Nous possédons des comptes détaillés établis en 1749 et 1764. A cette époque [1], l’abbaye était une des plus riches de Belgique. Avec les 6000 hectares de son domaine, elle rivalisait avec les abbayes d’Orval, d’Aulne et de Cambron. Elle était propriétaire d’une quarantaine de fermes et de plusieurs moulins.
Pour s'imaginer ce qu'était son domaine, il suffit de voir la liste [2] des fermes de son patrimoine existantes encore en 1926.
L’abbaye abritait environ 55 moines, dont une partie était absente pour missions extérieures.
Elle employait 45 employés, dont des ouvriers d’entretien : deux ardoisiers, un charpentier, un chaudronnier, un facteur d’orgues, un ferronnier, un maréchal, un maçon, trois jardiniers, un vitrier, un ramoneur, un tailleur, un cirier un palefrenier ; ensuite venait le personnel d’hôtellerie : un boucher, un brasseur, un boulanger, deux cuisiniers, deux garçons de cuisine, deux servantes, un cellier, une femme aux œufs, un homme de chambre, un laquais, trois lingères, trois valets, un meunier ; vient enfin du personnel auxiliaire : trois portiers, un cocher, un carillonneur. Les gages de tout ce personnel, logé et nourri, représentaient au global 2012 florins par an, soit environ 45 florins par personne.
L’abbaye avait quatre centres de gestion : l’abbaye de Villers elle-même, la trécenserie d’Emellemont (dont subsiste aujourd’hui la ferme de Mellemont à Thorembais-les-Béguines), le collège de Villers à Louvain (aujourd’hui local des Archives de l’État à Leuven) et l’abbaye de Schoten (dont je ne connais pas le destin) près d’Anvers.
[1] Th. Ploegaerts & G. Boulmont, op. cit., pp 367-470.[2] Th. Ploegaerts & G. Boulmont, op. cit., p. 483.Ferme de Mellemont
Les premiers revenus de l’abbaye provenaient de ses fermes et moulins, ceux qu’elle exploitait elle-même et surtout ceux qu’elle louait. Ensuite, il y avait les dîmes qu’elle touchait sur les villages dont elle était patronne de l’église. Elle collectait également les cens seigneuriaux sur les terres dont elle avait la seigneurie foncière. Elle coupait le bois dans les forêts qui lui appartenaient.
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, au faîte de sa prospérité, en 1764, les revenus de l’abbaye s’élevaient à 76 000 florins [1]; les dépenses à 57 000 florins, laissant un surplus de 19 000 florins. Parmi ces dépenses, outre les frais de fonctionnement de l’abbaye et de ses possessions, du support aux églises décimales, il y avait des rentes et taxes à payer.
La prospérité des abbayes à cette époque est telle qu’elles se lancent dans des dépenses somptuaires. Par exemple, l’architecte Laurent-Benoît Dewez [2] participe à la reconstruction des abbayes d’Orval, Heylissem, Affligem, etc ; à Villers, il remanie le frontispice de l’abbatiale; à Bonne Espérance, il reconstruit l’abbatiale.
Bien sûr, le régime autrichien surveille cette prospérité, pour en tirer un maximum de taxes. Ainsi en 1759, lors d’une enquête [3] sur la gestion de l’abbaye de Villers par l’abbé Staignier [4], les instructions secrètes suivantes furent données aux enquêteurs : « […] vous chercherez matiere à vous faire remettre, sous différens prétextes plausibles, tels comptes que vous trouverez convenir, et vous l’induirez à vous donner fil-à-fil tels Registres et actes qui vous paroitront nécessaires, […] pour nous donner un état pertinent de ses revenus et ses charges. ».
L'histoire se termine en septembre 1796, quand le Directoire, ayant annexé les Pays-Bas autrichiens et la Principauté de Liège en 1795, supprime tous les établissements religieux y existant encore. Leurs biens immeubles sont déclarés domaine national [5]. Les moines furent forcés de déguerpir.
[1] Th. Ploegaerts & G. Boulmont, (op.cit., pp. 367- 440) ont fait une analyse détaillée des comptes de l’abbaye. Par comparaison, les revenus de l’abbaye d’Heylissem à cette époque sont de 39 000 florins.[2] Wikipedia, Laurent-Benoît Dewez, https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurent-Beno%C3%AEt_Dewez.[3] AGR, Conseil privé autrichien, n° 860.[4] Martin Staignier de Gosselies, abbé de 1742 à 1759. Il décède à Louvain au refuge de Villers, immédiatement après l’enquête.[5] Th. Ploegaerts & G. Boulmont, op. cit., p. 167.