Joe ne savait toujours pas qu'il était 'mort'. De ce fait, sa conscience n'embrassait que le plan terrestre tri-dimensionnel. Ce nouvel environnement était totalement inconnu et il ne comprenait pas pourquoi il était dans cet endroit étrange plutôt que chez lui. Et pire, personne ne pouvait le lui dire.
Joe n'avait aucun bagage spirituel pour comprendre sa transition et donc aucun moyen de se libérer du plan terrestre. Il avait donc grandement besoin de contact avec des gens incarnés, dans le corps physique – et non d'un autre futile essai à être vu et entendu.
Aramias, qui avait approché Joe dès son premier frémissement d'appel à l'aide, était en train de rendre ce contact possible. L'expérience aiderait à soulager les mois de frustration endurée par Joe du fait de son impossibilité à communiquer. Souvent, Aramias et d'autres enseignants le disent, des personnes du plan terrestre peuvent effectuer une tâche que les enseignants eux-mêmes ne peuvent effectuer de l'autre côté. Une personne comme Joe, qui ne peut accepter sa transition, par ignorance de sa condition et par attachement à la terre, peut être persuadé par ceux restés dans un corps physique qu'il n'est plus lui-même dans un corps physique – qu'il a quitté le plan terrestre.
'Je t'emmène voir des gens qui te parleront quand tu leur parleras', lui promit Aramias, 'mais tu dois faire ce que je dis. Tu ne parleras que quand je te le dirais.'
On était le 28 Février 1958. Les membres de l' Applied Universal Metaphysics Foundation étaient réunis à Burlingame, Californie, pour leur séance hebdomadaire. Le Canal, Mme Grace Ulrich Gause, était calmement assise et se préparait pour la soirée, suivant la méthode que lui avait enseignée le Dr Bull.
Quand Aramias s'approcha d'elle, elle s'assura que c'était bien Aramias et non un imposteur essayant d'utiliser ses cordes vocales. Elle se rendit compte qu'un étranger accompagnait Aramias, mais cela ne lui causa aucune inquiétude. Elle autorisa Aramias à utiliser ses fonctions vocales.
'Nous avons ici quelqu'un à qui vous pouvez rendre service', dit Aramias, avec calme et assurance. 'Toutes les précautions sont prises pour assurer à ce Canal une protection adéquate. Soyez assurés que nous contrôlons tout.'
Suite à cette brève annonce, Aramias se retira. Après quelques instants, de ce même appareil vocal utilisé par Aramias quelques moments auparavant, sortirent des mots de résonance fruste.
' Bon sang de bon soir, j'fous quoi ici? demanda Joe grossièrement. 'C'est quoi ça, une réunion des dames patronnesses?'
'Non', lui assura Leonard A.Worthington, le modérateur du groupe, qui parla le plus à Joe, 'et nous serons heureux de vous expliquer ce que nous faisons'.
'Qui dit qu'j'm'intéresse à une bande de mecs comme vous? J'ai pas demandé à v'nir dans c'taudis!'
'Peut-être pas, mais si vous permettez...' Leonard essayait de trouver un point d'entrée pour venir en aide à Joe.
'J'vais vous dire quéqu'chose', l'interrompit Joe, légèrement moins méprisant, plus intéressé maintenant par son problème et sa frustration que par la nature du groupe. 'Je parle jamais. Oh, j'parle à plein d'gens mais ils écoutent pas. Vous m'écoutez, vrai?'
'Oui, nous vous écoutons', lui assura Leonard.
' J'sais pas pourquoi', continua Joe rapidement, anxieux d'en venir aux raisons de sa frustration. 'Les autres m'écoutent pas, et j'essaye dur! Mais ils me calculent pas ! Ils disent...' Et là, en dépit de son insolence inné, on décela chez Joe une note de tristesse et de besoin de comprendre. 'Bon Dieu ! Ils disent que j'suis mort! J'suis pas mort ! Vous savez j'suis pas mort, parc'que j'vous parle!' Il était devenu passionné et agité. 'Et pourtant, j'peux pas faire qu'les autres m'écoutent. Qu'on m'dise pourquoi, parc'que j'sais pas pourquoi. Vous pouvez m'dire pourquoi ?'
