Organologia LXXXVI
Métamorphoses du management (I) : Taylor au pays des Soviets
Métamorphoses du management (I) : Taylor au pays des Soviets
Il fut un temps où le management scientifique se mit au service du socialisme soviétique. L’épisode est peu connu et souvent négligé dans les historiographies contemporaines. Cet événement est pourtant clé dans la naissance d’une « société directoriale » à l’échelle planétaire.
Après sa révolution, l’URSS des années 1920 s’est engagée dans une industrialisation à marche forcée. Le premier plan quinquennal (1929-1933) a été le tournant de cette reconfiguration.
Pour les dirigeants soviétiques, la modernisation de l’appareil productif supposait des capitaux, des machines, mais également des façons inédites d’organiser le travail. De nouvelles expertises et de nouvelles techniques administratives étaient nécessaires, et de toute évidence, la pensée marxiste ne spécifiait pas les modalités de cette nouvelle micro-économie. Il fallait donc aller chercher plus loin, peut-être même du côté de cet autre grand pays ayant lui aussi connu sa révolution : les Etats-Unis.
Lénine était impressionné par le taylorisme et plus spécifiquement par les travaux de Gilbreth. Il a ainsi déclaré dès 1918 : « The task that the Soviet government must set the people in all its scope is—learn to work. We must organize in Russia the study and teaching of the Taylor system and systematically try it out and adapt it to our purposes.». A l’aube des années 20, la pensée de Frederick Taylor et celle de ses disciples étaient largement traduites et disponibles en russe. Elle faisait l’objet d’une lecture attentive par nombre de dirigeants et de leaders du parti communiste.
D’autres penseurs occidentaux de l’organisation ont également été traduits et mobilisés dans les discours officiels, mais à une échelle bien moindre. C’est le cas du français Henri Fayol, perçu comme un théoricien bourgeois de l’organisation industrielle du capitalisme. Sa doctrine n’était pas jugée compatible avec l’idéal d’un management ouvrier dans un Etat socialiste. La centralisation planifiée, le Gosplan et les méthodes de planification devaient prévaloir sur une logique d’entreprise autonome.
Pour l’essentiel, la jeune république soviétique s’est ainsi associée à des firmes et des experts américains.
On peut notamment faire mention de la Ford Motor Company avec laquelle l’URSS signe un contrat inédit le 31 mai 1929. Il s’agit de construire une vaste usine automobile à Nizhni Novgorod (alors « Gorky »). L’objectif était de produire 100 000 véhicules par an.
A la même époque la firme d’architecture et d’ingénierie Albert Kahn Associates (basée à Detroit) s’engage à concevoir des usines soviétiques. Cela va notamment se traduire par la construction d’une usine de tracteurs à Stalingrad (aujourd’hui Volgograd), toujours en 1929. Cette usine et cette industrie joueront un rôle important dans la mobilisation industrielle soviétique des années 40…
Dans la même logique, General Electric Company signe en 1929 un autre contrat avec les soviétiques. La prestation porte sur une assistance technique dans l’électrification et la fourniture d’équipements, etc.
Ce mouvement de coopérations internationales est indissociable d’un partage plus large d’expertises sur le « management scientifique ». De fait, un certain nombre d’ingénieurs et de spécialistes américains et non-américains viennent sensibiliser, former, accompagner les ouvriers et les cadres soviétiques. Certains sont recrutés par l’Amtorg Trading Corporation* (au cœur du commerce soviéto‑américain) afin de venir durablement travailler en URSS. Parmi ces missionnaires du taylorisme, on peut notamment faire mention de Walter Nicholas Polakov. Cet ingénieur américain d’origine russe, a été l’un des acteurs majeurs de la taylorisation des processus productifs soviétiques. Il revient en URSS entre 1929 et 1931. Polakov diffuse les méthodes du management scientifique, les techniques de chronométrage, l’usage du diagramme de Gantt, et d’autres méthodologies typiques des techniques d’organisation industrielle de l’entre-deux guerres. Il croit fermement dans la possibilité d’une version marxisée du taylorisme (voir également l’étude critique du Taylorisme par Nadezhda Krupskaya écrite dès 1921).
Cette importation du « management scientifique » coordonnée par l’Etat soviétique au tournant des années 20 était hautement stratégique. Les buts étaient multiples. Il fallait à la fois accélérer la construction d’installations industrielles (usines, centrales, mines) selon des méthodologies plus « modernes » mais également transposer des techniques d’organisation du travail et de planification industrielle (en particulier le taylorisme) dans un cadre socialiste. Plus concrètement encore, il fallait former des ingénieurs, des techniciens, des spécialistes soviétiques à ces méthodes afin d’essaimer ensuite dans tout le pays et de parvenir à des transferts de technologies.
Avec le poète Alekseï Gastev, les soviétiques ont développé dès 1921 leur propre « Institut Central du Travail » (CTI) à mi-chemin entre école d’ingénierie industrielle et département d’organisation. L’initiative, encouragée par Lénine, a permis de former plus de 500 000 travailleurs qualifiés entre 1921 et 1938, dans plus de 200 professions, et pas moins de 20 000 instructeurs. Les textes de Taylor (traduits en russe sur la même période) y étaient cruciaux dans l’enseignement de l’apôtre russe du management scientifique** dont l’ambition ultime était de produire une nouvelle « biomécanique », une « machine » productive révolutionnaire.
