Organologia LXXXV
Intelligents ensemble ?
Quatre tentations modernes
Intelligents ensemble ?
Quatre tentations modernes
Chaque année depuis 2001, le Collège de France organise son colloque de rentrée pendant la période automnale. Ce 16 octobre 2025, la discussion portait sur les « formes de l’intelligence ». Plusieurs expertes et experts ont pu s’exprimer et mettre en perspective les innovations, discours, imaginaires et pratiques liés à l’intelligence artificielle.
Dans la logique de l’organologie au cœur de cette petite série de réflexions, j’aimerais revenir sur cette question essentielle : comment être (plus) intelligents ensemble ? Mon but ne sera pas d’évoquer les nombreuses définitions, les multiples théories ou les débats sur le phénomène de l’intelligence (voir notamment cet autre Organologia sur le sujet). Je souhaite ici surtout me concentrer sur quatre formes de l’ « intelligence ensemble », toutes animées par une même tentation de modernité : les intelligences organisées (1), collectives (2), conversationnelles (3) et connectées (4).
La première forme d’intelligence est organisée au sens premier du terme. L’idée est de partager les rôles, d’allouer au mieux les ressources, de procéduraliser et de fonctionnaliser. A distance, certains doivent alors jouer le rôle d’experts, celui d’une élite susceptible d’avoir la vision d’ensemble et la compétence générale permettant de concevoir et mettre en œuvre cette intelligence organisée.
De la division du travail d’Adam Smith à l’industrialisme de Saint-Simon jusqu’au taylorisme, au fayolisme, puis au fordisme, nombre de théories et de doctrines ont pensé cette intelligence organisée. Ce mouvement historique est indissociable de celui nous ayant fait passer d’un monde de « communautés » à des « sociétés », de « solidarités organiques » à des solidarités plus « mécaniques »*. Les penseurs de cette modernisation l’ont associé tantôt à un cerveau extérieur, celui d’une élite administrative ou managériale, tantôt au processus lui-même (la ruche) porteuse de façon immanente d’une intelligence de conception organisante. Mais le résultat est là, toujours le même. Être intelligents ensemble dans une logique organisée, c’est produire au mieux grâce à une intelligibilité permettant de saisir, d’attribuer, de négocier, des rôles, des fonctions, et plus généralement, une organisationalité.
La deuxième forme d’intelligence est rapidement devenue celle du collectif. La question s’est en fait posée dès le début de l’aventure organisée. Dans ce monde moderne où l’on installe une activité collective faite d’ « individualités intéressées » (avec notamment des salaires à la pièce), dans cet univers entouré de marchés à préserver dont l’idéal est celui d’une offre la plus atomisée possible, tout le lien social est désormais à (re-)faire. La société n’est plus un nœud de liens solides et hiérarchisés dès la naissance. Pour faire tenir l’ensemble, il a donc fallu renouer avec des solidarités, des réciprocités induites, des fraternités ou des sororités construites. Cela s’est fait à la fois de l’intérieur et de l’extérieur à l’intelligence organisée. De l’intérieur, les ouvriers et les managers ont été incités à coopérer ensemble ou séparément dès la fin du 19ème siècle. Plus tard, des formes de démocraties participatives managériales, les cercles de qualité, ou plus récemment l’holacratie, l’entreprise libérée ou à mission ont prolongé cette nécessité absolue de reformer des collectifs sensés. De l’extérieur, les premiers socialismes utopistes*, le coopérativisme ou l’anarchisme ont été des alternatives assez radicales à l’intelligence organisée. On sort ici totalement des rationalités, des instrumentalités et du capitalisme traditionnel encore présent dans le cadre précédent.
Etonnamment, si les intelligences « organisées » comme « collectives » font bien de l’individualité un point de départ, elles tendent in fine à négliger la plus fondatrice des libertés individuelles : celle de ne pas en être, de flâner, de dériver, de se désengager. Ou quand elles l’intégrèrent, elles en font un moment de parasitage du processus d’intelligence. Pourtant, un collectif peut-être fort précisément parce qu’il renoue régulièrement avec ce qu’Arendt appelait une « juste solitude ». Le corps social est alors renforcé par le développement de ces corps individuels en retrait. Nous avons tous vécu des situations où nous avons pu mesurer à quel point on peut être intensément « bêtes ensemble », emportés par une dynamique de groupe, sous la pression de la masse, incités seulement à l’uniformité.
