Organologia LII
Du rêve à la dissociation :
l'étrange flânerie de Ben Stiller
Du rêve à la dissociation :
l'étrange flânerie de Ben Stiller
Pour les gens de ma génération, Ben Stiller incarne beaucoup de choses. Mais probablement pas un moment intellectuel profond. Je ne m’amuserais pas à revenir sur la filmographie, les réalisations et les productions de l’acteur américain. Cela servirait assez peu l’argument de cette courte réflexion…
Depuis trois ans, Stiller est pourtant mis dans la lumière pour son travail de coproducteur et de réalisateur de Severance dont le premier script a été écrit par Dan Erickson. Et je l’avoue, j’ai rarement dévoré les saisons d’une série avec autant d’appétit, de curiosité et même d’impatience. Souvent touché par l’esthétique et l’atmosphère de cette étonnante dystopie, j’ai été happé par chaque épisode.
Plusieurs plans m’ont plongé dans les perspectives et les moments d’attente ou de solitude des peintures d’Edward Hopper. D’un contre-plan d’une grande baie vitrée en plongée sur un parking sombre, à une courte séquence filmée de l’arrière d’un pick-up cadrant parfaitement le dos du conducteur et la silhouette d’une actrice immobile devant le véhicule jusqu’à tous ces moments suspendus où les réponses se font attendre, le peintre américain était là.
J’aime ce perfectionnisme, ce souci du détail, cette obsession dans le cadrage, cette narration minutieuse, ce travail sur la lumière et les contrastes, ces séquences où le marketing le plus radical côtoie la mythologie la plus incongrue. Le jeu des acteurs est juste, épuré, tranchant. Tous sont plongés dans une grande solitude sensorielle.
Patricia Arquette est inquiétante à souhait. Dès les premiers plans, le regard est capturé par le gris argenté de sa chevelure, le noir de son regard, l’impassibilité de son visage clair, le changement soudain de ses humeurs. Christopher Walken est perdu, insaisissable, troublant. Il porte à lui seul une atmosphère propre dans le film. Le héro, Adam Scott, est ordinaire, torturé, enfermé dans une souffrance parlante. Sa collègue de bureau, Britt Lower, est rebelle, déterminée et captivante. Dans les premières minutes de l’épisode d’ouverture, sa « naissance professionnelle » sur la table d’une salle réunion donne le ton. Avec Zach Cherry, Lower soulève une question passionnante pour l’analyse phénoménologique du sentiment amoureux. Peut-on aimer différemment une même personne dont on connait les états de conscience différenciés ? Ou plus simplement, peut-on continuer à aimer l’autre alors même qu’il devient différent par l’âge, le drame ou la maladie ? Que faire quand l’être aimé devient un autre ?
Au-delà de ce beau moment cinématographique inachevé, j’aimerais m’intéresser ici à ce que révèle Severance sur notre rapport au travail et à la consommation. Pour rappel de l’intrigue, une firme, Lumon, a mis au point une technique neuronale permettant de dissocier vie professionnelle et vie privée. Chaque moment vécu dans ces différentes sphères est indépendant et constitutif de sa propre mémoire. On peut alors gagner sa vie (et peut-être aussi son âme) en libérant un autre « moi », une autre conscience de soi. C’est le cas du personnage principal, Mark Scout, décidant de devenir un travailleur dissocié après le décès brutal de sa femme.
A l’heure où précisément vies privées et professionnelles sont devenues de moins en moins dissociables, Severance est une fiction particulièrement féconde pour réfléchir au monde du travail à partir d’un contre-point.
Aujourd’hui, nombre de salariés et d'entrepreneurs expérimentent le télétravail, le travail en mobilité, la gamification du travail et des espaces de travail, le travail gratuit, l’incitation à contribuer à des dynamiques de communautés en entreprise. Cela se traduit par une indiscernabilité grandissante entre les lieux, espaces et moments du professionnel relativement au loisir et au privé.
La maison n’est plus tout à fait le lieu du privé ou de l’intime. Elle est devenue une usine à données. Chacun de nos gestes alimentent un subtil capitalisme de surveillance, de nos choix de programmes à la télévision, aux mesures de notre domotique connectée, à nos scrolls sur nos smartphones en passant par nos prompts ou les vidéos de nos systèmes de sécurité. Partout au dehors, les trajets à pied, en train, en métro, en RER, en bus ou en voiture, contribuent plus que jamais la production de données et de moments dont le caractère professionnel ou privé est largement indiscernable.