La séparation systématique entre conception et exécution, l’observation et l’optimisation des gestes, la mise en place de norme organisationnelles et de mesures des écarts, l’optimisation des cadences de travail, ont ainsi trouvé une place inattendue au sein de la société soviétique et dans la fabrique d’un « homme nouveau ». Si ces approches apportaient leur part de modernité espérée, tout l’enjeu était par ailleurs de bien maintenir des équilibres avec les logiques d’économie planifiée et l’idéologie marxiste-léniniste. Pas question de marché, d’accumulation de richesse, de propriété privée entrepreneuriale, d’extraction d’une plus-value ou autres « capitalismes ». Mais en dépit des efforts d’adaptation et de pondération, l’accélération et l’efficience recherchée par le taylorisme ont souvent été en conflit avec la planification et l’identification de quotas. Et l’irréalisme des plans, le manque de main d’œuvre qualifiée, la suspicion grandissante envers les expertises et les experts jugés étrangers, ont été des freins majeurs à la modernisation productive des années 1920 et 1930.
Finalement, c’est surtout la grande mobilisation industrielle soviétique de la seconde guerre mondiale qui a changé la donne. La reconversion de l’industrie civile russe au service d’une production militaire était en fait intégrée dès les plans quinquennaux des années 30. Les Soviets avaient notamment anticipé la reconversion possible des usines de tracteurs en producteurs de tanks et des entités produisant de l’engrais en fournisseur de munitions et d’explosifs. Plus impressionnant encore, les machines et les ouvriers ont été massivement déplacés à l’extrême est de l’URSS quand les Allemands ont déclenché l’opération Barbarossa, le 21 juin 1941. L’appareil productif tout entier a été chargé dans des trains, et les femmes et les hommes travaillant dans les usines ont été transportés sur des milliers de kilomètres. 2500 usines ont ainsi été démontées pièce par pièce, dix millions de travailleurs (ouvriers et familles) ont été acheminés vers la Sibérie et l’Asie centrale, au plus loin de la ligne de front. Les nouveaux pôles industriels de l’URSS deviennent alors l’Oural (Sverdlovsk et Tcheliabinsk), la Sibérie occidentale (avec Novossibirsk et Omsk), le Kazakhstan et la République d’Asie centrale (l’Ouzbékistan). De là sont produits la grande majorité des chars T-34, des avions Yak et des munitions de l’Armée rouge. Une partie moindre de la production est maintenue à Moscou ou Gorki (Nijni Novgorod).
Par bien des aspects, cette grande mutation de l’économie productive a également permis une remise à plat de la question des organisations industrielles et des processus tant bureaucratiques qu’industriels. Comme pour les Etats-Unis, la seconde guerre mondiale a été un moment de reconfiguration et de relégitimation radicales des modes d’organisation industriels. Mais cette vaste dynamique ne s’est pas « technicisée » de la même façon, et la « Tektologie » d’Alexandre Bogdanov n’a jamais été en Russie l’équivalent de la cybernétique aux Etats-Unis***.
* C’est une autre histoire oubliée. L’Amtorg Trading Corporation a été la première entité en charge de représenter l'Union soviétique aux États-Unis sur le commerce et les accords commerciaux. Elle a été établie à New York en 1924. Son siège était originellement au 261 Fifth Avenue à New York City où il est resté présent jusqu’en 1941.
** Gastev a été condamné à mort lors des fameuses purges staliniennes, le 14 avril 1939.
*** Quand l’URSS adopte la cybernétique (au milieu des années 1950), elle a déjà une quinzaine d’années de retard dans les domaines de l’électronique et de l’informatique. Les applications liées aux réseaux de neurones formels ont début seulement dans les années 60, et la priorité est largement donnée aux usages militaires et à la planification au détriment du développement général de l’industrie et des entreprises numériques (voir mon chapitre abordant ce sujet dans Apocalypse managériale, en particulier page 129).
Quelques références pour aller plus loin :
Bedeian, A. G., & Phillips, C. R. (1990). Scientific management and Stakhanovism in the Soviet Union: A historical perspective. International Journal of Social Economics, 17(10), 28-35.
Bosworth, R., & Maiolo, J. (Eds.). (2015). The Cambridge History of the Second World War: Volume 2, Politics and Ideology. Cambridge University Press [fichier en accès libre disponible ici].
Cohen, Y. (1998, October). Industrie, despotisme et rationalisation. L'URSS et la France de l'entre-deux-guerres (note critique). In Annales. Histoire, sciences sociales (Vol. 53, No. 4-5, pp. 915-936). Cambridge University Press.
Grachev, M., & Rakitsky, B. (2013). Historic horizons of Frederick Taylor's scientific management. Journal of Management History, 19(4), 512-527.
Kelly, D. (2021). Marxist Manager Amidst the Progressives: Walter N. Polakov and the Taylor Society. In The Development of Professional Management (pp. 96-115).Londres : Routledge.
Linhart, R. (2016). Lénine, les paysans, Taylor. Média Diffusion.
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Scoville, J. G. (2001). The Taylorization of Vladimir Ilich Lenin. Industrial Relations: A Journal of Economy and Society, 40(4), 620-626.
Vidmer, R. F. (1981). Soviet studies of organization and management: a “jungle” of competing views. Slavic Review, 40(3), 404-422.
Et bien sûr la conférence de Jean-Louis Cohen au Collège de France sur le thème : « Le taylorisme et l’américanisme « bolchevisé » », le 27 mai 2015 « Faire de la Russie une nouvelle Amérique prolétarienne »