Organologia XCV
Le paon de Darwin
Le paon de Darwin
Au Panthéon des grands scientifiques, Charles Darwin est sans le moindre doute dans la galerie d’honneur. Aux côtés de Galilée, d’Isaac Newton, d’Albert Einstein, de Marie Curie et quelques autres, il a révolutionné la science de son temps.
Son ouvrage sur L’origine des espèces publié en 1859 a été un événement majeur pour la pensée scientifique. Dans le prolongement des travaux de Lamarck, Darwin y défend la thèse que nous ne vivons pas dans un monde éternellement donné. Le « fixisme » dominant à cette époque est tout simplement erroné. La nature est l’objet et le sujet d’un processus de sélection et d’évolution permanentes des espèces qu’elle abrite. A la fin, seuls les plus adaptés trouvent et gardent leur place dans ce monde. Il n’y a pas de téléologie à l’œuvre dans ce processus contingent.
Critiquée, raillée, moquée, contestée, la théorie de Darwin s’insérait dans un réseau d’intuitions l’ayant précédée. Elle était aussi opportune pour son époque, à un moment où la science s’émancipait plus que jamais de la religion et de doctrines totalisantes. Dans ce contexte, l’immense travail empirique du naturaliste anglais (notamment avec son expédition sur Beagle) a été décisif pour nourrir une controverse et faire basculer progressivement sa communauté scientifique et ses contemporains vers une science évolutionniste.
J’aimerais m’attarder ici sur un épisode connu : celui du fameux paon de Darwin. Dans la perspective de la sélection naturelle, le paon et son plumage sont une anomalie très critique. La queue volumineuse et très visible du paon semble contradictoire avec la théorie darwinienne. Cet artifice consomme une énergie importante et « inutile ». Il attire par ailleurs l’attention des prédateurs et rend le déplacement ou la fuite problématiques. Bref, tout cela n’est vraiment pas conforme aux hypothèses de l’ouvrage décrivant l’origine des espèces.
Des années après cette prise de conscience, Darwin a complété sa théorie avec une autre hypothèse : celle de la « sélection sexuelle ». Dans son ouvrage intitulé The descent of man, and selection in relation to sex publié en 1871, il se demande pourquoi le paon survit. Sa réponse est simple : parce qu’il attire les femelles, nourrit un désir, définit une esthétique animale partagée de façon quasi-instinctive. Ce volume disproportionné, ces couleurs très vives, ces formes improbables (les fameuses « ocelles » dont on sait aujourd’hui qu’elles ne sont pas identifiées en tant que telles par les paonnes) et très reconnaissables, sont un signe pour ses congénères. Au-delà de tout sens, elles sont un éclair dans la grande nuit froide et interminable de la sélection naturelle. L’évolutionnisme ouvre ici la voie à une nécessaire « non-instrumentalité » à l’œuvre dans la nature et la séduction croisée au sein d’une même espèce. Darwin reprend notamment les observations d’Heron : « …the hens have frequently great preference to a particular peacock. They were all so fond of an old pied cock, that one year, when he was confined though still in view, they were constantly assembled close to the trellice walls of his prison, and would not suffer a japanned peacock to touch them. On his being let out in the autumn, the oldest of the hens instantly courted him… »
Tout cela n’a rien à voir avec une perfection. Du point de vue évolutionniste, la queue du paon est bien une imperfection. Elle n’a pas de fonction dans le monde. Elle ne sert à rien si ce n’est à continuer l’espèce et à sous-tendre une partie des jeux qui la perpétuent par le désir de cet autre. Elle permet également d’alimenter les réservoirs de génétiques, de comportements, de signes, au cœur des prochaines adaptations, de la même façon que des adaptations passées peuvent se trouver résiduellement persistantes. Les traits fonctionnels ou de surplus s’additionnent et forment des configurations dont les conséquences sont complexes et prises dans un devenir permanent.
Dans les domaines de l’économie ou de la philosophie, la pensée darwinienne et son inflexion avec la sélection sexuelle ont eu une influence réelle.
