9h, un jeudi matin, Gare du Nord.
Dans mon wagon de l’Eurostar, j’observe les personnes assises autour de moi. Toutes sont scotchées à l’écran de leur smartphone. De ce moment d’attente à notre arrivée à Saint-Pancras, pas un seul passager ne fixera le paysage défilant par la vitre. Aucun ne prendra un livre ou un magazine pour un temps de lecture. Chacun et chacune restera bien confortablement dans sa bulle de réseaux sociaux, d’emails, de messages instantanés, d’articles et de posts à peine survolés. Mon voisin du siège d’en face cumulera même les bulles, en utilisant à fois son ordinateur portable, ses deux smartphones et sa montre connectée.
Les mains à plat sur la table, je passe le voyage à contempler cet événement vide de toute présence commune. De là où je suis, il ne se passe rien. Nous sommes au-delà du « seul ensemble ». Il n’y a pas du tout d’« ensemble ». Pourtant, dans ces bulles connectées, le monde s’agite comme jamais. Au plus près des désirs, des frustrations, des manques de chacun, les écrans sont une caresse addictive.
En m’amusant à prendre des notes sur les gestes numériques des passagers, je remarque des habitudes bien distinctes. Certains utilisent uniquement leurs pouces sur l’écran de leur smartphone. D’autres combinent les pouces et l’index. Beaucoup ont le geste continu, mais plutôt posé. Quelques-uns sont nerveux, et beaucoup plus irréguliers. Lorsqu’il est posé sur la tablette, le pouce est délaissé et l’index est le plus souvent le doigt permettant de faire filer l’écran. Même dans le temps d’un bref éloignement, le portable n’est jamais loin. Il est là sur la table, guetté, scruté du coin de l’œil. On ne décroche jamais vraiment. Les plus accros le gardent constamment dans la main. La plupart veillent à bien le charger, à ne jamais manquer de leur shoot numérique.
Il y a encore quelques décennies, les papes mettaient des livres et leurs idées « à l’index » Pour les Catholiques romains, un répertoire consignait ainsi les écrits blasphématoires devant rester dans l’ombre de la révélation divine*. Aujourd’hui, l’index et les pouces enchainent les révélations et les dévoilements. Courant sur nos écrans, ils parcourent obsessionnellement les vidéos, les images, les textes. Plus d’attente d’une révélation amenée par un prophète de l’extérieur. Plus d’espoir dans une lumière divine sur le vrai, sur le caché ou sur l’instant d’après. Le monde est scrollé en permanence. Le lisse de l’écran est la surface de tous les dévoilements, de toutes les révélations.
A la fin des années 90, des chercheurs s’interrogeaient sur le lien entre sphère réel et numérique. Ils se demandaient notamment dans quelle mesure le numérique échappait au réel et portait des vérités alternatives. Aujourd’hui, la question s’est quasiment inversée. A une époque où l’essentiel de l’expérience se fait dans cette immersion, la sensorialité immédiate avec nos environnements est devenue quasiment secondaire. Certains semblent même faire le pari d’une vérité aujourd’hui consignée dans la seule image. La sensorialité primaire de nos corps posés quelque part ne dit plus rien. Elle doit se tordre, s’aligner, s’accorder avec un réel numérique par ailleurs de plus en plus contrôlé par des centres. Quel autre paradoxe ! Ce monde d’abord décrit comme décentré et anarchique (voire anarchiste) est en fait remplis de nœud centraux, de plateformes monopolistiques, d’algorithmes et d’IA dont on avait sous-estimé les performativités et les stratégies sous-jacente à ces performativités.
Quelle théorie alternative du capitalisme proposer pour penser ce capitalisme et co-construire des alternatives ? Je suis de plus en plus convaincu que les approches économiques, organisationnelles et managériales actuelles sont dépassées. Les théories néo-classiques des économistes servent surtout à penser des situations trop stylisées ou à produire des appareils performatifs au service de quelques-uns. Les approches keynésiennes ont des ambitions de régulation encore ancrées dans une comptabilité publique et une vision hydraulique dépassée par la processualité et l’ouverture du monde actuel. Le marxisme pense trop en termes de forces et moyens de production. Il ne parvient pas à rompre avec ses construits centraux de domination, de dialectique et de matérialité. Les approches néo-schumpétériennes saisissent un mouvement de destruction créatrice au cœur de notre époque, mais elles manquent ce qui systématise la dynamique même du capitalisme contemporain. De leur côté, les théories organisationnelles, managériales ou stratégiques ont souvent négligé les dimensions politiques et sociétales en les pensant comme des « environnements » abritant des « entités ».
