Organologia LXXVIII
Quand le théâtre s'invite à Dauphine : vers une nouvelle pratique pédagogique ?
Quand le théâtre s'invite à Dauphine : vers une nouvelle pratique pédagogique ?
Dans l’exercice d’un métier de plus en plus difficile, il y a parfois des moments de grâce. Ce fût le cas hier lors d'un cours de master à l’Université Paris Dauphine-PSL. A l’occasion d’un enseignement croisant histoire du management et histoire de l’informatique, les étudiants devaient réaliser des analyses d’articles scientifiques ou d’archives explorant différentes idées et moments-clé. De la « gestio » posée par le testament d’Auguste à la retranscription de l’audition de Frederick Winslow Taylor devant le congrès américain en 1912 jusqu’au test de Turing ou encore la formalisation du General Problem Solver de Simon et Newell, il s’agissait d’analyser rigoureusement un événement historique et de le mettre en contexte. Mais plutôt que d’inciter chacun et chacune à un traditionnel exposé de groupe de vingt minutes suivies par des questions, j’avais envie d’expérimenter des voies nouvelles…
Cette année, les étudiants du master 128 ainsi que les externes du master 124 ainsi que les doctorants inscrits au cours devaient proposer une courte pièce de théâtre de 22 à 25 minutes. Quatre directions possibles étaient proposées (cf. le transparent ci-dessous) : l’écriture d’un dialogue impliquant au moins un des auteurs (a), la mise en scène d’un conte incarnant l’article ou l'archive (b), la proposition d’une histoire « faisant vivre l’article ou l'archive » (c), la reconstitution d’un véritable épisode historique (d). Au-delà de ces quatre pistes purement indicatives, il s’agissait de valoriser la thèse, les enjeux et les débats possibles autour de l’article ou de l’archive choisie par les élèves. Sur l’esprit de ce moment précédé par plusieurs séances de cours plus magistral, l’idée était « de s’amuser sans rien sacrifier à l’exigence intellectuel » de l’analyse critique d’un article ou d’une archive. En amont, l’objectif était bien de faire une lecture fouillée des documents.
Scénarisations possibles pour les exposés
En arrivant hier à 8h30 dans une belle salle de cours rénovée de Dauphine, je ne m’attendais à me retrouver quelques heures plus tard dans l’amphithéâtre Edgar Faure pour assister à de véritables représentations théâtrales. Je m’attendais encore moins à rencontrer l’empereur Auguste, un sénateur romain, Margaret Mead, Frederick Winslow Taylor, Alan Turing, une journaliste passionnée, Sam Altman, Herbert Alexander Simon ou encore le fantôme de Franklin Delano Roosevelt.
Pour le premier exposé dédié à un article abordant l’histoire romaine de la « gestio », les étudiants avaient décidé de mettre en scène l’émission C’est pas sorcier coanimée par Frédéric Courant, Sabine Quindou et Jamy Gourmaud. Le groupe a commencé par projeter une courte conversation montrant des personnes en train de parler de gestion, un mot omniprésent dans la langue française. Aujourd’hui, on « gère » tout : sa famille, sa carrière, son temps, sa ville, son entreprise, l’Etat. Mais d’où vient ce terme ? Que veut-il dire au fond ? A partir de là, les acteurs et les actrices ont proposé de revenir loin dans le temps afin d’explorer le sens des expressions de latin classique à l’origine du terme. Tous les fondamentaux de l’article ont été explorés et mis en situation, au fil d’une série d’actes théâtraux particulièrement bien vus. Plusieurs figures de la Rome antique ont été invités. Des extraits d’archives, de stèles, ont été montrés ou lus. Avec une scénographie habilement bricolée, tout était là pour engager la réflexion et la discussion. Des tuniques romaines taillées dans des draps, des épées couvertes d’aluminium, des Playmobils, des casques, des couronnes, et bien d’autres choses ont servi de supports à nos imaginations.
Parallèlement à cette première séquence, j’observais la classe. L’attention était bien sûr toute autre que celle donnée à un exposé ennuyeux. Chacun était bien là. Pas une main sur le portable ou le téléphone. Le moment était à la fois vivant, intense, amusant et engageant. De toute évidence, l’article avait été lu, disséqué, soupesé. Et sa théâtralisation avait poussé son appropriation à un autre niveau. Elle avait engagé la sensibilité, les corps, la spéculation dans une analyse vivante. Comme l’a montré la discussion ayant suivie cette « performance », le fond n’a non seulement pas été sacrifié, mais il a été amplifié par la théâtralisation. Et le caractère historique du cours est devenu encore plus évident dans cette tentative à la fois nécessaire et toujours vaine de la faire « revivre ».
Le groupe suivant devait analyser la retranscription de l’audition de Frederick Winslow Taylor devant le congrès américain en 1912. Par bien des aspects, tout le « management scientifique » était alors en procès. Et le père fondateur de notre management a alors sorti le grand jeu. Avec une narratrice ponctuant le débat, un juge perruqué incarnant l’accusation, un Taylor défendant au mieux sa « philosophie » du management et le spectre de Roosevelt venant régulièrement rappeler les dimensions politiques et exécutives de cet épisode historique, l’essentiel était là.
Appuyé contre le mur de la salle de classe, je m’émerveillais face à ce spectacle dépassant mes espérances. L’échos avec la pièce précédente était évident. La « gestio » jugeait le « management ». Taylor rendait des comptes devant les représentants du peuple américain. Il devait montrer l’équité, la justice à l’œuvre dans son « système ». Son activité collective devait produire les conditions de sa transparence pour la Cité*. Tout cela aurait pu être mis en perspective avec une autre scène plus proche de nous : celle de l’audition de Mark Zuckerberg devant ce même congrès en 2018 puis en 2024. Un autre management, celui de la « donnée », était alors en procès.