De plus en plus, le lieu « entreprise » a des visées que l’on aurait qualifiées il y a quelques années d’émotionnelles, de personnelles ou d’affectives. Face une crise de sens profonde et la plupart du temps sans dénouement, le management propose aujourd’hui des approches de « compensation ». Il psychologise un espace de solutions à grands coups de récompenses telles qu’on les découvre dans la première saison de Severance. En fonction de ses performances, chacun a droit à sa reconnaissance, à son statut plus ou moins élevé, à la célébration collective d’une prouesse. On réajuste ensuite les objectifs, jusqu’au point de rupture. Gare aux bons élèves… Pour alléger et dépasser les souffrances, les employés ont droit à leurs moments de bien être, exactement comme dans la série. Les espaces de détente, la possibilité de parler à une psychologue (et bientôt à une IA psychologue), l’apprentissage du taïchi ou du yoga en entreprise, l’optimisation des moments de pauses et de vacances, montrent le souci d’un épanouissement pour chacun et chacune. Certains DRH invitent ainsi les salariés à se sentir « membres » d’une communauté, à être en entreprise « comme à la maison » et à cultiver le « bonheur au travail ».
Dans un monde où les interfaces professionnelles elles-mêmes sont devenus plus ludiques*, où les emplois du temps ont gagné en flexibilité, où les technologies numériques sont un fil à la patte permanent, où les narratifs proposent une aventure entrepreneuriale à chacun, les Lumon de nos vies sont plutôt ceux d’une grande association. La journée comme le soir, lors des semaines de travail comme durant celles de vacances, l’ombre du moment travaillé ne nous quitte plus. On aimerait s’évader, aller plus loin. Mais c’est devenu impossible. Doucement impossible. Chacun d’entre nous est désormais l’esclave de son « outie » collectif, l’objet d’une subtile servitude volontaire connectée à celle de tous les autres.
C’est là toute la limite de Severance. Dans l'univers cloisonné de la série d’Apple TV+, avec cette expérience où le numérique et l’IA ne sont pas constamment dans les mains des actrices et des acteurs, le capitalisme comme système n’est pas vraiment présent. Il se fait plutôt « plan », « projet » ou « infrastructure ». Mais il n’est pas ce système dont on ne sort jamais, et auquel chacun de nos gestes est irrémédiablement lié. Avec la grande bascule du « management scientifique » (bien illustré dans la série par les « guides conformité », le souci de la « règle », la présence de superviseurs et le contrôle cybernétique des humeurs) au « management digital », Lumon n’est plus un lieu borné, sécurisé dans un immense bâtiment et des sous-sols. Elle est l’entièreté de nos expériences, cette surface infiniment couverte par les techniques représentationnistes du management**. Alors, comment s’échapper ?
Pour répondre à cette question, il faut peut-être revenir douze ans en arrière. Dans une autre production de 2013, La vie rêvée de Walter Mitty, Ben Stiller s’était également intéressé au monde du travail. Inspiré d’une nouvelle de James Thurber publié dans le New Yorker en 1939 puis sortie ensuite sous forme de livre en 1942 (sous le titre My World and Welcome to It), le récit a été l’objet de plusieurs adaptations des années 40 à aujourd’hui.
L’histoire est celle d’un développeur argentique du magazine Times, Walter Mitty, interprété par Ben Stiller. Le jour de son anniversaire, Mitty reçoit une pellicule de Sean O'Connell, un photographe de renommée mondiale. La pellicule est accompagnée d'un cadeau : un portefeuille. Sean recommande la photo du négatif numéro 25 pour la couverture du prochain Times, dernier numéro papier avant la transition définitive vers le numérique. Étrangement, le négatif mentionné n'est pas présent parmi ceux glissés dans le portefeuille. Walter Mitty décide de retrouver Sean pour récupérer la pellicule manquante.
