Organologia LXV
Faire l'expérience du passé (II) :
suivre les fantômes de Macy
Faire l'expérience du passé (II) :
suivre les fantômes de Macy
Ce lundi soir à Manhattan, le sommeil ne veut pas de moi. A plus d’une heure du matin, je tourne en rond. Le jetlag, l’enthousiasme d’être à nouveau à New York, l’obsession pour un détail qui ne colle pas… tout me maintient éveillé. Tantôt couché les yeux ouverts, tantôt assis sur le bord du lit, je suis comme un lion en cage. Tenté d’abord par la lecture de mon livre de chevet ou le scroll sur mon portable, je décide finalement de me lever pour une petite marche.
Plus au nord de mon hôtel, le temple des « sciences du contrôle et de l’esprit » attend mon passage nocturne. Après une vingtaine de minutes de déambulation, je suis enfin face à lui. Du trottoir opposé, j’observe sa silhouette rendue étrange par la nuit. A l’intérieur tout est sombre. La vie semble étrangement absente.
De jour comme de nuit, le lieu passe relativement inaperçu. A cette adresse du 575 Park Avenue, la forme élégante du condominium tranche avec celle d’autres immeubles environnants. Dans un style Renaissance italienne, l’ancien hôtel Beekman s’offre encore au regard attentif. Sa façade, son hall d’entrée, sont toujours dans leur jus, en dépit de la rénovation radicale des volumes intérieurs. De 1946 à 1953, ce petit espace a abrité l’un des cycles scientifiques les plus exceptionnels de tous les temps : les conférences de Macy.
A cette heure tardive, la perception joue des tours. Elle place les sens dans une situation où réalité et imaginaire sont parfois indiscernables. Surtout quand une canicule exceptionnelle met les corps à l’épreuve. Je fixe le hall et son système de portes tournantes. Par moment, j’ai l’impression de distinguer des ombres. Celles d’hommes portant des costumes et des chapeaux en vogue lors des années 40. Au milieu d’eux, j’aperçois une femme en robe longue. Je me frotte les yeux et je m’approche de l’entrée.
C’est bien ici que les plus grands scientifiques du 20ème siècle se sont retrouvés pour une conférence dont le sens résonnait avec la fin d'une guerre atroce et le rêve d'un « plus jamais ça ». Von Neumann, McCulloch, Pitts, Bavelas, Von Foerster, Wiener, Shannon, Goffman, Mead, Bateson et tant d’autres, ont façonné ici une nouvelle interdisciplinarité autour des sciences du contrôle et de l’esprit. Il s’agissait de transformer la rationalité en technique, de désincarner un monde de décisions pour l’éloigner de tout ce qui avait pu contribuer aux horreurs de la seconde guerre mondiale : les passions, les instincts, la haine, la déraison. Macy rêvait d’une délégation morale. Avec le « cerveau électronique », à partir d’une transmission d’information sans bruit, équipés de réseaux de neurones formels reproduisant processus logiques humains (les passions en moins), il s’agissait ni plus ni moins d’accompagner la venue d’un monde nouveau débarrassé des péchés de la chair.
Du management administratif des Etats, à celui des municipalités ou des entreprises, tout pouvait désormais devenir « données » à traiter par des cerveaux artificiels bientôt mis en réseau*.
Shannon et Von Neumann ont été les Hermès d’un assemblage fondateur du capitalisme numérique. A l’un, la donnée binaire et ses modes de transmission le moins bruité possible. A l’autre, la question du stockage et du traitement de ces données par le « cerveau électronique ». Sur la même ligne, McCullloch et Pitts préparaient déjà la suite. Les réseaux de neurones formels allaient bientôt permettre d’aller vers un univers toujours plus connexionniste (voir le chapitre 3 d'Apocalypse managériale). Au-delà des séquences préprogrammées et des mouvements cybernétiques à l’œuvre dans ces nouveaux systèmes, le numérique allait être capable d’apprendre par lui-même et de probabiliser des structures de données gigantesques pour produire des réponses toujours plus fines à des questions toujours plus précises et inattendues
Tout à coup, les fantômes de Macy quittent la scène. Je les vois tous passer un par un les portes de l’hôtel Beekman. Leur visage exprime une inquiétude étrange. Les plus torturés sont sans doute Mead, Wiener, Bavelas et Goffman. Leurs spectres semblent même fuir le lieu plutôt que de le quitter.
Je décide de les suivre. Tous les quatre marchent d’un pas rapide vers le Central Park, un peu plus à l’ouest. Arrivé au bord de ce grand jardin, ils montent ensuite plus au nord pendant une vingtaine de minutes. Je poursuis ma filature, tout mon être étant pris dans le sillon de leur silence glacé. Ils marchent l’un derrière l’autre, sans se parler. Où vont-ils ? Vers quel refuge ? Que peuvent-ils bien espérer en s'enfonçant dans cette nuit sombre et étouffante ?
Tout à coup, ils s’arrêtent. Une petite statue, celle d’un jeune garçon, capte toute leur attention. Nous sommes en face de la Villa Albertine, au 972 5th Avenue, sur le côté de Central Park. Pour les 75 ans de la parution du Petit Prince, un hommage de pierre a été rendu à cette jeune figure ne cessant d’interroger le monde. Le garçon est tourné vers les étoiles. Il semble seulement rêver ou contempler le ciel. Sur son visage, pas de comptabilité des astres, et encore moins de calcul. Juste le plaisir de la contemplation. Le Petit Prince est posé. Sa nonchalance inaugure un moment suspendu, un événement sans bord, une éternité. Je m’assieds sur le muret. Tout autour, les fuyards de Macy sont apaisés. Ils sont happés par ce moment. Ils ne cherchent plus à résoudre des problèmes. Ils partagent simplement le mystère de cette expérience. Wiener est le plus touché de tous. Quel paradoxe ! Lui qui a passé l’essentiel de sa vie à chercher le moyen d’abattre des avions en vol est en train d’admirer l’œuvre d’un aviateur.
En me souvenant de mon point de départ, je me sens pris d’un vertige. J’ai quitté il y a vingt minutes le monde du futur, celui de la raison la plus technicisée, pour revenir à l’enfance. J’ai quitté les certitudes des adultes pour rejoindre la poésie des débuts de vie. Une poésie éternellement active en chacun de nous. Une poésie largement piétinée par un capitalisme toujours plus apocalyptique, nous rendant incapable de la pose méditative du Petit Prince. Pour l’heure, le « businessman » sorti hier du New York Athletics Club a réussi à conquérir le monde. Mais il ne tient qu'à nous de suspendre son vol.
Progressivement, ma tête tournée vers les étoiles devient lourde. La fatigue me gagne enfin. Autour de moi, les fantômes de Macy ont tous disparus. Il est temps de rentrer pour retrouver les bras de morphée. Et continuer à rêver d’un monde vraiment meilleur.
* Une idée visible dans les conversations même de Macy