Alors que la pause arrive, je quitte la salle D208 pour marcher dans le couloir et continuer à penser. A une dizaine de mètres de moi, j’aperçois la porte de l’amphithéâtre Edgard Faure. Je la pousse. Cette grande salle est presque vide… Uniquement un petit groupe de cinq étudiantes occupent le lieu pour travailler ensemble. Je propose aux deux exposés suivants de changer d’échelle…
Sur cette scène, pris dans ce volume gigantesque, la scénographie devient alors tout autre.
Le troisième groupe devait traiter de l’article d’Alan Turing sur l’imitation game. Avec audace et énergie, les étudiants s’approprient l’espace et l’atmosphère du lieu. Un élève joue un Alan Turing émouvant, fragile, passionné. Une narratrice ponctue le propos animé par une conversation avec deux élèves questionnant Turing façon séminaire de recherche. Le mathématicien s’explique au tableau. Il argument en restant sur le sol de la logique. Au seuil d’une phénoménologie. J’observe à nouveau cette belle mise en scène. Je sens la lecture fine du texte dont les dialogues épuisent bien toutes les dimensions. A plusieurs reprises, je suis bluffé par le jeu de certains et certaines. Oui, ça joue bien. Ça joue juste. Il y a un côté saltimbanque, cabot, artiste qui sommeille chez beaucoup de dauphinois comme chez tous ces étudiants que l’on cherche trop à transformer en de simples « bons élèves ». Cette génération que l’on dit totalement numérique sait pleinement être là quand on lui en donne la possibilité. Loin des automatismes de l’IA générative, loin du détachement des corps pris dans les réseaux sociaux, à mille lieux d’une paresse ou d’un éloignement de tout sens du travail, elle peut faire bien mieux que les générations précédentes. Encore faut-il peut-être savoir lui en donner la possibilité ?
Lorsque vient la discussion, je ne résiste pas à la tentation de solliciter le groupe d’étudiantes encore présent dans le grand amphi pour leur travail de groupe. Je leur demande ce qu’elles ont pensé de ce petit spectacle ; si elles aimeraient faire à leur tour ce type d’exercice dans leur filière. La réponse est bien sûr positive. A plusieurs reprises, je les ai observés. Régulièrement, elles levaient les yeux, écoutaient, souriaient, sortaient de leur travail et surtout, de leur téléphone portable. Et à nouveau, pour les autres étudiants, ceux du master, l’attention était là. Chacun et chacune était captivé par l’authenticité et la fragilité de cet événement. Même les absences, les trous, les silences, les erreurs, renforçaient l’intensité du tout.
Vient le tour d’un dernier groupe devant analyser un des ancêtres de l’IA : le General Problem Solver formalisé par Herbert Alexander Simon et Alan Newell. Le papier est particulièrement aride et décourageant. Il est pourtant essentiel afin de saisir les enjeux de la grande rencontre entre les sciences administratives et l’informatique. A nouveau, le choix est celui du procès. Simon et Turing sont en procès. Leur science administrative « représentationaliste » est mise en accusation. Des témoins multiples sont appelés à la barre : Simon, Margaret Mead, Sam Altman et un employé ayant perdu son travail suite à la généralisation de l’IA dans son entreprise. La mise en scène est l’occasion de saisir les contradictions de ce monde. L’employé licencié tente de refaire sa vie comme auteur. Et pour écrire, il décide de s’appuyer à son tour sur de l’IA.
Sur le chemin du retour, je pense à ce qui vient de se passer. Beaucoup évoqueront l’usage déjà ancien des techniques théâtrales à l’université. A l’Ouest de Paris, rien de nouveau. Sans doute. La combinaison de cette pratique avec l’analyse traditionnelle d’articles ou d’archives est cependant peut-être un peu plus innovante. L’idée d’incarner l’histoire et son expérience également (ce cours a une ambition historique).
Mais là n’est pas l’essentiel. Quelque chose s’est passé là où généralement peu de choses se passent : un cours. Un groupe d’étudiants m’a remis sur les bancs de l’école. Ils ont poussé la réflexion dans des directions nouvelles que je n’avais pas envisagées. Portés par l’enthousiasme, incarnant le propos, stimulé par la théâtralisation, ils ont poussé au plus loin une réflexion historique complexe. Ils ont physiquement pris des risques, dramatisé, joué la vie et joué leur vie. A plusieurs reprises, j’ai même été admiratif, sentant à quel point « ça, je ne pourrai pas le faire ».
Qu’est-ce qu’enseigner finalement, sinon ouvrir et recouvrir les possibles ? Ceux de ses étudiants, de son institution et bien sûr les siens. Qu’est-ce qu’enseigner, sinon aider les autres à gravir des sommets plus élevés encore que ceux que l’on a touché ? Pour un enseignement croisé de l’histoire du capitalisme managérial avec l’histoire de l’informatique (en particulier de l’IA), ce cours et cette séquence pédagogiques ne sont qu’un début.
Hâte de retrouver mes étudiants et les cinq autres groupes le 16 octobre matin, pour la suite cette théâtralisation dans le bel amphithéâtre Amyot de PSL… Un magnifique espace théâtral. Hâte également d’engager ces mêmes étudiants dans un autre défi : celui d’un atelier d’écriture de fictions l’après-midi. Pour aller encore plus loin.
*Je dis bien la « Cité », pas la « City »…