Stratégie
L'erreur de Napoléon
Site crée en Aout 2022, Mise en Ligne le 01/05/2023 (348 pages Actuellement - Bonne Lecture)
L'erreur de Napoléon
L'erreur de Napoléon
Publié sur Frog : Écrit par Stephen Agar, Traduit par Frédéric Grut
Napoléon est passé très près de remporter sa partie de Diplomacy. Pourtant, malgré sa domination de la plus grande partie de l'Europe continentale, il a fini par mordre la poussière faute de n'avoir su contrôler les océans. Le but de cet article est de démontrer que la même règle s'applique à Diplomacy : le joueur français qui prend le contrôle des mers et qui neutralise l'Angleterre a de bonnes chances de remporter sa partie, tandis que celui qui se tourne vers l'est sans s'être au préalable attaqué à Londres ne fera que répéter l'erreur commise par Napoléon .
Plutôt que de consacrer un article à l'étude des différentes options qui se présentent à la France pour sa stratégie d'ouverture et à des questions du genre : 'que faire en Belgique ?' ou 'la France doit-elle prendre le Portugal avec une flotte ou une armée', etc , nous allons tenter de voir un peu plus loin. Lors de la première année, la France gagne normalement deux centres et ne subit généralement aucune attaque. Il y a bien sûr des exceptions, mais dans la plupart des cas le triangle occidental n'en vient au conflit ouvert qu'à partir du Printemps 1902. C'est pourquoi nous laisserons 1901 de côté pour étudier les options de la France dans les années suivantes.
Comment la France peut-elle obtenir ses constructions après 1901 ?
A bien y réfléchir, les options ne sont pas nombreuses. La France peut soit envahir l'Angleterre, soit passer à l'offensive aux Pays-Bas et en Allemagne, soit développer une stratégie méditerranéenne et prendre la direction de l'est. Après 1901, seule la Belgique est encore susceptible d'être neutre, et toute tentative française d'expansion amènera forcément un conflit avec une puissance voisine.
1. Angleterre
Je ne dispose d'aucune statistique pour étayer mes propos, mais il me semble qu'en pratique l'attaque de l'Angleterre est certainement l'approche la plus commune : tout d'abord parce que la France peut difficilement vivre sous la menace des flottes que l'Angleterre ne manque jamais de construire au début de la partie, ensuite parce la France peut craindre avec raison que l'Angleterre n'ait besoin de l'accès à la Méditerranée pour remporter la victoire, et enfin parce que cela ne présente pas de difficultés majeures. La flotte qui part de BRE termine souvent en POR ou SPA nc à l'automne 1901. Le joueur français qui compte attaquer l'Angleterre doit construire une flotte à BRE, ce qui ne manquera pas d'alerter tout joueur anglais un tant soit peu expérimenté. Mais le Français pourra expliquer cette construction en disant que la construction A(PAR) est anti-allemande et que la flotte de BRE prendra de toute façon la direction du sud.
Vaut-il mieux attaquer au Printemps ou à l'Automne 1902 ? Tout dépend de la stratégie adoptée par l'Angleterre en 1901. Si la France est sûre que l'Angleterre ne l'attaquera pas au Printemps 1902, il me semble raisonnable qu'elle passe elle-même à l'offensive dès le Printemps si l'Angleterre n'a pas construit F(Lon) à l'Automne 1901, et de repousser l'attaque à l'Automne 1902 si la flotte a été construite. Selon mon raisonnement l'Angleterre aura certainement F(Lon) à la fin de 1901. Une construction F(Lon) offre à l'Angleterre une possibilité de soutien pour un mouvement en ENG (ce ne sera pas nécessairement un stab : l'Angleterre peut simplement souhaiter avoir une menace supplémentaire sur la Belgique, et ne peut pas être sûre de la réussite d'un mouvement F(Lon) - NTH). Bien entendu, la France doit essayer de dissuader l'Angleterre de venir en ENG, mais si ce mouvement semble inéluctable, autant lui permettre de réussir plutôt que d'entrer dans une stratégie d'opposition directe en ordonnant F(Bre) - ENG et créer un rebond. Cela aurait pour effet de déclarer vos ambitions sans pour autant enregistrer de gain immédiat. Ordonnez plutôt F(Bre) - MAO, F(Spa)sc H, et si vous craignez un mouvement anglais en ENG, protégez Bre avec A(Par) - Pic. Cela forme un ensemble très plausible qui n'éveille aucune inquiétude à un Anglais non-averti. Mais en Automne 1902, vos ordres seront F(MAO) - NAO, F(Spa)sc - MAO : une jolie manouvre dans le dos de l'Anglais. Cette attaque peut se révéler dévastatrice pour peu que l'Anglais ne dispose d'aucune construction en 1902, car elle vous permet de fondre sur Lvp dès le Printemps 1903. La France doit donc user de toute sa diplomatie pour encourager l'activité anglaise en Scandinavie, mais tout en s'assurant qu'elle est vouée à l'échec.
