Organologia LXVII
De New York à Rome :
quand un testament fait la gestion
De New York à Rome :
quand un testament fait la gestion
Pour vraiment comprendre la genèse de la gestion, il faut s'éloigner du tumulte de Manhattan. Il faut également remonter très loin dans le temps pour saisir le monde précédent les phénomènes managériaux et administratifs.
Historiquement, le mot « gestion » est indissociable de la pensée politique romaine. En s’intéressant aux usages du verbe gerere et de ses dérivés dans les sources anciennes, Crété, Hatchuel et Weil ont montré comment les intellectuels, les politiciens et le peuple romain définissaient la « gestion », en particulier la « bonne gestion ».
La période étudiée allait de 1er siècle avant J.-C. au 3ème siècle après J.-C. Gerere « appartient au vocabulaire fondamental du latin». Il signifie « porter, prendre en charge » au sens propre comme au sens figuré. Lié à un substantif, il peut alors se traduire par « se charger de, avoir la responsabilité de, assumer ». On parle ainsi de rem publicam gerere (gérer la chose publique) ou bellum gerere (faire, conduire la guerre) signifiant conduire ou faire la guerre. La formule negotium gerere désigne traditionnellement l’action de « faire des affaires » dans le cadre de transactions financières ou de veiller aux intérêts de quelqu’un ou de soi-même. Plusieurs usages substantivés de gerere montrent ainsi que « la pensée romaine associe à « gestion » une vision particulièrement riche de l’action dans laquelle gerere n’implique pas seulement le fait de diriger ou de conduire, mais également celui de tenir compte des désirs d’autrui, de veiller aux intérêts, ou de représenter quelqu’un ou une communauté ». In fine, le vocabulaire romain introduit une nouvelle catégorie de l’activité collective. Il s’agit d’agir en responsabilité, en étant conscient de ses devoirs envers la cité. Le gerere est ainsi immédiatement politique. Il
Le fameux traité connu sous le nom de Res Gestae Divi Augusti est fondateur de cette vision. Rédigé à la première personne par l'empereur Auguste (originellement Caius Octavius) vers la fin de sa vie, puis publié à sa mort en 14 ap. J.-C. Il a été gravé sur des plaques de bronze à l'entrée de son mausolée à Rome. On le retrouve dans tout l’Empire romain, notamment à Ankara. Il est à la fois un bilan et un testament structuré autour de quatre grandes sections : les honneurs reçus et les fonctions occupées, les largesses et dépenses publiques, les exploits militaires et diplomatiques et enfin la générosité de l'empereur envers le peuple et les soldats. D'un point de vue plus doctrinal, il systématise l'idée d’une bonne gestion toujours comptable de ses actes devant les citoyens et devant l’Histoire.
Cet Événement romain* se retrouve dans l’essentiel des techniques comptables de l’Antiquité romaine (lire Paolo Quattronne sur ce point). Les Romains avaient bien compris qu’une transaction financière est bien plus qu’un échange financier. Elle implique des dimensions morales, sociales, politiques et religieuses. Alors que la notion de rationalité évoque aujourd’hui l’idée de profit voire d’optimisation, les Romains la liaient à des choses bien différentes. Étymologiquement, la rationalité désigne le « calcul », « le schéma », la « proportion » et même l’idée d’« explication » et de compte. Les Romains le savaient bien lorsqu’ils demandaient à leurs concitoyens de présenter leurs comptes dans des tables symétriques afin de parem rationem, autrement dit d’équilibrer les débits et les crédits. Il s’agissait de s’assurer du degré d’équilibre des comptes. À l’époque romaine, l’esthétique même de la symétrie des tablettes et des tables (ce que l’on associerait aujourd’hui à des comptes « en T ») était un signe de conduite éthique. Tout cela se retrouve dans le mot « équité » (ou equity en anglais) ne désignant pas seulement l’équilibre entre débits et crédits, mais aussi l’aequitas, c’est‑à-dire l’honnêteté. Ainsi, la comptabilité de l’époque romaine était un instrument servant à évaluer la position morale du citoyen par rapport à ses concitoyens. Tout cela s'inscrivant dans la logique même du gerere.
