Organologia LIX
La force des lieux
La force des lieux
Dans mes recherches, j’ai souvent souligné le caractère construit des lieux du travail. Indissociables d’un ensemble d’activités, les lieux ne sont pas seulement des murs, des meubles, des rues, des cloisons délimitant et fixant l’espace. Ils sont surtout la conséquence des activités individuelles et collectives allant des appels téléphoniques, des réunions, de conversations informelles, de temps d’écriture ou de codages et de biens d’autres choses encore. Et ces activités, leur présence comme leur absence, peuvent faire le lieu comme le non-lieu.
Les open spaces de cabinets de conseil sont ainsi « plein » en période de creux d’activité. Les consultants sont là, plus que jamais, mais ils sont investis dans des activités connexes et dans l’attente de la reprise. Le siège du cabinet n’est alors plus un lieu. Il ne vit qu’à moitié. Curieusement, il redevient un lieu lorsque les missions repartent. Avec le retour de ces vents favorables, les consultants regagnent les espaces de travail des clients. Enfin « staffés », ils multiplient les déplacements, les déjeuners, les réunions à l’extérieurs. Le cabinet redevient un lieu (de passage). Les prestataires, les consultants, les stagiaires, les apprentis y transitent comme un bateau retrouve son port d’attache. Effervescente, la vie du cabinet « déborde » sur le quartier. Les bistrots, les cafés, les restaurants avoisinant retrouvent une clientèle partiellement disparue. Le cabinet, artificiellement plein de la période du creux, culpabilisait un peu. On devait précisément « s’occuper ». Chacun et chacune vaquait à des activités, remettait à plat des procédures, travaillait à la stratégie, reconsidérait l’organisation.
De la même façon, les espaces de coworking et les tiers-lieux entrepreneuriaux sont avant tout des activités. Ils sont des projets et également des événements. Tout cela les fait déborder sur le quartier, les lient à des points d’embranchement utiles sur la ville, en fait des voisinages plus ou moins précieux. On déjeune au square d’à côté en parlant avec des coworkers d’habitude moins loquaces. Sur ce banc, en face d’une aire de jeu bruyante, sous un soleil rêvé le reste de la journée, les langues se délient. Dans les bistrots aux alentours, on retrouve des clients et des collègues. Le lieu de l’espace de coworking s’étend et s’événementialise parfois bien loin de son emplacement supposé. Certains travailleurs peuvent se retrouver dans un appartement privé pour un apéritif. D’autres iront dans le parc tout proche faire une marche ou un footing ensemble. A l’intérieur du bâtiment, une cage d’escalier avec un puit de lumière peut devenir le lieu de conversations téléphoniques et de rencontres régulières. Un peu partout, les gestes, le mobilier, l'habillement, le vocabulaire, l'esthétique, à l'unisson d'un quartier, peuvent contribuer à une athmosphère collant à la peau et dépassant toute logique tranchée de dedans et dehors ou d'avant et après le travail. Plus anecdotiquement, le trottoir en face de l’entrée peut devenir le lieu des fumeurs et un prolongement de l’espace de coworking.
Parallèlement à tous ces lieux aux contours et aux configurations finalement indéfinies, posant des espaces à la plasticité grandissante, le travail lui-même devient indiscernable a priori. Après avoir rejoint le bureau ou l’usine pendant des décennies, on se déplace désormais en travaillant ; Le travail est de plus en plus difficile à identifier par un moment particulier. Surtout, il n’a plus de lieu privilégié. On peut travailler dans un Starbuck, à la terrasse d’un café, dans une bibliothèque, lors d’un trajet en train, et même à la maison. Le télétravail et la digitalisation des pratiques ont largement éloigné les travailleurs d’un lieu affecté et d’une place attitrée. A l’inverse, la gamification des entreprises, le développement du travail gratuit, la généralisation d’interfaces logiciels les plus ludiques et intuitives possibles, ont contribués à rendre le sentiment de travail moins évident. Dans de nombreux secteurs, le travail s’est ainsi systématiquement « dé-placé ».
Faut-il pour autant considérer l’idée même de lieu comme un phénomène à dater ? L’importance accordée à l’activité doit-elle suggérer l’effacement des lieux et de l’espace du travail au profit du seul flux et des temporalités ?* Je ne le pense pas. Dans un monde de flux et d’événements, il y a des grumeaux et des attracteurs étranges. Certains lieux ont une force ou plutôt, sont une force. Ils deviennent plus que jamais une fixité précisément car le monde n’a plus d’assise. On les rejoint pour trouver un quelque part bien défini, « son » espace, « ses » repères. A nouveau, l’accélération et la liquéfaction de tous les compartiments de nos vies rendent justement cette attente plus forte que jamais. Et pour pointer un autre paradoxe, cette « lieusation » concerne surtout les plus vulnérables et les plus privilégiés d’entre nous.
Certains auront ainsi besoin d’un espace « sûr »**. Ces femmes entrepreneurs, ces sans abris à la recherche d’un refuge pour la nuit, ces adolescents en quête d’un endroit où étudier quand la maison ne le permet pas, tous veulent la certitude d’un lieu. Le tiers-lieu du quartier, le « shelter », la bibliothèque municipale, permettent alors d’oublier tout ce qu’il y a autour de soi. Avec le lieu, on est en confiance dans un espace fermé, sécurisé, dédié, délimité, déconnecté. Si tout autour le monde s’événementialise, ici et maintenant, dans cet espace-temps perpétuant un lieu clair, chacun et chacune peut s’oublier. L’instant peut devenir éternel. Les yeux rivés sur son livre ou sur son écran, il est possible de s’abandonner à ses activités. Pas la peine d’une attention latérale. Inutile de surveiller les abords de son espace de travail. Dans ces lieux nets, les corps peuvent se relâcher.