Bien entendu, cette stratégie demande au minimum la neutralité de l'Allemagne. Il ne sert à rien d'installer ses flottes en Atlantique Nord si la Bourgogne est aux mains de l'Allemagne. Ceci dit, il faut beaucoup de courage au joueur allemand pour s'attaquer ouvertement à la France dès 1902, la France possédant alors selon toutes probabilités trois armées pour se défendre. Et si vous êtes victime d'une telle attaque, il est plus que probable que l'Angleterre y prendra part également. A mon avis, il faut réussir à convaincre l'Allemagne de se concentrer sur la Scandinavie et la Mer du Nord tandis que vous attaquez l'Angleterre par NAO. Avec un peu de chance, l'Angleterre n'aura pas assez d'unités pour se défendre contre tout le monde et s'effondrera au bout de trois ou quatre tours.
Une fois l'Angleterre à terre, la France doit alors se tourner vers l'Allemagne et la Scandinavie, tout en pointant le bout de son nez en MED si les ressources le permettent. A ce point de la partie, une alliance avec la Russie serait bénéfique. Il me semble que c'est à ce point de la partie que certains joueurs français gâchent leurs chances de victoire en hésitant à attaquer leur allié allemand. Même s'il est très tentant de construire F(Mar) et d'envoyer ses flottes en Méditerranée, les gains ne sont pas aussi élevés et ne remplaceront jamais les centres disponibles en Europe Centrale.
2. Allemagne
Si, pour une raison ou une autre, vous ne comptez pas vous attaquer à l'Angleterre à ce stade de la partie, la seule autre alternative sérieuse consiste à envahir l'Allemagne et les Pays-Bas. Ce plan est cependant plus difficile à réaliser, car l'Allemagne est bien plus à même que l'Angleterre de se défendre contre une offensive française. L'Allemagne peut en effet présenter un front serré de trois unités qui peut s'avérer très délicat à franchir pour le joueur français. Le problème est que l'Angleterre peut bénéficier de votre attaque sur l'Allemagne en s'adjugeant sans opposition les centres scandinaves. D'un autre côté, s'il est possible de s'allier avec la Russie pour une offensive conjointe sur l'Allemagne, vous pourrez peut-être utiliser les armées russes pour couper les éventuels soutiens aux armées de RUH et MUN. Tout va en fait dépendre du sort de la Belgique en 1901. Si vous avez choisi cette stratégie, il vaut mieux vous y préparer dès les premiers mouvements du jeu.
Une ouverture vers le nord A(Par) - Pic et A(Mar) - Bur ne peut qu'effrayer Berlin, à moins d'un accord préalable pour un rebond en Bur. Si cela est le cas, seules deux, voire 3 unités peuvent encore espérer prendre la Belgique : F(NTH), A(Pic) et (selon le cas) F(Hol). Si l'Angleterre soutient le mouvement allemand F(Hol) - Bel, le Français peut quasiment faire le deuil d'une attaque franco-anglaise contre l'Allemagne. La meilleure solution est probablement de tenter de convaincre l'Anglais de vous soutenir en Belgique. Si vous n'y parvenez pas (après tout, quel joueur anglais accepterait de soutenir une France à trois constructions ?), je vous recommande de ne pas soutenir F(NTH) - Bel, car donner deux constructions à l'Angleterre en 1901 offre trop d'incertitudes. Un rebond concerté en Belgique avec l'Allemagne et l'Angleterre présente au moins l'avantage de laisser la position ouverte sans permettre à vos voisins de construire trop d'unités dès 1901.
En supposant une ouverture anglaise vers le nord et une ouverture russe vers le sud, voici la situation typique en ce qui concerne les constructions à la fin 1901 :
Angleterre : F(Lon), F(NTH), F(NWG), A(Nwy).
France : A(Pic), F(Bre), F(Por), A(Spa), A(Par).
Allemagne : A(Hol), F(Den), A(Ruh), A(Mun), F(Kie).
Russie : F (BOT).
Les trois armées allemandes de Mun, Ruh et Hol forment une barrière quasi-infranchissable, et même dans le cas d'une attaque franco-anglaise, la défense allemande ne rompra pas immédiatement. Il est probable que l'Allemagne occupe la Belgique au Printemps 1902, mais il est également possible de l'en déloger à l'Automne si l'Angleterre accepte de soutenir une attaque française. Mais si l'Allemagne construit F(Kie) et se place en HEL, la situation se complique.
De mon point de vue, la seule manière pour la France de remporter rapidement des centres face à l'Allemagne en 1902 est de s'assurer de l'aide de l'Angleterre ou de la Russie à l'Automne 1901. Si l'Allemagne ouvre avec F(Kie) - Den et A (Ber) - Kie, cela signifie qu'elle est vulnérable, et ce dès l'automne, à un mouvement russe F(BOT) - BAL et/ou à un mouvement anglais F(NTH) - Hol. Portés ensemble, ces deux mouvements sont d'une efficacité redoutable, mais un manque de coordination entre la Russie et l'Angleterre risque d'engager la bataille pour l'Allemagne dans un processus très lent.
