Organologia LIII
Capitalisme et politique comme spectacle : comment ré-inventer nos événements ?
Capitalisme et politique comme spectacle : comment ré-inventer nos événements ?
Dans son ouvrage La société du spectacle publié en 1967, Guy Debord propose une perspective inspirante pour penser notre capitalisme et ses métamorphoses.
Par bien des aspects, Debord s’attaque au « représentationalisme ». Mais pas celui des techniques de représentation au service des managers et du contrôle de l’entreprise. Plutôt celui de la représentation au sens du théâtral, du cinématographique voire du burlesque. Notre monde est devenu un espace de représentations permanentes, une scène sur laquelle chacun et chaque chose a sa place dans le cadre d’une immense chorégraphie capitalistique. Les médiations les sensorielles, les plus immédiates, sont noyées par des représentations omniprésentes sur les écrans publicitaires, dans les formes des bâtiments, sur les écrans de nos télévisions et de nos smartphones, dans nos magasines, dans tous les objets et tous les gestes nous environnant. Un divertissement spectaculaire incessant contribue à une vaste diversion de l’expérience vécue.
Pour Debord, le spectacle est le « moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale ». Ce spectacle est porteur se sens, il pointe par des images dans la direction de désirs précis, de modes de vie auxquels aspirer, de formes à épouser. Tout se commodifie par le spectaculaire, un spectaculaire faisant l’événement. Un événement intense, total, en différenciation forte avec un passé dépassé, ringardisé, presque tabou pour le présent. Un événement nous plongeant dans une totale passivité. Les médias (de la télévision aux réseaux sociaux), la publicité et même une partie de notre éducation, nous fondent dans une consommation de masse de plus en plus individualisée.
Lors de l’acte d’achat, nous sommes dans l’illusion d’une liberté, d’un choix, alors que tout se fait en circuit fermé, avec des directions et un désir impatient. Le monde est largement préfabriqué, fait d’images et d’objets prêts à consommer.
Pris intensément dans l’événement médiatique et mercatique en cours, la vie perd son sens. Toujours discontinuée, happée par des fils narratifs sans destin, l’expérience nous échappe. Chacun et chacune enchaîne l’adoption de nouveautés comme un micro-narratif à activer. Chacun suit les storys sélectionnées par Instagram. Chacun suit les séries proposées par les plateformes, le fil conversationnel de ses prompts, le déroulé des événements mis à disposition sur les écrans.
D’après Debord, la société se fait consensuelle. Les rapports de pouvoir, les inégalités, les rapports habituels de domination sont effacés et sur-joués par les simulacres leur donnant un caractère toujours temporaire. La contestation finit immanquablement par être absorbée de l’intérieur même du système. Le féminisme est récupéré et commodifié par le film Barbie. La critique du monde du travail alimente la série à succès Severance et les profits d’Apple. Les actes de résistances de la seconde guerre mondiale inspirent des films hollywoodiens ou européens.
Chacun d’entre nous est incité à contribuer au grand spectacle, à peaufiner un marketing de soi, à être dans le culte de sa visibilité. Cet effort immédiatement gratifié nous happe alors dans le désir sans fin de « rester dans la boucle », de faire partie de la prochaine révélation ou mieux encore, d’être le futur prophète d’un monde nouveau.
Cela n’est pas sans conséquences politiques et démocratiques. Le spectateur est très facile à contrôler et à gouverner. Lorsqu’il se fait « activiste », il cherche à être plus spectaculaire que le spectacle lui-même. Les militants d’une alternative, les protestataires, les transgressifs d’aujourd’hui, sont soucieux de faire l’événement. Il faut rassembler des foules performatives. Il faut savamment les montrer sur les réseaux sociaux, les accompagner par le bon storytelling, produire l’image la plus puissante possible pour couvrir toute la surface du présent. Celle du bandeau d’information des chaînes d’information en continue, de la première page de Google News ou du feed d’Instagram, de Meta ou de X.
Sur ce chemin, l’action politique contemporaine se condamne systématiquement à l’impuissance. Faire l’événement, c’est voir son moment, aussi intense soit-il, condamné à être effacé par un autre ; sauf à surenchérir dangereusement dans le différentiel de puissance et accélérer la succession des péripéties. Jusqu’à l’explosion.
