Le 12 juillet 1944, 19h. Le soleil commence à s’essouffler. Tout est calme dans ce gigantesque champ de l’est lyonnais. Un lapin traverse tranquillement un chemin couvert de boue sèche. Le vent caresse délicatement les feuilles d’un arbre planté au milieu de nulle part. Lentement, un camion vert bâché s’approche. Il est accompagné par deux voitures noires. Des soldats allemands sortent les premiers. Ils font descendre 22 hommes attachés deux à deux. Un officier montre l’horizon et leur demande de partir. Le petit groupe avance alors péniblement en coupant les sillons du champ. Collés dos à dos, la progression est difficile. Tout à coup, les mitraillettes crépitent. Les unes après les autres, les silhouettes tremblantes tombent sur le sol. Deux d’entre elles semblent aller un peu plus loin et parviennent même à passer une haie. Une ultime rafale a alors raison de leurs derniers espoirs.
Cachée dernière un buisson, une jeune bergère voie tout. Elle est tétanisée. Lorsqu’elle a aperçu le convoi, elle n’a jamais imaginé cette horreur volontairement éloignée des yeux de son village.
Les Allemands repartent ensuite aussi vite qu’ils sont arrivés. Ils laissent derrière eux quelques corps agonisants ; des ombres ensanglantées qui n’ont pas eu la chance d’être achevées. Petit à petit, la nuit vient poser son voile sur cette scène macabre.
Les plus jeunes avaient à peine vingt ans. Ils étaient résistants, juifs ou étudiants. Lyon était alors sur le point de tomber. Un tel massacre de plus était à la fois cruel et absurde. Pourquoi faire cela ? Ce moment était aussi celui d’une double tragédie familiale. Ces soldats, ces officiers, ont fait bien du mal. D’autres les ont accompagnés des années plus tard. Quelque chose est mort avant même la vie dans le champ de ce village dont le destin a voulu que je devienne un habitant des années après ce drame. Adolescent, j’ai même rencontré cette jeune femme cachée quarante ans plus tôt derrière un buisson.
Il y a quelques jours, je suis revenu sur ce lieu devant lequel personne ne passe. Le champ gigantesque est toujours là. Le silence est désormais ponctué par le bruit lointain d’une piste d’atterrissage. Le chemin n’a pas bougé. Il est juste un peu mieux entretenu. Un monument sans âme témoigne de l’horreur d’un événement devenu aujourd’hui cruellement abstrait.
Je fais partie d’une génération charnière. Celle qui a connu la paix entre deux peuples allés au plus loin dans leur haine l’un de l’autre. Deux guerres mondiales ont été des boucheries innommables pour les Français comme pour les Allemands. Pourtant, quelque chose s’est passé sur ces décennies. Un miracle. Une paix durable s’est mise en place. Bien sûr, l’Europe, une croissance partagée, un projet éducatif commun, l’envie d’avancer, ont ouvert une voie nouvelle. Mais je pense que cet apaisement est plus profond. Une forme de pardon s’est installée.
Le pardon ne s’organise pas. Il ne se décrète pas. Il ne correspond pas à des rôles que chacun s’attribue. Il est le plus a-organisationnel des phénomènes. Il peut se demander, mais à la fin, seul compte l’acte de le « donner ». Il n’est certainement pas un oubli. Appliqué le plus souvent à l’impardonnable, il n’est pas un effacement. S’il transcende le désir de vengeance, il n’annule pas le souci de justice. Mais avec lui, quelque chose passe ; La haine, la peur, l’envie d’en découdre. L’horizon retrouve sa place. L’histoire peut à nouveau se faire événement.
On peut prendre la situation par tous les bouts. Arrivé à un certain stade, les compromis, les arbitrages, la recherche d’une intégration des différences ne suffisent plus. Tout est allé trop loin. Tout est irréparable. Pour réouvrir un avenir, il faut aller au-delà de la révolte, du cri, de la colère. Il faut pardonner. Il faut aussi parfois savoir se pardonner.
En m’éloignant de ce champ, j’ai senti cet apaisement. Pour mes proches, mais aussi pour moi-même. Nous avons tous et toutes pardonné l’impardonnable. Ces vies pleines d’avenir, fauchées. Ces corps torturées. Ces injustices venues bien plus tard, quand certains ont précisément voulu oublier, effacer, ou rejouer l’histoire sur des axes médiocres.
Qu’avaient donc dans la tête ces soldats quand ils ont pressé la détente ? Ont-ils cherché à tuer d’un seul coup ? Ont-ils eu de la peine ? Ont-ils souffert plus tard de leur geste ? Ont-ils été obsédés par cette scène insensée et tout ce qui l’a précédé au fort de Montluc ? Je ne le saurai jamais.
Le pardon est présent dans nombre de religions. Certains y voient la reconnaissance d’un monde qui, « ne sait pas ce qu’il fait ». D’autres insistent sur la miséricorde divine, et conçoivent le pardon comme la façon ultime de renouer avec leur dieu. D’autres encore, toujours plus à l’Est, y voient au contraire une forme radicale et nécessaire de lâcher prise, d’abandon de ces affects dont la présence nous consument. Plus spirituellement, le pardon est un phénomène passionnant pour les sciences de l’organisation, précisément parce qu’il la dépasse. On peut organiser une réconciliation, mais on ne peut pas organiser le moment et la forme d’un pardon. Comme l’amour, on ne peut pas non plus le décrire comme un processus organisé et organisant. Il a sa part absolue de mystère. Il s’installe parfois. Je pense qu’il s’est subtilement installé dans nombre de familles françaises et leur relation avec cet ancien « ennemi ».
Plus près de nous, Nelson Mandela a passé 27 ans de sa vie dans une prison de la taille d’un placard. On lui a volé sa jeunesse, ses rêves, sa liberté. N’importe quel être humain se serait remplis de haine au fil des mois et des années passées dans ce monde sans espoir. Lorsqu’il ressort le 11 février 1990, Madiba est pourtant profondément serein. Il pardonne. Il fait même du pardon un projet politique. Là aussi, hors de question d’oublier et de renoncer à la justice. Son pardon est avant tout une libération définitive de ses geôliers. Au-delà de sa prison, il se libère de la haine. Comme il le dira des années plus tard, «il est facile d’abattre et de détruire. Les vrais héros sont ceux qui font la paix et construisent».
Le pardon n’est pas un chemin facile. Il est un travail. Il est laborieux, hésitant, et pour beaucoup impossible. Il est souvent précédé par la colère. Et il est précisément ce moment suspendu où on se libère de celle-ci. Il n’y a pas vraiment de réciprocité dans le pardon. Là n’est pas son sens profond. Le pardon ne peut pas être l’objet d’une technique de résolution de conflit, d’une organisation d’un renversement des points de vue. Il n’est pas un « management bienveillant ». Quelle que soit la définition que l’on donne à l’organisation, quelle que soit son ontologie, il est un mystère. Dans un monde faisant face plus que jamais à des « problèmes » pressants, il est peut-être urgent de reconsidérer cette sublime part de mystère. Celle qui amène certains à pardonner l’impardonnable.