Organologia XXIII
Quelques minutes d'éternité avec Michel Serres
Quelques minutes d'éternité avec Michel Serres
Je suis en retard. Très en retard. Ce vendredi soir, Michel Serres donne une conférence à l’ENS de Lyon. Pourquoi ai-je pris ma voiture ? C’était vraiment stupide. Je n’arrive pas à me garer. Et cette conversation interminable au centre de recherche… plus que jamais je doute de ma thèse. « Aller chercher Giddens pour un doctorat en sciences de gestion, c’est… audacieux ». Cet « audacieux » n’était vraisemblablement pas des plus encourageant.
Après une belle course à travers l’obscurité, j’arrive enfin dans l’amphithéâtre. La conférence a commencé depuis déjà plus de dix minutes. Plus une place assise. Les coursives sur les côtés sont couvertes de corps attentifs. La seule option est de s’assoir dans la travée, en bas de l’estrade.
Je me glisse sans bruit aux pieds du maître. Posé en tailleurs, je me sens comme un enfant prêt à écouter une histoire. Cela tombe bien. Michel Serres va bientôt suspendre le temps d'un geste magique.
« Vous connaissez l’histoire de Rousseau ?
Le philosophe avait un rendez-vous galant à Paris, une fin d’après-midi, dans les appartements de son alter-ego « éclairée ».
Arrivé à 16h, il attend. Une heure. Deux heures. Puis bien au-delà. La nuit commence même à tomber.
De toute évidence, elle ne viendra pas…
Rousseau prend alors sa plume et un papier en fibres de lin pour dire à sa belle :
Je suis venu, je vous ai attendu, mais ce lieu restera plein de votre absence. A l’heure où je vous écris ces quelques lignes, l’obscurité s’est installée. Je ne sais plus si j’écris sur ma feuille, sur la table ou ailleurs.
Partout autour de vous, dans le noir, veuillez donc lire que je vous aime. »
Aujourd’hui, je ne me souviens plus du thème de la conférence. L’avant et l’après importe peu. Cet instant suspendu, privilégié, intense, est devenu tout un monde.
Depuis plusieurs années, mes collègues Jenny Helin, Mathilda Dahl et Pierre Guillet de Monthoux travaillent sur l’importance de la verticalité, du moment, de la rêverie dans nos mondes organisés. Deux approches sont finalement possibles pour donner du sens à ces minutes d’éternité offertes par Michel Serres. Elles ne me semblent d’ailleurs pas incompatibles.
La première s’inscrit dans la lignée des travaux de Gaston Bachelard. La vie est pleine de moments enchaînés. Nos souvenirs ne sont d’ailleurs pas des séquences avec une durée, comme dans ces films américains où le héro se souvient d’un acte passé en le revisionnant dans son esprit. Nos souvenirs sont plutôt des images fortes, des images affectées et affectantes, une atmosphère, des instants suspendus. Pour Bachelard, la vie profonde, la vie dans laquelle s’engage à la fois nos corporéités et nos rêveries, est nonchalante.
Dans le moment de ce conte par Michel Serres, tout est en suspens. Le temps n’existe pas ou plus. La borne de l’avant et de l’après s’efface. Tout déborde à l’infini autour du conte et du sourire malicieux de ce professeur cherchant peut-être à regagner l'attention d'un public.
Par la lecture, par la dérive, par la flânerie, par l’expérience de la lecture, il nous faut sortir de l’illusion d’un monde en accélération, en progrès permanent, en progrès nécessaire. Pour renouer avec cette corporéité, cette imagination, cette puissance poétique de la vie dont un certaine organisationnalité managériale nous éloigne parfois, il nous faut cultiver l'instant. Avec patience. De bon « managers », « administrateurs » et acteurs politiques devraient encourager cela. Ils/elles devraient encourager ces fixations authentiques dans le monde.
Une autre approche, empruntant le chemin des pensées de Paul Ricoeur et d’Alfred North Whitehead notamment, peut consister à pointer l’incomplétude nécessaire des événements. Ces vides, ces interruptions, ces non-événements, ces suspensions, font partie des dynamiques mêmes du monde. Nos expériences sont remplies d’échecs, de situations qui auraient pu être différentes, d’événements dont le devenir n’est pas arrivé à un terme… Des rythmes multiples, des continuités et des discontinuités, et surtout, des événements et des non-événements, font le monde. Notre capitalisme numérique, toujours plus addictif, nous coupe de ces vides et ces incomplétudes nécessaires. Pire, il les exploite pour en faire des espaces marchands et le cœur de certains modèles économiques toujours plus toxiques pour notre planète, nos démocraties et nos corps. Il nous faut sortir de cela ; dans le sens des invitations de Ricoeur, en réexplorant les événements inachevés du passé ou des événements incomplets du futur pour nourrir d’autres imaginaires et d’autres constructions de sens ; avec Whitehead, en cheminant vers une autre esthétique du monde et de son devenir.
De longue date, un récit porte cette sagesse. Il montre et incarne la valeur de l’entre-deux et de l’incomplétude : Les Mille et Une Nuits. Arrêté par Shéhérazade à un moment de bifurcations possibles, au pic d’un suspens, ce livre sans source, cet espace rhizomique, est finalement une somme de moments suspendus dont les bords pourraient s’étendre jusqu’à finalement recouvrir tout le reste. Telle était sans doute l’expérience originelle de ces histoires parlées. Celle d’une expérience répétée jusqu’à un moment au-delà de l’espace et du temps. A ce stade, les très jeunes lecteurs et lectrices avaient atteint la sagesse souhaitée. Celle d’une patience infinie.