Dans ce film, nous sommes loin de l’atmosphère sombre, géométrique et étouffante de Severance. Les plans en pleine nature abondent, de la mer à la montagne en passant par la plaine. Le cadre de l'histoire est toujours oxygéné, saturé de lumière et de perspectives ouvertes. La vision du travail est également totalement différente. Mitty est appliqué, soucieux du travail bien fait. Il est un artisan dont l’activité contribue au projet artistique des personnes pour lesquelles il développe les pellicules. Et par moment, au travail comme dans sa vie en général, il se met à rêver. Il s’imagine dans des rôles différents, avec des capacités supérieures, héro d’épisodes et d’événements revisités par son imagination. Mitty n’est pas enfermé au travail. Il s’accomplit par ses gestes et son quotidiens au Times. Fort d’identités multiples, articulées par une mémoire commune et des oublis communs, il vit des rencontres, des moments de surprise et s’ouvre à la beauté de l’instant que rien ne doit capturer.
Cette philosophie se retrouve dans le travail de son photographe et partenaire Sean O'Connell (interprété par Sean Penn). Lorsqu’il voit enfin un loup dans l’objectif de son appareil photo au terme d’un long trecking en montagne, O’Connell décide de ne rien faire. Il veut juste vivre l’instant pour lui. Il décide de ne pas faire de la scène un possible « produit », la couverture d’un prochain numéro du Times. L’image d’un employé soucieux de bien faire son travail fera certainement mieux l’affaire…
Bien sûr, le monde du taylorisme est tout l’opposé de celui vécu ponctuellement par Walter Mitty face au nouveau management de son magazine. L’ouvrier est payé pour donner son âme et son corps à son employeur. La rêverie, la flânerie, la déambulation, sont précisément ce que les contremaitres, les systèmes managériaux, les managers, doivent contrôler et réduire. Comme dans Severance (plus systématiquement), il faut inciter les employés à se donner au maximum, et donc récompenser les efforts, définir et redéfinir les objectifs, mesurer les écarts. Tout autour de l’espace productif, il faut également cultiver les désirs et les impatiences. A l’image de Severance et son entreprise porteuse (Apple), il faut enchainer les révélations, faire attendre, « teaser ». Il faut faire entrer la fiction dans la vie elle-même, comme l’équipe productrice l’a fait lors d’un happening très réussi à Grand Central pour la sortie de la deuxième saison.
Finalement, il faut résister à deux cauchemars, chacun prémisse des deux récits mis en image par Ben Stiller. Le premier est celui de Severance, où une grande dissociation entre sphères de vie mènerait à une séparation propice aux plus extrêmes des exploitations. En effet, le pire peut être commis dans cet espace finalement en dehors de la société et de ses institutions (le droit et la justice sont d’ailleurs étrangement des deux premières saisons) et dans un jeu où chacun devient l’esclave de lui-même. Le travail serait alors le lieu d’une morale autonome. Le second est celui de La vie rêvée de Walter Mitty. Condamné à un travail vide de sens (après la bascule dans le tout numérique), l’évasion serait celle de la rêverie permanente et d'une dissociation extrême de nos êtres devant et derrière l'écran. Le capitalisme nous offrirait alors des portes de sorties permanentes vers l’imaginaire et l’irréel. Au risque de devenir comme Marc Scout au début de sa restauration ; Pris dans des images réelles et virtuelles superposées en permanence. En baissant et levant la tête des centaines de fois de nos écrans, nous aurions de plus ne plus de mal à autonomiser nos désirs, à discerner et dépasser nos frustrations. Le monde deviendrait indécidable.
*L’interface des employés de Lumon ressemble aux interfaces graphiques des jeux vidéos des années 80.
** C’est un des points de continuité entre management scientifique et digital que l’on retrouve dans Severance. Les employés sont suivis par un reporting numérique. Ils travaillent sur des interfaces sans le moindre sens ou plutôt, dénuées du sens de leur déploiement pratique en arrière-plan. Marc et ses collègues ne comprennent pas le pourquoi des chiffres qu’ils manipulent. Et à l’occasion du dernier épisode de la saison 2, Marc est récompensé à l’échelle des 25 projet qu’il a finalisé, sur la seule base de la représentation posée par l’interface de son ordinateur, dans la pièce même où il travaille. Rien n’est dit sur ce que son travail fait ou défait pour le monde. On reste dans la philosophie représentationnelle du management voulue par Taylor comme par Ford.