Lorsqu’il effectue son voyage aux États-Unis en 1904, Max Weber, accompagné de sa femme Marianne, est en plein milieu de ce qui allait devenir son opus majeur (L'éthique protestante et esprit du capitalisme)*. Si Tocqueville était un jeune homme en devenir lors de son épopée américaine, Max Weber est un universitaire déjà bien installé. Un des motifs principaux de son voyage est une invitation au grand colloque de sciences et d’arts qui va avoir lieu en septembre à Saint-Louis, en parallèle à la World Fair.
De fait, son exploration du Nouveau Monde avait commencé bien avant ce voyage. Lorsque Fredrich Kapp lui a offert sa traduction de l’autobiographie de Benjamin Franklin pour le Noël de 1875, il a alors fait un cadeau décisif au jeune Weber. Depuis, il n’a cessé de rêver et de conceptualiser l’Amérique. Le voyage de trois mois aux États-Unis (dont dix-neuf jours à New York), est ainsi attendu, rêvé, espéré.
Il est très intense, concentré sur l’Est, et de façon mineure, sur une partie du Sud et du Nord. Sortant d’une profonde dépression, Max Weber développe peu d’idées neuves à partir de son expérience américaine. Il collecte surtout une matière exceptionnelle afin d’illustrer et faire fonctionner son argument. De façon plus personnelle, cette aventure lui donne un nouveau souffle évident.
Le voyage est l’opportunité de très nombreuses rencontres et conversations. Max Weber voit de près l’éthique protestante. Les liens avec les modalités concrètes du capitalisme sont très sensibles lors de ses déplacements et de ses explorations. Les villes de New York, Chicago, Saint-Louis, Tuskegee, Oklahoma City, Fort Gibson, La Nouvelle-Orléans, Philadelphie, Washington, Baltimore et Boston seront les principales étapes d’une expérience intense. Le sort social et économique des Américains le frappe. Le capitalisme happe tout. Les Indiens (la ville de Tuskegee est un des temps forts de son voyage) revendent ainsi les terrains leur ayant été « donnés ». En transformant en propriété un sol, on le commodifie. La tentation est alors grande de les vendre pour faire face au quotidien. Weber retrouve par ailleurs le puritanisme et les « sectes » essentielles dans la construction de sa pensée sur le capitalisme. Les aspects politiques comme légaux font également partie de ses étonnements.
Un des rendez-vous manqués de son voyage est sans aucun doute sa rencontre avec William James sur Boston l’après-midi du 30 octobre 1904. Si elle a bien lieu, elle est une forme de non-événement. Les centres d’intérêt des deux hommes sont pourtant proches. Mais s’ils sont finalement tous les deux pragmatistes, le conséquentialisme de Weber est vraisemblablement moins poussé et systématisé que celui de James. La rencontre produit des réflexions, des notes de bas de page, des ajouts dans la seconde édition de l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, mais pas vraiment de conversion philosophique majeure. Sur un temps plus long (et des écrits ultérieurs de Weber), ce propos mérite cependant d’être nuancé.
De toute évidence, un des vrais événements du voyage de Weber est le colloque des Arts et Science de Saint-Louis. Les plus grands noms des sciences sociales et humaines américains et européens se retrouvent alors, du 19 septembre au 24 septembre 1904. On y croise notamment Tönnies, Dewey, Sombart, Ross, Ward et beaucoup d’autres. Une des ambitions de l’événement est de construire en arrière-plan une représentation et une théorie unifiées des sciences. S’opposent ainsi dans le contexte de Saint-Louis une conception fondationniste (centrée sur l’identification de structures logiques, de catégories, de dimensions) et une approche pragmatiste (défendant une vision des sciences plus émergente, classées à partir des problèmes de société et du fil même de l’enquête sociale). Hugo Münsterberg, le métaphysicien néokantien, affronte John Dewey, le pragmatiste américain. Le psychologue germano-américain tient à une profonde unité des connaissances humaines. Il a déjà exprimé des désaccords avec William James sur la place des émotions dans le comportement humain. Contributeur au champ de la psychologie industrielle, il est un grand admirateur de Frederick Winslow Taylor. Münsterberg défend une approche positive du savoir scientifique. De son côté, John Dewey est partisan d’une approche « instrumentaliste ». L’action sociale, l’enquête, doivent contribuer à la formation de savoirs utiles pour les communautés d’enquête et la société. Pas de catégories logiques a priori, pas de grands systèmes transcendant le savoir scientifique. Ce débat n’est pas sans rappeler la controverse Dewey-Lippmann une quinzaine d’années plus tard. Ses enjeux ont cependant été plus académiques : la bataille fondationnistes-pragmatistes a structuré profondément le champ universitaire américain sur les décennies suivantes.
Faute d’adversité, les fondationnistes l’emportent Le champ est libre sur les décennies suivantes pour les positivistes, les positivistes logiques et la philosophie analytique. En désertant une certaine forme d’académisme, le pragmatisme perd une bataille essentielle. Dans cet espace laissé vacant, la cybernétique va trouver sa place lors des conférences de Macy (1946-1953). En proposant une approche comportementaliste unifiant les humains, les animaux et les automates dans des catégories similaires ou en pensant des systèmes en quête permanente d’équilibration, les cybernéticiens se sont inscrits eux aussi (finalement) dans une vision unifiée des sciences. Plus largement (et au-delà du moment cybernétique), le représentationalisme triomphe et s'installe durablement. Porter par l'ambition de représenter pour contrôler, il se fond de plus en plus en avec les techniques même du management. Le monde occidental s'éloigne durablement de croyances d'un équilibre transcendant, un équilibre à libérer (le keynésianisme trouvera aussi son chemin dans la même direction).
