, à cor et à cri, l'ensemble des voix autorisées du libéralisme algérien. Journalistes "très" en vue, élites, de divers secteurs exerçant des professions libérales et recyclés en politiciens qui accordent plus d’intérêt à leurs chiffre d'affaire qu'à leurs convictions, syndicalistes qui lorgnent sans cesse vers le "trésor" des oeuvres sociales dont ils veulent s'accaparer, droit de l'hommiste en mal de droits et d'hommes à défendre, ainsi qu'une certaine gauche bien pensante et démocratique. Or, et loin de tomber dans un quelconque discours néocolonialiste, les limites du parlementarisme version pays arabes et pauvres, qui n'a pas grand chose dans le fond à envier à celui des démocraties occidentales d'ailleurs, ne sont un secret pour personne. Depuis l'avènement du multipartisme dans le monde arabe vers le début des années 80 du siècle dernier, celui-ci n'a fait qu'offrir à une partie privilégiée des élites de ces sociétés la possibilité de jouir d'élections, souvent truquées mais généralement acceptées, et de rivaliser sur des postes et des positions. Les masses exploitées, elles, n'avaient pas, pour autant acquis plus de libertés ou de droits depuis.
Suffit-il, comme disait Lamartine au lendemain de la commune de Paris, de " jeter au peuple ce mot qui l'éblouit; la république" ou de le flatter par des discours enflammés sur la fraternité et la nécessité de l'union pour chasser le dictateur pour le voir mobiliser ? Que lui offre-t-on en échange mise à part l'injonction de reprendre le travail une fois la démocratie instaurée ? Est-il, par ailleurs, possible pour la gauche de se mettre derrière cette mascarade sur la base d'un "leurre" ?
Il est peut-être utile de rappeler ici qu'à l'origine de la crise au sein de la ligue algérienne des droits de l'Homme LADDH, il y avait, en sus des magouilles organiques et de fonctionnement, de l'actuelle aile (putschiste) présente dans cette CNCD -qui n'a jamais digéré son éviction de la gestion des affaires de la ligue- le positionnement et la nouvelle orientation politique délibérément à gauche adoptée par la nouvelle direction issue du congrès de 2005. La défense des chômeurs et le soutien apporté aux grèves ouvrières n'était pas du gout des chantres actuels du combat pour la démocratie, qui viennent encore une fois de rentrer dans l'ordre après un échange épistolaire entre un porte voix du "dictateur" et leurs lointains promoteurs. La position qui est aujourd'hui la sienne, qu'elle partage dans ses grandes lignes, avec le PST et le PADS qui se sont distancés de cette CNCD -autoproclamée direction et non pas qui se veut comme un front ponctuel- sur des revendications concrètes, ne peut constituer un quelconque soutien tacite apporté au régime. Ce discours déjà galvaudé par ceux d'en face, ne tient plus la route.
Depuis le début de ce 21ème siècle, la revendication sociale est revenue au première loges avec acuité. De l'argentine de 2001 à la Tunisie et l'Egypte de 2011. En Algérie, à partir des évènements ayant secoué la kabylie en 2001, la contestation s'est déplacé sur le plan des revendications du champ politique demandant la démocratie et autres libertés formelles -qui avaient marqué la décennie 90- au champ social, et sur le plan géographique, de la Kabylie pour embraser l'ensemble du pays. La nature même des revendications du mouvement de 2001, beaucoup plus sociale et dépassant la traditionnelle revendication identitaire, explique toute la hargne et les moyens mis par le régime et ses suppôts, dont la plupart font aujourd'hui voeu de sainteté au sein de cette même CNCD, pour défaire et casser le mouvement à l'époque.
Les quelques voix de "gauche", s'exprimant une fois par tremblement de terre en s'inscrivant toujours dans le politiquement correcte, qui apportent aujourd'hui leur soutient à la démarche de cette CNCD avancent des arguments décousus et peu convaincants. Elles ne proposent, ni plus ni moins, que de s'offrir pieds et poings liés à la merci du camp démocratique en oubliant qu'elles n'ont ni les capacités ni la possibilité de s'emparer de sa direction ou de le déborder (Et encore, le voudraient-elles?). A plusieurs égards, cela relève d'une attitude réformiste, voire opportuniste. Car, au moment où les masses sont décidées, tant bien que mal, à se battre pour leurs intérêts directs, comme les cheminots, les travailleurs de sonatrach, ceux de Lafarge, les chômeurs ou les étudiants... c'est un leurre de plus à leur offrir et c'est les poignarder dans le dos que de les mettre à la remorque du camp démocratique. L'émancipation de la classe ouvrière et des masses ne peut être que l'oeuvre de celles-ci et ne peut s'accomplir que dans un combat contre toutes les fractions de la bourgeoisie et toutes les oppressions et non en se mettant derrière le camp "démocratique". Ce même camp de la démocratie qui maintient aujourd'hui sous sa domination des millions d'algériens.
Cette gauche très éprise des principes et autres slogans "démocratique", ne fait, en réalité, qu'exprimer sa proximité sociale avec cette droite bien pensante au sein de laquelle elle aspire désormais à occuper un strapontin même réduit et éjectable. Une proximité qui l'éloigne chaque jour un peu plus de la masse des algériens, et qui est devenue nécessaire, pour elle, afin de sauvegarder sa position qu'elle occupe aujourd'hui sur l'échelle sociale où elle a réussit à graver quelques marches grâce à ses "compétences" mises à la disposition du marché et de l'ouverture qui confortent ses intérêts. Et elle ne fait, dans ce chapitre, que rejoindre les adeptes de ce nouveau concept qu'est l'altermondialisme et les différents porte-voix du capitalisme qui proclament la fin de la classe ouvrière et sa disparition, politique et sociale, en tant que tel et lui cherche des substituts creux de tous genres et de toutes natures.
La gauche doit-elle se mettre derrière cette bannière démocratique et libérale et ces Ouattara local ? Qu'à-t-elle à gagner et à perdre? Doit-elle travailler à libérer les masses exploitées ou les pousser d'avantage -sous prétexte de se battre pour la démocratie- dans le giron de la bourgeoisie? Doit-elle faire offrande de son combat contre Bouteflika, son gouvernement, la bourgeoisie mafieuse, et leur libéralisme juste pour quelques libertés factices qui ne sauront faire oublier à des millions d'algériens qu'ils ont faim, qu'ils n'ont pas de travail et qu'ils ne peuvent se soigner... Les questions méritent d'être posées et bien étudiée avant de crier au loup et de proclamer une quelconque dérive patriotique pour justifier une autre tout simplement... opportuniste.
Boudjemaa Medjkoun