Les spectateurs d’aujourd’hui le savent bien. Les manifestations ne sont plus faites pour changer le monde. Elles ne font plus peur aux gouvernants. Elles rejoignent immanquablement la matrice éphémère du spectaculaire. De fait, elles sont organisées pour être regardées par leurs défenseurs comme par leurs détracteurs. Il y a une « séparation » entre faire et regarder le spectacle. L’expérience est devenue un océan d’images, et comme le dit très bien Debord, « Le spectacle est l’affirmation du choix déjà fait dans la production ». Faire l’événement, c’est produire l’événement, un événement le plus intense et différentiel possible. Jusqu’à la prochaine vague d’image, déjà en mouvement vers le rivage alors que la vague de l’événement en cours échoue déjà piteusement sur la plage.
Dans nos modes d’organisation économique comme politique, il faudrait sans doute rechercher la densité davantage que l’intensité événementielle. Plutôt que réunir des milliers de personnes pour la performativité des foules, il faudrait profiter des événements pour faire parler les manifestants en sous-groupes, pour débattre. Une manifestation devrait être l’occasion d’une grande conversation dans l’espace public*. Une conversation éclatée, décentrée, et surtout répétée. Le moment de la marche commune resterait important. Mais c’est surtout le fait de produire quelque chose ensemble, des images et ses propres modes de production d’images qui compterait.
L’exemple des colloques scientifiques est également très illustratif de l’impuissance produite par le spectaculaire. Les conférences scientifiques doivent elles-aussi faire l’événement. Aujourd’hui encore, on fait venir des milliers de personnes du monde entier pour présenter leur recherche dans les « convention centers » de grandes villes. Bien sûr, on organise également des symposiums, des workshops, des panels, des moments plus collectifs et créatifs. Mais l’essentiel est bien d’être spectaculaire, d’être co-présent le plus intensément possible. Les chercheurs ne se trouvent pas pour co-constituer de nouvelles communautés, pour rédiger un manifeste ensemble ou pour coopérer à un nouvel agenda. Loin de tout souci de densité des événements, l’intensité reste la préoccupation principale. Pourtant, une piste d’expérimentation existe : elle pourrait notamment consister à ne plus dissocier le continu du centre de recherche du discontinu des colloques ; il s’agirait d’inventer de nouvelles pratiques hybrides pour rompre avec le seul spectaculaire et l’essoufflement événementiel.
De la même façon, dans les entreprises comme dans les cabinets de conseil, des moments ont une portée particulièrement spectaculaire : les réunions avec les clients, les séminaires d’entreprise, les célébrations de performance, les assemblées générales, les lancements de nouveaux produits… Dans le monde corporate, il faut également faire le buzz, et pousser chacun et chacune à des événements toujours plus extraordinaires, tous irrésistiblement effacés par la vie ordinaire. Comme des enfants cherchant l’attention de papa ou maman, chacun est ramené à un affect primaire. Celui consistant à trouver le regard qui vous mettrait temporairement dans la lumière.
Le capitalisme et les modèles économiques des entreprises sont bien fait de spectacles et d’un océan d’images. L’approche de Debord est cependant incomplète. Elle néglige les rythmes, les crises, les interruptions et les processus au cœur de la machine. Au-delà d’une surface déchainée, il y a aussi des « mouvements » plus souterrains, des « répétitions productives », des « intermittences », des « coupes », des « intensités » multiples, des « points de friction », des « zones d’arrêt ». Le capitalisme affectif de Brian Massumi ou Hardt et Negri, les théories logistiques du capitalisme de Deborah Cowen ou Sandro Mezzadra, la poétique des rythmes de Lefebvre, ouvrent toutes la voie à d’autres visions du spectaculaire. Pour les recherches et les expérimentations futures, il est urgent de les explorer et avec elles, de traiter cette question de la densité des événements afin de ne plus se focaliser uniquement sur la seule intensité.
* C’est parfois le cas avec notamment Nuits Debout en 2016.