Le rôle de la comptabilité s’est prolongé au Moyen Âge (12ème et 13ème siècle) après peut-être des périodes d’éclipse. La Renaissance a même transformé des techniques comptables en un outil de moralisation. Luca Pacioli, souvent décrit comme le père de la comptabilité, en fait un des éléments centraux de sa Summa de arithmetica, geometria, proportioni et proportionalita. Pour le moine franciscain comme pour d'autres figures religieuses de l'époque à l’origine de traités comptables, les techniques de comptabilité étaient une façon de s’assurer que les décisions à venir seraient sages, au milieu (« in medio stat virtus »), autrement dit au-delà de la seule logique de maximisation des profits ou de minimisation des coûts. Au Moyen Âge et jusqu’aux prémices du management (à la fin du 15ème siècle), la comptabilité est un miroir. La « spéculation**était essentielle. La comptabilité était un reflet public, un reflet pour le public. Elle était aussi l’occasion de s’interroger sur le bien-fondé de nos actions. Faire un « inventaire » était l’occasion de trouver de nouvelles solutions, de repérer des manques, d’inventer par recombinaison de l’existant rendu visible dans le processus même de l’inventaire. L’acte de regrouper et de reclasser les comptes était une opération créative, l’opportunité de perspectives nouvelles sur un problème.
Une des grandes ruptures dans cette philosophie comptable a été la distance progressivement installée entre la propriété et le management au début du 20ème siècle (voir Berle et Means ou Burnham) et avant cela, la mise en place de codes de conduite et d’éthique à la fin du 19ème siècle. Progressivement, la firme grossit, elle s’étend dans un espace et un temps homogènes, « modernes ». Les techniques de gestion deviennent un de ses médiations principales. Elles contribuent à éloigner décision et action au profit d’un management de moins en moins réflectif. La comptabilité devient alors un outil de mesure au détriment de ses ambitions de jugement. Le raisonnement comptable « représente » davantage qu’il ne « réfléchit ». Il sert des acteurs de plus en plus à distance de l’activité collective.
La rencontre entre le digital et le management est un autre grand point de rupture avec l’héritage romain. Elle est indissociable des tendances précédentes. Dans les années 1930 et 1940, les premiers ordinateurs, des super calculateurs, amènent à décoder, simuler et communiquer des phénomènes complexes. Il s’agit bien de réduire le bruit, de calculer la réalité d’un phénomène, de traduire fidèlement un message et une intention originelle. L’enjeu est de « représenter » à partir de données. Représenter le présent et même représenter le futur (extrapolé du passé). Les réseaux de neurones formels nés avec les années de guerre sont un immense espoir. Ils apprennent par eux-mêmes pour approcher au plus près les réalités présentes et futures.
Plus tard, l’informatique se fait « logiciel ». Il prend la forme de « systèmes experts », d’« Entreprises Resource Planning » (ERP), d’« Intelligence Artificielle » (IA), puis plus récemment, du « deep learning », lesquels sont restés très imprégnés de ces idéaux cognitifs. Il faut comptabiliser le réel.
On oublie alors de plus en plus que les nombres de la comptabilité ne sont pas des « faits » au sens de « données ». On rompt avec l'héritage augustinien et son souci de résonance immédiate avec la Cité. Comme le rappelle Quatronne, factum en latin signifie « construit », « fabriqué », « fait » (participé passé de « faire »). Pris d’abord par la magie puis (c’est finalement plus pervers) par l’invisibilité des outils du monde digital, les consommateurs oublient le caractère arbitraire, contextuel, et émergeant de toute « donnée ». Avec ce management, la conduite de l'activité collective perd toute profondeur. Les techniques de « business analytics », de « big data » ou l’« intelligence artificielle » renforcent encore plus cet effet de vérité par étalage. La plupart des managers en sont aujourd’hui persuadés : la mobilisation de « données » à une échelle presque infinie rapproche infiniment de la vérité. D’un point de vue formel, les techniques de visualisation, par leur pouvoir de synthèse, accompagnent puissamment ce phénomène asymptotique.