En philosophie, on relève des confluences et des influences multiples. Friedrich Nietzsche suggère que la vie ne cherche pas principalement à s’exprimer, mais à persévérer. De ce point de vue, le paon incarne la volonté de puissance comme une mise en forme et la séduction comme une affirmation de soi. La vie suppose de briller, de rayonner et pas simplement de durer. Georges Bataille montre également que les sociétés produisent toujours un surplus et que ce surplus doit être dépensé en rituel, luxe, art, guerre… A la fin, l’utile ne peut pas tout absorber, et l’excès est constitutif de la vie. Thorstein Veblen a lui identifié une forme de consommation ostentatoire et fait un lien direct entre sélection sexuelle, hiérarchie et économie moderne. René Girard a développé une théorie du désir mimétique. Il suggère que l’on ne désire pas spontanément, mais que tout désir est désir du désir de l’autre. Gilles Deleuze a proposé une théorie du désir également très résonnante du propos de Darwin. Pour lui, l’évolution est une production de différences. Elle produit des lignes de fuite, des formes non-finalisées. De ce point de vue, le paon est une intensité visible, une forme dont l’objet est d’être perçu, un devenir plutôt qu’une simple fonction. Et bien d’autres philosophes contemporains se situent également dans ces influences ou confluences, d’Elaine Scarry, à Emanuele Coccia en passant par Vinciane Despret. Pour tous ces penseurs, la vie n’est pas seulement un flux en recherche de sa continuité. Vivre n’est pas seulement survivre. Le vivant cherche surtout à être vu, choisi et célébré, ce qui le situe souvent au-delà du discernable pour les sujets pensant que nous sommes.
En économie, les influences et les confluences sur le paon de Darwin sont également nombreuses. La plupart des travaux en économie et économie industrielle ont remarque de longue date à quel point la concurrence n’est pas seulement efficace, mais elle est surtout sélective. De façon proche du phénomène au cœur de cet Organologia, elle a également montré à quel point la compétition engendre (et doit engendrer pour les plus en réussite) des signaux coûteux, des travaux de Maynard-Smith et Harper à ceux de Zahavi. Un signal est crédible s’il est cher à produire. Pour l’acquérir, le signal et ses supports ont une qualité. On peut faire mention ici de diplômes prestigieux, de labels renommés ou encore de marques de luxes. Ces signaux connotent alors une capacité sous-jacente de richesse, de puissance et de compétence. D’autres travaux encore ont souligné l’importance du mimétisme, la concurrence sélectionnant parfois le conformisme ou une différence exercée sur fond de conformisme.
Au-delà de ces débats passionnants et aujourd’hui trop souvent absents des enseignements de théories des organisations et de sciences de gestion*, l’histoire plus personnelle de Darwin sur le sujet mérite que l’on s’y arrête également.
Darwin a été réellement tourmenté par cette énigme. Il a cheminé longuement vers une solution. Douze années s’écoulent ainsi entre les publications de ces deux ouvrages majeurs. A une certaine époque de sa vie, le naturaliste ne supportait même plus la vue de dessins de paons. Il avait d’ailleurs un mal particulier à les dessiner, et reproduire en particulier cette structure magnifique des « ocelles »** visible en nuage lorsque le paon déploie son plumage.
Charles Darwin n’était pas un grand maître dans l’art du dessin. Ce point n’est pas anecdotique du tout. A cette époque de grande cartographie et de mise en collection du monde, on décrit textuellement ses découvertes. Mais plus que tout, on les dessine. On les représente pour mieux les révéler, comme le suggère Ernest Barrias dans son œuvre célébère La nature se dévoilant. Et la représentation est une forme d’appropriation pour le scientifique***. En dessinant avec sa main telle ou telle nouvelle espèce, tel attribut, telle vision, on se l’attribue. Le dessin permet une territorialisation multiple du monde : celle d’une forme de propriété intellectuelle, d’une catégorisation et de délimitation pour les dessins aux cadres larges des éco-systèmes. Et de ce point de vue, le cas du paon a été exemplaire également par son appropriation artistique, du vase plume de paon de Tiffany au Paon se plaignant à Junon de Gustav Moreau en passant par les motifs de paon de Grasset.
