A nouveau, c’est une histoire américaine. Le spiritisme nait aux Etats-Unis en 1848, dans l’état de New York. Les sœurs Fox expérimentent alors des modes de conversation avec l’au-delà. L’invisible, le monde des défunts, les forces obscurs agissant sur le monde, sont mis au cœur d’une nouvelle pratique de divertissement. Rapidement, l’idée plaît et se diffuse dans les salons étasuniens avant de traverser l’Atlantique pour prendre des formes plus « scientifiques » en Europe.
Aujourd’hui, je me demande si les universitaires ne sont pas les pratiquants d’un nouveau spiritisme numérique. Celui consistant à interroger la présence d’un hôte mystérieux derrière chaque écrit, chaque image, chaque argument produit par des étudiants et par des collègues.
« ChatGPT es-tu là ?» pourrait être le mantra de cette nouvelle secte. Et pas plus que les appareils farfelus imaginés autrefois afin d'attester de la présence du paranormal, nous ne disposons aujourd’hui d’outils fiables permettant de savoir avec certitude ce qui a pu être « accompagné ».
Le 7 novembre dernier, j’ai voulu m’adonner à une petite expérimentation. A la différence de mon dernier billet, celle-ci a été bien réelle….
Dans le cadre d’un cours de master 2, j’ai demandé à des étudiants d’écrire une nouvelle pendant deux heures. Sous la contrainte de quelques règles narratives, il s’agissait d’imaginer un futur lointain où l’IA aurait pris totalement le contrôle de nos vies. Nos sociétés auraient sombré dans la plus extrême des facilités. Parmi les contraintes narratives, il fallait placer la découverte d’un cours réalisé par un étrange professeur de Paris Dauphine 25 ans plus tôt. Et montrer à quel point ses descriptions étaient devenus un passé totalement révolu ou encore d’actualité.
La nouvelle devait être écrite sur un Framapad dont le lien m’était envoyé à la fin de l’examen. Je déconseillais fortement l’usage d’outils d’IA et d’autres ressources en ligne. L’idée était de permettre à chacun et chacune de s’exprimer pleinement.
Le moment a été calme et concentré. Tout le monde a joué le jeu. Un seul étudiant a souhaité faire l’exercice sur une copie papier. Tous les autres ont utilisé l’éditeur de texte en ligne proposé par Framasoft.
De retour à la maison, j’ai souhaité lire le tout et noter à partir de trois critères : « qualités littéraires », « créativité », « inspiration avec le cours ». Dans ce premier temps purement instinctif, il s’agissait de ne pas s’interroger sur la présence ou pas de mon fantôme numérique (aucun test). L’ensemble a été une belle surprise créative et littéraire. Une lettre écrite à une grand-mère a même été un vrai moment d’émotion. Tous se sont efforcés d’imaginer des mondes nouveaux, avec des présences ou des absences radicales de l'IA. Une nouvelle a décrit un monde dans lequel l’IA aurait radicalement disparue (pour de très mauvaises raisons). Si certaines propositions m’ont semblé plus habitées et poussées que d’autres, je me suis plutôt laissé emporté par presque tous les écrits. Les personnages, les intrigues, les rebondissements, étaient assez bien sentis.
Par la suite, j’ai revisité cette expérience de deux façons.
Pour chaque copie, j’ai utilisé l’ « historique dynamique » des framapads afin de visionner en accéléré le processus d’écriture. Quelle surprise de découvrir pour certaines copies un pâté copié-collé de ChatGPT apparaître sur l’écran avant d’être réassemblé, resculpté puis étendu au fil d’une réécriture plus ou moins complexe ! Quel questionnement personnel lorsque je comprends la finesse de certains prompts détaillant le contexte et les contraintes de façon évidemment créative ! Quel étonnement lorsque je découvre à l’inverse que certaines copies sur lesquelles j’avais une intuition d’accompagnement montre un processus très linéaire !
In fine, au moins trois des notes mises instinctivement me semblent liées à des intuitions erronées ; Soit parce qu’elles supposaient selon moi une créativité complètement personnelle (et cela n’a pas été le cas), soit à l’inverse parce que j’ai senti une aide de ChatGPT, Claude, Gemini ou autres, et de toute évidence l’étudiant n’avait pas ou peu eu recours à ces partenaires numériques.
Ce test et cet autotest ne s’est pas arrêté là. J’ai ensuite utilisé quatre outils de détection d'IAG (zerogpt, killbot, originalitéAI ou Smodin). Une sorte d'expérimentation dans l'expérimentation... Le résultat a été très décevant pour ce que j’avais clairement identifié comme très prompté. Pour des raisons techniques évidentes, ces outils ne me semblent que très modérément fiables. Je ne leur donnerais pas la même valeur que le résultat d’un test de plagiat traditionnel (notamment avec Viper).
Mais sur la base de l’historique dynamique et des résultats nets et convergents des outils de détection d’IAG, je peux quand même dire qu’à des degrés divers, au moins la moitié des étudiants ont cédé à la tentation d’une aide générative.
Au terme de cette expérience, je serais cependant plus nuancé que je ne l’étais il y a encore quelque mois sur ces pratiques. Clairement, des prompts créatifs, des assemblables, des extensions, des modes d’écriture hybridant et étendant les propositions de l’IAG peuvent constituer des processus de création. Même si, de façon parfois amusante, cela a généré plusieurs idées et dénominations communes dans des nouvelles (les mêmes noms de personnages), le résultat est solide. Mais pour les meilleurs rendus (à deux exceptions près), l'IA était finalement absente ou plutôt absente.
Je remarque que seul un étudiant a eu le réflexe et l’honnêteté de signaler spontanément l’usage de l’IAG à la fin de sa copie.
Comme je l’ai expliqué le soir même dans un message à la promotion, tout le monde s'en ait bien sorti (avec écart-type de 6 points entre premiers et derniers). J'ai surtout souhaité faire en sorte que cet examen soit l’occasion d’une réflexion et d’un apprentissage. Oui, le « capitalisme de surveillance » peut se cacher dans toutes nos pratiques numériques, même dans le plus open source des traitements de texte collaboratif… Et un processus de création est aussi une question d’assemblage, d’extension et de collaboration. Cependant, dans un monde où le client peut-attendre une création de valeur unique, ces démarches et leur éthique doivent être questionnées. Bien au-delà d’un pari sur le fait « qu’il ne se rendra compte de rien ».
Conformément à ma consigne de départ n'interdisant pas l'IAG (mais la déconseillant seulement), je n'ai pas minoré les notes des personnes ayant utilisé ces outils (cela n'a pas été pris en compte dans ma notation), leur créativité finale montrant d'ailleurs que les IAG peuvent être de vrais outils partenariaux pour l’écriture.
En revanche, j'ai enlevé deux points à toutes les personnes ayant essayé de me donner un âge 25 ans en amont de leur histoire, et me situant dans la mauvaise décennie…