Bien sûr, il est très intéressant de rendre visible tout ce qui disparaît avec cette éclipse progressive d’une « gestion » comptable devant la cité. La technique digitale, de plus en plus invisible et donc de moins en moins questionnable, accompagne notre quête de la vérité. Cette vérité « représentée », se traite, elle se doit de nous donner l’avenir. Elle agrège, additionne, consolide bien plus qu’elle n’équilibre, questionne ou met en récit. Elle ne montre plus vraiment les débits et les crédits vis-à-vis de la communauté. Elle ne s’adresse plus qu’à quelques héros entrepreneuriaux ou managériaux se comportant comme des divinités. L’equilibrium et le contrôle décrits également par Kaye ont perdu de leur moralité. Cette moralité et ce sens d’être comptable publiquement de ses actions disparaissent avec l’affaiblissement de la gestio. Plus subtilement, l'outil ne sert plus à trouver la vérité. Il permet surtout d'avoir raison.
Sur le temps long de cet éloignement du modèle romain, tout est devenu « contrat ». On est lié à la société (Gesellschaft) par un contrat moral et politique. De la même façon, on contractualise de plus en plus avec la firme elle-même. La « personne morale » apparaît dans la plupart des pays européens entre le début et le milieu du 19ème siècle, de façon concomitante avec le salariat (un autre contrat…). Dans ce cadre où tout se choisit et où tout pourrait être différent à chaque instant, la responsabilité et l’action responsable deviennent de vrais enjeux. Le « management » anglo-saxon, sa portée domestique et plus tardivement, cybernétique, posent problème. Qui est responsable si tout est raisonnable et le choix est raisonnable ? L’horreur industrialisée et raisonnée de la Seconde Guerre mondiale montrera bien, par l’absurde dans ce qu’il a de plus terrifiant, où peuvent mener des agissements déconnectés d’une vraie sensibilité. On pourrait en dire de même sur toutes les dérives des firmes et des banques des 20ème et 19ème siècles.
A partir des années 1990 (sur le fond d’une transformation commencée dès les années 1960), l’évolution même de la sémiosis digitale va rendre les apocalypses managériales encore plus puissantes et plus perverses. Le digital se fait de plus en plus miniaturisé, connecté, invisibilisé. Il se fond dans nos pratiques et nos habitudes. Les employés ne doivent plus se rendre vers un outil de production lourd les attendant quelque part. L’ensemble de l’instrumentation de production et son management peuvent être actionnés de n’importe où. On travaille de la maison, en situation de mobilité et même totalement confiné en contexte de pandémie. L'intelligence s'assemble au fil d'apprentissage planétaire sur des données sans lieu privilégié.
De plus en plus, l’action de chacun et sa responsabilité peuvent s’assembler avec des contextes ouverts et imprévisibles. La communauté et le commun ne peuvent plus se construire dans le contexte visible d’un outil de production et d’un management fixés quelque part, sur un site, mais dans des lieux bruts les rendant plus furtifs, plus entremêlés avec d’autres collectifs. Chaque individu est plus que jamais surveillé et exploité par les gigantesques infrastructures digitales. Tout le monde digital semble alors donner raison à Orwell.
Il faut réinscrire nos actions dans le passé et le futur d’un bien commun. Ce bien commun doit dépasser le commun de la firme. Et de ce point de vue, le testament d'un empereur soucieux de sa postérité pourrait être des plus inspirants.
*En contraste avec l’Evénement américain au cœur de mon livre Apocalypse managériale.
** De speculum signifiant littéralement « miroir »