À ce moment Joe fut confronté à une autre surprise, si grande qu'elle détourna momentanément son attention de son problème immédiat.
'Il s'passe quoi?' demanda-t-il. ' j'ai d'autres sapes maintenant que quand je suis parti avec ce type. J'pige pas, mais v'la qu'j'ai un costard comme avant - comme vous !'
Leonard, pas vraiment préparé pour cet incident, pensait vite à une réponse que Joe pourrait accepter. 'Voyez-vous,' dit-il lentement, 'vous êtes venu sur terre dans un but particulier.'
'Vous croyez tout savoir sur moi? J'vous ai jamais vu d'ma vie.'
'Vous portiez vos vêtements ordinaires jusqu'à l'accomplissement de la raison de votre vie terrestre', Leonard avança avec prudence.' 'Puis vous vous êtes défait de votre corps physique, avez changé vos vêtements, et êtes parti vers ce qu'on appelle l'autre côté.'
'Où ça? J'vais nulle part! J'suis là! Vous m'entendez pas? Personne m'entend quand j'cause...'
'Si, je vous entends, vous n'êtes pas en fait avec nous. Mais puisque vous êtes revenu de façon temporaire sur terre, vous avez automatiquement repris les mêmes vêtements que vous portiez avant de quitter la terre. Ils sont appropriés au plan terrestre mais pas au plan d'où vous venez. Mais nous sur terre sommes restreints, nous avons des corps qui vibrent lentement. Nous ne pouvons pas bouger comme vous et nous portons...
'Tu charries, mec!' interrompit Joe. 'me dites pas que vous bougez pas sur terre, parce que moi j'allais partout!'
Pendant tout cet échange, le ton de Joe trahissait la dureté, l'insolence et le mépris profond. Un cynisme repoussant prédominait. Eût-il été présent dans son corps physique, il ne fait aucun doute que bien des personnes auraient eu le réflexe de s'écarter de lui.
'Mais je fais que parler tout seul maintenant', continuait Joe. 'Personne me calcule. Pourquoi?'
'Personne ne vous parle là où vous êtes maintenant ?, demanda Leonard.
'Oh, on s'cause mais ç'avance pas.'
'Vous parlez-vous pour vous entraider?
'C'est quoi ça? demanda Joe avec méfiance.
'Aider quelqu'un à s'améliorer' répondit Leonard, 'à avoir plus de joie, aider l'humanité. Ou les gens ne préoccupent-ils que d'eux-mêmes?
'Vous prêchez comme un curé' railla Joe, écœuré, et l'intonation du mot 'curé' débordait d'insolence.
'Non, je suis avocat'.
'Ah ouais' ricana Joe, son ton affichant le mépris qu'il éprouvait pour toute la profession. 'Si vous êtes avocat et en savez tant, dites-moi comment on va aider des gens qui vous écoutent pas? Nous on s'parle et on parle aux autres et personne qu'écoute. Non, m'dites pas que j'suis mort parce que j'sais que j'suis vivant.'
'Avez-vous un but de vie là où vous êtes maintenant?, demanda Leonard.
'Non, jamais eu aucun but de toutes façons', répondit-il, plus dépité qu'insolent.
'Croyez-vous qu'un Dieu ou une force vous a créé ?'
Joe se tut un moment; puis il soupira et se tut à nouveau. 'J'suppose' dit-il, avec résignation et découragement.
Quand on lui demanda s'il pensait avoir été créé, il réfléchit un moment avant de répondre : 'J'me suis souvent d'mandé. J'sais pas. Vois aucun sens à rien.'