Comment s’est positionné Weber au sein de ce grand débat ? Il n’entre pas vraiment dans ces discussions philosophiques et cette controverse en apparence très américaine. Sa présentation porte sur les communautés rurales et leurs liens avec le capitalisme. Son exposé est l’occasion de revenir sur l’importance du contexte américain pour son analyse ; l’importance du souffle nouveau de cette jeune nation, forte d’un territoire gigantesque à conquérir, sans passé politique mais inscrite dans un puritanisme, « un héritage éternel ». Pour Weber, ce contexte est absolument unique. Les États-Unis sont un formidable laboratoire, un espace pur, sans lien avec une tradition ; le cadre idéal pour observer le capitalisme en train de se déployer.
Au-delà du colloque, il y a un autre événement très important dans l’expérience américaine de Weber : son exploration de l’espace américain. Le grand intellectuel est fasciné par la nature primitive, le Urwald de l’Amérique sauvage. Il le met en continuité avec les formes factices du capitalisme du Nouveau Monde. Dans ses correspondances, il s’émerveille ainsi devant l’enchevêtrement de formes naturelles et artificielles dans un paysage permettant encore de pointer les discontinuités. Dans un même mouvement, Weber sent la conquête à l’œuvre dans l’Événement américain ainsi que l’expérience imminente des limites, des conflits et des déplacements induits par ce devenir. Les lettres de Marianne et ses propres écrits montrent des réflexions passionnantes (et un peu attristées) allant dans ce sens.
L’expérience américaine de Weber rend ainsi sensibles des paradoxes politiques déjà défrichés par ses écrits et ses réflexions antérieures. La quête de liberté individuelle s’entremêle avec les « sectes » et les modes de socialisation américains.
Lors de son voyage, Weber retrouve sa thèse la plus centrale sur les relations entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Il était déjà courant à cette époque de définir l’éthique protestante comme une « éthique de travail », une injonction morale à travailler ardemment. Dans l’imaginaire commun, le protestant était sans humour, résolu, travaillant sur des journées interminables, s’accordant des loisirs et des distractions très limités. Mais cette image est clairement une « caricature très pauvre » de la théorie wébérienne. L’ethos décrit par Weber est une maîtrise ascétique constante, méthodique de soi et du monde comme fin en soi, indépendamment de toute justification (et d’un besoin de justification). Cet exercice permanent est transformatif de façon inattendue. Il y a une durée voire une temporalité dans l’argument wébérien. Cette discipline avait pour but de rationaliser le soi et le monde, de les mettre sous un contrôle conscient, discipliné. Cette éthique est permanente, continue, exigeante. Plus qu’un comportement ponctuel, elle définit un mode de vie. Et un mode de vie s’applique à toutes les catégories de l’expérience, du plus actif au plus contemplatif, ou plutôt, du plus contemplatif au plus actif ; tout le spectre de ce mode de vie dont Weber constate déjà le relâchement et la transformation. Par ailleurs, cet ethos recouvre autant le vivre ensemble que le vivre avec soi-même. Et dans le contexte sensible, explicite de cette époque, cette vie avec soi-même implique une transcendance. Il est alors crucial de comprendre ce lien de soi avec soi-même dans lequel se construit le lien avec le divin et la prédestination. La psychologie du phénomène religieux, des croyances et de leurs conséquences sociales, proposée par William James semble alors incontournable. Weber, qui connaissait déjà les travaux de William James, en avait probablement l’intuition.
À nouveau, les points de contacts et les compatibilités entre les œuvres de James et de Weber sont évidents. On peut notamment relever des formulations très proches de l’ascétisme et du mysticisme, des portraits convergents de types de personnalités spirituelles formées par l’expérience religieuse, une focale sur les conduites pratiques et les conséquences des croyances religieuses (comme continuité et moteur de la croyance). Mais Weber semble pour partie associer la pensée de James à l’Événement américain. Quelque part, la théorie religieuse de James serait indissociable de l’ascétisme de James lui-même. Dans une de ses lettres, Weber explique ainsi : « Les idées religieuses [die Gedanken einer Religion] – comme le calvinisme le démontre clairement – sont d’une importance bien plus grande que quelqu’un comme William James est enclin à l’admettre. […]. L’évaluation “pragmatique” par James de la signification des idées religieuses en fonction du degré auquel elles ont été “prouvées” dans la vie, est d’ailleurs elle-même un véritable enfant de cet ensemble puritain d’idées [Gedankenwelt] dans lequel cet éminent érudit se sent comme à la maison. »
Au-delà du voyage de 1904, dans la suite de l’œuvre de Weber, les États-Unis sont l’objet d’allers-retours incessants. Le pays du nouveau reste une ligne de mire, un espace pur pour décrire des transformations plus encastrées en Europe. Weber décrit ainsi les mouvements croisés entre les continents européens et américains en suggérant l’« américanisation » de l’Europe et l’« européisation » des États-Unis.
* Pour une version détaillée et sourcée de cette histoire, découvrez le chapitre IX d'Apocalyse managériale : promenade à Manhattan de 1941 à 1946 (Belles Lettres). Il revient sur un thème-clé du livre : l'américanité de notre capitalisme, son Evénement américain, à travers les expériences américaines de Tocqueville, Weber et Saint-Exupéry.