Une fois l'Allemagne à terre, il sera peut-être trop difficile de maîtriser l'Angleterre, qui aura trop de flottes à sa disposition pour être une proie facile. Si la Russie s'est également jointe à la curie, il sera délicat de poursuivre l'attaque. Dans ce cas, la seule alternative est peut-être la stratégie méditerranéenne, tout en ayant le défaut de laisser la France vulnérable face à un coup de poignard de l'Angleterre. Richard Sharp a émis l'idée de laisser Brest à l'Angleterre pour réduire la possibilité de conflit entre les deux pays. A mon sens, cet arrangement est largement bénéfique à l'Angleterre (qui peut construire des armées pendant l'automne et les convoyer au Printemps suivant), et beaucoup moins à la France à long terme (qui ne peut plus construire les flottes occidentales nécessaires à l'invasion de l'Angleterre).
3. Italie
Cette option est-elle réellement envisageable ? J'ai déjà vu des alliances E/F/G très puissantes en FaF, mais elles semblent être beaucoup plus rares en PBEM. Si vous essayez tout de même d'organiser une alliance E/F/G, le schéma est théoriquement le suivant : l'Angleterre se dirige vers le nord en Scandinavie, l'Allemagne va vers l'est pour entrer en Russie, tandis que la France fait une percée en Méditerranée. Le gros problème d'une stratégie méditerranéenne est qu'elle vous prive de constructions rapides et vous laisse vulnérable face à une trahison anglaise. Si vous utilisez vos deux constructions de l'Automne 1901 pour F(Mar) et F(Bre), vous vous retrouvez totalement découvert face à une éventuelle attaque allemande au printemps 1902, car seulement 2 de vos 5 unités sont des armées (et l'une d'entre elles peut fort bien se retrouver coincée au Portugal), et la Bourgogne peut vous être prise avec une facilité déconcertante. C'est pourquoi un minimum de prudence est à conseiller.
En supposant la construction de 2 flottes en 1901, la France peut ordonner au Printemps 1902 F(Bre) - MAO ; F (Spa)sc - WMS ; F(Mar) - GoL, suivis de F(WMS) S F(GoL) - TYS à l'Automne. Mais il est difficile de prévoir si une attaque sur l'Italie amènera ou non une construction en 1902, car Tunis sera vraisemblablement protégée. Une solution plus flexible serait de construire A(Mar), F(Bre), ce qui présente l'avantage de ne pas indiquer trop ouvertement une invasion de l'Italie, puis d'ordonner A(Mar) - Pie, F(Spa)sc - WMS, F(Bre) - MAO. Si l'Allemagne peut être persuadée de marcher sur le Tyrol avec son A(Mun), vous aurez ensuite la possibilité d'attaquer Venise avec le soutien allemand. De plus, la construction d'une armée à Marseille fera reculer l'Allemand tenté de vous poignarder dans le dos.
Il faut toutefois savoir que si la France attaque d'entrée l'Italie, elle ne sera jamais suffisamment puissante pour changer le cours des choses sur le plateau de Diplomacy. Une fois arrivée au milieu de la partie, elle devra avant tout défendre ses centres nationaux contre ses gourmands voisins.
Conclusion
Si vous prenez la Suisse comme pivot autour duquel tourneront les fortunes françaises, la France devra atteindre Moscou à un bout du plateau, ou Trieste à l'autre bout, si elle compte l'emporter. Les centres de ravitaillement visés par la France se divisent entre deux groupes distincts :
- Centres principaux : centres nationaux, Espagne, Portugal, Angleterre, Pays-Bas, Belgique, Allemagne = 13
- 5 Centres supplémentaires parmi les suivants : Danemark, Norvège, Suède, St Petersbourg, Tunis, Rome, Venise, Trieste Naples.
Il est rare que la France remporte une partie sans envahir les centres nationaux anglais et allemands. Cela signifie que si les flottes italiennes ou turques parviennent à sceller l'entrée de la Méditerranée, la France devra alors pénétrer en Russie pour gagner. Plus la France parvient à gagner de terrain en Méditerranée et moins elle aura besoin de centres en Scandinavie et en Russie. Si la France arrive jusque en ION, elle peut même gagner sans aucun centre russe ou scandinave.
En toute logique (mais la logique a-t-elle vraiment une part à Diplomacy ?), il semblerait plus facile, et plus efficace pour la France de commencer par se débarrasser de l'Angleterre. Dans ce but, la Russie paraît un allié naturel, tout d'abord parce qu'elle peut affaiblir l'Angleterre en Scandinavie, et ensuite parce que la Russie et l'Allemagne sont des ennemis naturels, et qu'une alliance avec la Russie neutralisera la menace allemande. Une fois l'Angleterre hors d'état de nuire, la France doit utiliser ses flottes pour gagner le contrôle des centres côtiers de la Mer du Nord et faire une incursion en Europe continentale. Une attaque en Méditerranée est toujours utile, en ceci qu'elle peut amener quelques centres d'un intérêt vital, mais une chose doit être claire : la partie se gagnera ou se perdra en Allemagne et en Scandinavie.