'Aimeriez-vous savoir?'
'Sûr !' se hâta-t-il de répondre. 'J'perdrais pas mon temps à vous parler autrement.'
La conversation progressait et Leonard petit à petit neutralisait l'attitude belliqueuse de Joe. Celui-ci finit par reconnaître qu'il était loin d'être comblé et heureux à errer et ne rien faire. Il admit bien volontiers que lui et ses compagnons en avaient 'ras l'bol'. Il ajouta qu'en demandant de l'aide, il espérait pouvoir parler à quelqu'un qui l'aiderait à 'sortir du bazar' dans lequel il était.
Leonard lui suggéra d'appeler la personne qui l'avait emmené ici. Joe hésita tout d'abord, son attitude indiquait qu'il n'était pas sûr de pouvoir faire confiance. A force Leonard réussit à percer, un peu plus encore, l'armure d'arrogance et de cynisme de Joe. Et il devint alors évident que Joe était sincèrement désireux d'obtenir de l'aide.
'Une fois parti', lui ordonna Leonard, 'demandez à votre guide, celui qui vous a amené ici ce soir, de vous aider à sortir de la confusion dans laquelle vous vous trouvez. Il vous emmènera où vous voulez, et il vous parlera comme il nous parle – car, voyez-vous, il est notre enseignant aussi. Vous pouvez lui faire entièrement confiance. Vous ne le regretterez jamais. Et alors, dans une semaine, deux semaines ou un mois, peut-être il vous ramènera ici et nous pourrons à nouveau parler ensemble.'
'Eh, vous êtes chic' s'exclama Joe, montrant pour la première fois un réel intérêt. 'Vous lisez dans mes pensées. J'allais demander si j'pouvais revenir pour vous dire si ç'avait marché.'
'Quel est votre nom?' demanda Leonard.
Suivit un instant d'hésitation méfiante, puis avec extrême prudence : 'Mon nom est Joe. Et vous ?'
'Vous aimez votre nom Joe ?'
'Aussi bon qu'un autre. Rien d'différent.'
'Bien' répondit Leonard doucement, non affecté par le manque d'auto-confiance de Joe.
Il était maintenant évident que le moral de Joe s'était amélioré. 'Savez', dit-il, avec espoir et une trace de méfiance, 'Vous êtes réglo avec tout ça?'
'Nous sommes réglo' répondit Leonard avec assurance, ce que Joe appréciat.
'Ok, merci, mon pote', le ton de Joe laissait transparaître une ébauche de sympathie. 'Et je vais essayer.'
'Nous savons que vous aimez les gens,' continua Leonard, 'et nous vous aimons...'
'Quoi ça, vous m'aimez?' interrompit Joe. 'Personne m'aime !'. Puis après une pause, il ajouta 'Est-ce que tout ça est vraiment réglo? Laissez un de ces gus...' il fit bouger la tête de Mme Gause pour balayer le groupe du regard, 'C'est réglo, vous dans la robe rouge?'
Joe fut assuré que tout était réglo, puis Leonard le testa, 'Et vous aimez beaucoup les gens. Vous êtes un dur, mais c'est une carapace. Vous avez le cœur aussi gros que ma tête et vous le savez.'
'Sortons pas les mouchoirs, hé?' répliqua Joe comme pour dissimuler son embarras.
'Nous nous sommes engagés', lui rappela Leonard.
'Ouais, vous d'mandez à ce guide si j'peux revenir', plaida Joe. 'Savez c'que j'allais dire? J'allais dire si j'peux pas revenir, j'pars pas. Mais il m'fait signe alors j'f'rais mieux d'y aller.
'On vous cherchera,' lui assura Leonard 'Parlez à votre guide, nous savons qu'il vous aidera. Et nous vous aimons, vous et toute votre bande.'
'Ça c'est un coup bas, mais j'accepte. Merci, mec.'
SUITE : 05 La transition