De ce point de vue, l’intelligence conversationnelle semble être particulièrement salvatrice. L’idée est d’équiper les membres de l’organisation de techniques représentationnelles avec lesquelles ils devront collaborer et converser le plus régulièrement possible. Des automates du 18ème siècle aux calculateurs, aux ordinateurs, aux systèmes experts jusqu’à l’IA connexionnistes, chacun et chacune gagnerait en possibilité d’intelligence et pourrait même nourrir la grande matrice des intelligences partagées. L’insertion de données toujours plus massives dans les systèmes d’information, le développement d’apprentissage autonomes toujours plus complexes, rendraient la conversation toujours plus bénéfique.
D’abord « interaction », la science des interfaces a rendu le lien avec les techniques représentationnelles plus intuitif, immédiat, convivial et affectif. Cette « anthropomorphisation » ne s’est pas faite en un jour, mais elle est essentielle dans l’histoire d’une intelligence ensemble. En arrière-plan, une philosophie a été nécessaire : celle du représentationalisme. L’idée est celle d’une correspondance absolue entre les images, textes vidéos, données à l’œuvre dans cette intelligence conversationnelle, et le monde dit « réel ». Les ouvriers, les produits, les marchés, les attentes des consommateurs, les types d’achats réalisés en ligne, les gestes, les attentes, les besoins, les désirs, sont représentables et représentés. Le réel « colle » à sa représentation, ou à l’inverse (dans un monde où les temps d’écran ont explosé), la représentation constitue le réel. Dans cette perspective, les acteurs de l’organisation sont des êtres passifs, sans histoire, sans créativité. Les situations de gestion ne sont jamais des mystères, mais seulement des problèmes à résoudre. L’expérience perd en latéralité, en surprise, en absence, en suspension, en flânerie et en résonance***.
Enfin, et ce phénomène est indissociable du précédent, l’intelligence s’est faite « connectée ». Les données, les techniques et les individus les exploitant ont été reliés par des infrastructures constitutives d’un espace-temps planétaire et instantané. Chacun et chacune partage désormais le même monde synchronisé sur Meta, Tik Tok, SAP, ChatGPT ou Whatsapp. Des normes, des protocoles, des serveurs, permettent de faire vivre de façon invisible l’expérience infinie disponible à la surface de nos écrans. Cette connectivité est elle aussi présentée comme la garantie d’une intelligence augmentée. Toutes les connaissances et toutes les compétences du monde sont accessibles de partout, à n’importe quel moment. Par la connectivité, le monde s’offre à nous. Tout cela ne mène le plus souvent qu’à des scrolls et des conversations placés sur la seule crête de nos désirs. A la fin, cet océan de connaissances n’est plus qu’une atmosphère ou un vertige. Tristement, il nous sépare davantage qu’il nous relie.
Comment renouer avec une intelligence vivante ? Comment renouveler les processus collectifs par lesquels une intelligibilité est donnée au monde ? De l’intelligence organisée à l’intelligence connectée, notre intelligentia, cette «faculté de percevoir », de « comprendre », ce discernement, a été surtout construite pour l’action davantage que par l’action. Peut-être faut-il enfin passer d’un monde de représentation à un monde de médiation. Dans le prolongement de l’invitation de John Dewey, il faudrait revenir à une relation plus ouverte et plus joueuse avec l’expérience. Devenir « intelligents ensemble » supposera alors de rendre l’éducation managériale et le monde des organisations infiniment plus démocratiques et expérimentaux qu’ils ne le sont aujourd’hui ; De s’investir dans une éthique du voyage. Vaste chantier pour toutes nos institutions…
* Je renvoie mes lecteurs aux travaux classiques de Durkheim, Tönnies ou encore Simmel.
** Influençant paradoxalement à la fois l’intelligence organisée et l’intelligence collective.
*** La résonance décrite par Hartmut Rosa est l’opposée d’une correspondance.