Organologia LVII
La géographie de l'au-delà :
S'organiser devant l'éternité ou pour maintenant
La géographie de l'au-delà :
S'organiser devant l'éternité ou pour maintenant
Les médiévistes ont largement approfondi cette intuition wébérienne : notre vision d’un au-delà structure notre présent économique et social. En particulier, il existe un lien subtil entre les structures dites « eschatologiques » et l’organisation du capitalisme.
Avec l’invention du purgatoire au 12ème siècle, le monde occidental a mis en place une vision ternaire de l’après vie terrestre. Entre l’enfer et le paradis, un lieu intermédiaire hébergerait désormais les âmes en transit*. En fonction des actes réalisés de son vivant, un être pourrait ainsi passer un temps plus ou moins long dans cet entre-deux. Du monde des vivants médiéval, l’achat d’indulgences pouvait alors écourter ce séjour. Comme l’a montré Jacques Le Goff sans son ouvrage La naissance du purgatoire, cette rupture théologique a joué un rôle majeur dans le développement du capitalisme. Les marchés et les banquiers étaient particulièrement concernés par cette possibilité ne les mettant plus irrémédiablement vers la seule trajectoire de l’enfer. L’usure et l’enrichissement par la vente étaient désormais l’objet d’une limite à trouver sur un juste profit. L’Eglise n’était plus un simple adversaire pour le système capitalisme, mais un partenaire et un régulateur paradoxaux.
Vu d’une société aujourd’hui en grande partie laïcisé, il est difficile de saisir phénoménologiquement le rapport des femmes et des hommes du Moyen Age à leur temps. A l’échelle d’une vie relativement courte (en moyenne moins d’une trentaine d’années), l’infini certain de l’après, la vie éternelle du paradis, de l’enfer et d’une possible résurrection, rendaient le présent quasi-insignifiant en temps que tel. Dans la façon d’organiser sa vie, ses relations avec les autres, la gestion du domaine, le rapport à la rareté ou l’enrichissement, tout est alors lié à cet après infiniment signifiant et à la place que l’on peut y trouver. Et l’organisation de l’au-delà, l’horizon eschatologique, prévale sur l’éphémère et illusoire organisation du présent**.
Comme l’a remarquablement montré Hartmut Rosa, la systématisation du capitalisme avec la modernité a profondément changé les choses. Désormais, l’après est un grand vide ou une incertitude pour une bonne partie du monde globalisé. S’il n’y a plus d’après, il faut donc jouir au maximum du présent. Il ne faut surtout pas perdre son temps mais au contraire le gagner ici et maintenant.
Les structures temporelles de nos sociétés sont ainsi dominées par une grande accélération à la fois technique, sociale et économique. Les formes courbes des voies de circulation au Moyen Age (longeant les fleuves) sont remplacées par les lignes droites des voies ferrées ou des trajets en avion. Les gestes trop longs du quotidien (laver le linge, faire chauffer ses aliments, envoyer un message…) sont de plus en plus automatisés et optimisés ; Au prix de tâches finalement toujours plus nombreuses, et d’une absence de résonnance grandissante avec le monde.
L’innovation, le marketing, la comptabilité, la finance, le management tout entier, participent de cette accélération. Ils mettent sous cloche et sous contrôle nos seules certitudes terrestres. Après avoir contrôlé l’espace de l’usine, le territoire du marché, ils aspirent à surveiller et contrôler le temps de chacun et chacune. Ils contribuent à une intelligence organisationnelle d’un avenir dont les conséquences doivent se ramener encore et toujours au présent. Le taux d’actualisation des financiers est de ce point vue très évocateur, puisqu’il ramène des flux futurs à leur seule valeur dans le présent. On passe d’un capitalisme de l’épargne et de l’ascèse à un capitalisme de l’immédiateté et du désir. Les prophéties religieuses sont de plus ne plus remplacées par des prophéties financières, techniques et entrepreneuriales, elles-mêmes enchâssées dans des infrastructures prophétiques.
Le vide existentiel laissé par la fin des croyances eschatologiques est parfois comblé par de nouvelles spiritualités le plus souvent individualistes : bien être, développement personnel, quête de sens dans l’entreprise… Plus récemment, elles le sont également par des idéologies « techno-messianiques » telles que le transhumanisme ou l’IA.
Le numérique couplé à un management reconfiguré a commencé à changer encore plus radicalement la donne depuis la période d’après-guerre, avec des innovations techniques allant du « cerveau électronique » aux réseaux de neurones formels. Désormais, tout laisse une trace durable et infinie par ses relations et sa capacité à voyager instantanément dans l’espace euclidien du numérique.
Chacun et chacune voit ses activités tracer l’expérience. L’infinité temporelle de l’au-delà du Moyen Age a (pour la majorité des occidentaux) cédé la place à l’infinité spatiale du numérique. Au-delà de son vivant ou plus simplement de l’immédiat de son activité, les individus continuent à être agissant dans un espace potentiellement infini. Tel post sur les réseaux sociaux, tel achat biométrique, tel email, tel marche saisie par des caméras de télésurveillance, toutes nos expressions sont en devenir permanent et virtuellement éternel dans l’espace numérique.
Un jour peut-être, un nouvel au-delà pourra constituer le présent. Il a peut-être déjà commencé à le faire. De nouvelles indulgences numériques pourront être achetées à Google, Open AI ou Deepseek afin de sauver la postérité d’un ancêtre à la réputation endommagé. Il s’agira alors de payer pour nettoyer les premières pages de Google ou l’espace de réponses à des prompts de ChatGPT.
L’IA incarne cependant un rêve encore plus puissant mis en récit dans ma nouvelle La Jumelle de Shéhérazade. Celui de clones numériques éternels. On passerait alors de traces éparses agissantes à une trace organique et apprenante de nous-même. Notre profil Instagram pourrait rester actif après notre mort. Notre compte Teams ou Zoom pourrait intégrer l’apprentissage de nos milliers d’heures de réunions et autres activités réalisées pour notre employeur. Nous pourrions continuer à renseigner et accompagner de nouveaux salariés des décennies après notre départ de l’entreprise, et même après notre mort. Nos enfants, petits-enfants, pourraient échanger avec nos clones dans un au-delà toujours ici et maintenant. Alors que certains cultivent un pathétique désir de rendre les corps éternels (avec le transhumanisme), d’autres rêvent ainsi d’une présence numérique durable dans un après-vie. Tout cela n’est pas sans soulever des questions éthiques et pratiques redoutables, notamment sur la possibilité du deuil et la possibilité d’injustices perdurant même dans la mort.
En quoi ces nouvelles géographies de l’au-delà pourraient-elles reconfigurer l’espace-temps du capitalisme bien au-delà des hypothèses de Rosa ? Cette réflexion plus spéculative que mes autres Organologia ne peut aller plus loin que le seul questionnement. La littérature et la science-fiction offrent et offriront des voies d’exploration comme toujours essentielles.
* Proposition (avec son corolaire des indulgences) qui fera l’objet d’une critique et d’une réaction radicale à l’origine du Protestantisme. Voir les deux numéros d’Organologia sur Weber et son ouvrage sur L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.
*L’ouvrage de Jacques Chiffoleau, La Comptabilité de l'au-delà, est très révélateur de cette orientation temporelle très prégnante aux 14ème et 15ème siècle notamment dans les testaments.