La tendance à la représentation visuelle est ancienne. Comme le rappelle Merleau-Ponty dans l’Œil et l’esprit, le siècle des Lumières (quel terme on ne peut plus visuel !) interpelle le regard, la perspective, la re-représentation. En faisant cela, il place l’œil et le regard humain dans une position de surplomb et d’ascendant sur le réel.
Dans cet acte manqué, il est vraisemblable que Darwin ne parvenait pas à saisir deux choses : la compréhension d’un phénomène, et la chose elle-même comme élément sur le sol de sa théorie. Darwin est à la fois le révolutionnaire d’une époque et l’Homme de son temps. Il est révolutionnaire par le changement radical de perspective qu’il introduit. L’impermanence est désormais au cœur de la nature. Elle est même scientifiquement le cœur de la nature. Mais par d’autres aspects, Darwin et le darwinisme sont le reflet d’une époque plus large : Celle de ces Lumières puis cette modernité obsédée de correspondances visuelles avec le réel ou de production d’un réel visuellement réaliste.
Très peu de personnes à cette époque lisent Darwin. En revanche, tout le monde connait sa personne et les grands traits de sa pensée par la représentation visuelle, ces fameuses carricatures du personnage (associé rapidement à cette personne transformée en singe) ou ces œuvres d’art abondantes décrivant un monde hybride, en mouvement permanent, glissant du minéral à l’organique, habité par des monstres sans le moindre sens.
Finalement, le paon de Darwin est peut-être celui d’un orgueil : celui de Darwin mais aussi de toute la société de son temps. Il faut alors aller toujours plus loin dans l’explication, transformer un mystère en énigme, additionner les hypothèses et les couches d’une vaste modèle pour toujours mieux représenter et contrôler le monde. Darwin aurait peut-être dû arrêter ses spéculations au seuil de ces ocelles. Il aurait pu se contenter de les contempler, de les admirer. Il aurait pu s’émerveiller de cette nature sans pensée préalable, sans projet, sans maîtrise mathématique, capable de produire des chefs d’œuvres que nous ne pouvons que constater.
A la fin, le beau est par nature insaisissable et indiscernable. Comme l’amour, il place tout ce qui advient dans une coupe, une rupture paradoxale. Celle d’un moment dont les bords s’étendent vers l’infini. Dans cette bifurcation du paon, Darwin a peut-être manqué une alternative à la science. A nouveau, sa main a failli et n’est pas parvenue à ouvrir une autre porte. Celle de la puissante poésie du monde.
* Les travaux sur l’écologie des populations ou le (néo-)évolutionnisme sont de moins en moins enseignés, ce que je regrette. Et on évacue aujourd’hui des classiques comme le « garbage can models » ou le concept de « slack » organisationnel dont la résonnance est d’ailleurs forte avec le propos final de Darwin.
** Même pour une personne dotée d’un très bon coup de crayon, la structure géométrique des ocelles en anneaux concentriques (les « yeux » du plumage) avec sa forme ovale et ses dégradés de couleurs, est un véritable défi technique.
*** Je maintiens la forme masculine ici à la fois pour pointer une écrasante tendance statistique de l’époque, mais également pour souligner la masculinité vraisemblable de l’exercice d’appropriation.
Pour aller plus loin :
Corsi, P. (2022). Seduction and the peacock: Charles Darwin and sexual selection. Clio. Women, Gender, History, 55(1), 173-189.
Cronin, H. (1991). The ant and the peacock: Altruism and sexual selection from Darwin to today. Cambridge University Press.
Darwin, C. (1859). On the origin of species by means of natural selection, or the preservation of favoured races in the struggle for life. London, UK: John Murray.
Darwin, C. (1871). The descent of man, and selection in relation to sex (Vol. I–II). London, UK: John Murray.
Larson, B. J., & Brauer, F. (Eds.). (2009). The art of evolution: Darwin, Darwinisms, and visual culture. UPNE.
Ridley, H. (2014). Darwin Becomes Art: Aesthetic Vision in the Wake of Darwin: 1870–1920 (Vol. 175). Rodopi.
Et l’archive du livre The descent of man consultable en ligne : https://archive.org/details/descentofmansele21871darw/page/n9/mode/2up