Un certain type de coworking dit de l’« Ouest » parisien propose aujourd’hui l’expérience totale d’une lieuité surplombante. En y mettant le prix, on rejoint un lieu au sens plein. On retrouve « là-bas » les services attendus. On rejoint une localisation de prestige, on retrouve un « club », un collectif inaccessible pour les autres. Au-delà de l’activité des « membres », ce type d’espace de coworking s’affirme en permanence comme un lieu aux frontières et aux arrêtes nettes. Bien sûr, on peut objecter que tout cela est également le produit de nombreuses activités. Il faut du marketing, des tourniquets, des événements exclusifs, des managers aux petits soins et des efforts constants pour séparer le dedans du dehors. Il faut déployer beaucoup d’énergie, se mettre en friction avec tout un voisinage, pour différencier et poser progressivement un lieu digne de ce nom.
Les artistes ne sont pas bien différents des entrepreneurs, des managers et des travailleurs en général. Ils recherchent également des lieux permettant de cultiver leur créativité, un jardin avec des clôtures rassurantes. Ces lieux inspirants, stimulants ou à l’inverse, apaisants, ont aussi souvent un coût. Ils incarnent un ailleurs, la possibilité d’une conversation avec l’autre, l’exotisme, l’aventure, la différence, un espace de liberté.
Pour que de tels lieux se cristallisent, il faut parfois un horizon et des points fixes dans cet horizon. Ces lignes de fuite familières permettront de bien se sentir ici et maintenant, dans ce lieu, posé là. Un restaurant en haut de la tour Montparnasse, tourné vers la tour Eiffel et une partie de la ville lumière, permettra de retrouver immédiatement une icone et de sentir évidemment « à Paris ». Les réseaux sociaux, le site Internet, les résultats d’un prompt sur une IA générative, pourront entretenir cette fixité et même l’institutionaliser.
Avec un peu de recul historique, cette force du lieu est exploitée de longue date par nos sociétés. Un lieu de culte, une église notamment, n’est rien d’autre qu’un phénomène donnant la certitude d’une lieuité. Construit au milieu du village, agencé sur un plan standard, le lieu permet de standardiser des pratiques (la liturgie notamment) et d’étendre toujours plus loin la communauté comme la circulation des croyants. Son clocher devient un point fixe et un repère dans le paysage.
Ainsi est-il possible d’identifier un paradoxe. Dans un monde toujours plus dé-placé, les lieux ont une force attendue, recherchée, souhaitée, espérée. Ils sont un refuge, un repère, une bulle, tous élaborés par des activités extérieures permettant la passivité confiante des hôtes. Ils permettent finalement de mettre le monde en suspend pour enfin l’habiter.
Plus que tout autre phénomène organisationnel, le management a défini les lieux de la ville. De l’usine aux postes de travail jusqu’à l’emplacement des gestes, la première moitié du 20ème siècle a été le moment d’une grande fixation managériale. Mais les années d’après-guerre ont à nouveau changé la donne. Devenu technique de représentation à distance des activités, agissant par des infrastructures et des logiques numériques lui permettant de fonctionner sans lieu et partout, le management est aujourd’hui un phénomène suivant l’activité productive où qu’elle soit. Mais là est la force de certains lieux. Être imperméables à cette présence managériale et plus largement, capitalistique. S’affranchir d’un contrôle sans centre. Permettre enfin de se poser, de rêver, de vagabonder dans l’espace lisse ouvert par ce moment où l’on peut enfin devenir soi-même***.
* Cette idée est d’ailleurs centrale pour de nombreuses philosophies processuelles ou phénoménologiques du travail. L’événement serait premier sur l’espace et le lieu. C’est fondamentalement ce qui advient, l’événementialité même de nos expériences, qui espace et emplace. Sans conversations, sans réunions, sans pauses à la machine à café, sans mouvements des corps, sans tous ces événements faisant le présent d’une activité, pas de lieu et de lieux dans le lieu. Une réplique de théâtre illustre bien cette ontologie primordiale du temps. Je l’avais entendu lors d’une pièce expérimentale à Paris, lors d’une scène débutant par une déclaration d’amour. L’actrice disait à son partenaire : « Ma maison c’est maintenant, dans tes bas ». Elle ne disait pas « Ma maison, ce sont tes bras. » [lieu absolu] ou « Ma maison, c’est dans tes bras [espace], maintenant [temps] ». Elle affirmait : « Ma maison, c’est maintenant [temps], dans tes bras [espace/lieu] ». L’avènement d’un présent intense ouvrait la possibilité de ce lieu des bras.
** Des applications de plus en plus nombreuses proposent aux femmes des lieux où elles peuvent se réfugier (des « safe spaces ») si elles sont suivies et harcelées. Dans un monde où le travail s’effectue de plus en plus en mouvement dans un espace public fortement masculinisé, les chiffres sont terrifiants. D’après une étude IFOP récente, 75 % des femmes interrogées ont déjà été victimes de formes de harcèlement sexuel dans la rue et l’espace public en général.
*** L’addiction numérique des individus peut également rendre cette fuite illusoire. En restant en permanence pris dans l’activité de scrolls, de prompts ou de posts, ont est dans l’ici et maintenant de la seule expérience numérique. Peu-importe le lieu où le corps (oublié) se pose ou se met en mouvement. L’individu est alors en permanence dans les lieux ou non-lieux du numérique, et l’activité apparente de ses gestes ne contribue à aucun lieu avoisinant.