Pour régénérer la pensée théorique de notre capitalisme et ses dynamiques socio-technico-économiques, un texte me semble particulièrement inspirant : les Mille et Une Nuits.
Beaucoup le connaisse aujourd’hui par les dessins animés proposés par Walt Disney. A l’origine, il s’agit d’un recueil de contes orientaux. La genèse de cette tradition est très complexe et indissociable de plusieurs sources parlées ou écrites venues à la fois de l’Inde, du Moyen Orient, et de la Perse, toutes en conversation avec le monde hellénique. Le texte premier émerge vraisemblablement entre le 3ème et le 5ème siècle, et prend ensuite la forme d'un recueil de contes persans appelé « Hezār Afsān », titre que l’on peut traduire par « Les Mille Contes ». Aujourd’hui perdu sous sa forme intégrale, ce premier ensemble de contes aurait ensuite été traduit en arabe au cours du 8ème siècle sous le titre « Alf Layla wa-Layla » (littéralement, « Les Mille et Une Nuits »).
Puis à partir de cette version initiale, le recueil est resté plus que jamais un matériau vivant et ouvert aux enrichissements apportés par sa diffusion dans le monde arabe et une partie du bassin méditerranéen. Du 8ème au 13ème siècle, des conteurs du Caire, de Bagdad et de Damas ont ainsi ajouté des récits divers à la structure initiale. Remodelé, parfois réorienté, le récit a notamment subi les influences de la culture califale au Moyen Age.
Sur cette base, l’histoire principale est connue. C’est celle de Shéhérazade (« Shahrazade ») et du roi Shahryar. Après avoir été trahi par son épouse, ce dernier décide d’épouser chaque jour une nouvelle femme avant de la faire exécuter au petit matin. Pour briser ce cycle infernal pour elle comme pour les autres femmes, Shéhérazade (fille du vizir), décide de raconter chaque soir au roi une histoire haletante, interrompue brutalement à l’approche de l’aube. Emporté par la curiosité et le désir de savoir la suite, Shahryar reporte son triste sort mille et une fois avant d’éliminer totalement la haine et la rancœur présente en lui. Shéhérazade fait de lui un sujet et apprend la patience.
Autour de ce récit-trame, à partir de ce fil conducteur, des contes multiples alimentent les Milles et Une nuits de façon complexe. Certains se répondent les uns les autres. D’autres sont des ruptures plus fortes dans la narration. La plupart de ces textes sont authentiques au sens où ils faisaient partie du corpus médiéval. D’autres ont été rajoutés, en particulier lors de leur diffusion au-delà du monde arabe. C’est notamment le cas de « Sinbad le marin », « Aladin et la lampe merveilleuse » ou encore d’ « Ali Baba et les quarante voleurs ». Ces récits ont été insérés lors de la traduction en français.
Antoine Galland est le premier à traduire le conte entre 1704 et 1717 puis à le populariser dans le monde Européen. Son travail a largement contribué à la vague de l’orientalisme et à la construction d’un imaginaire occidental sur l’orient (peut-être même à l’accentuation d’une dichotomie entre orient et occident).
Si le texte est aujourd’hui encore associé à une littérature et à une sagesse populaires, il est par bien des aspects un récit plus politique qu’il n’y paraît. Je n’explorerai pas ici tous les débats passionnants autour des Milles et Une Nuits. J’aimerais simplement évoquer un trait central de l’herméneutique construite autour du récit et de ses images.
Il porte sur la dynamique de l’interruption. Dans le récit des Milles et Une Nuits, le plus important n’est pas dans la dynamique même de l’intrigue, dans les moments pleins d’événements, de péripéties, d’accélération, d’entrées et de sorties des personnages. Il n'est pas (seulement) dans les processus apocalyptiques au sens étymologique (apocalypsis), c’est-à-dire tous les moments de révélation et de dévoilement d’un présent voire d’un futur. Il est dans la suspension, l’arrêt même du récit et de ses images. Tout à coup, on ne se sait pas. On ne sait plus. Posé le plus souvent à un moment crucial, durant une bifurcation potentielle de la narration, ce vide est insupportable. Le train doit repartir, au plus vite. Dans une certaine direction, les Milles et une Nuits peuvent attiser l’impatience, un désir trop ardent. Un désir finalement sans objet et sans centre. On est traversé par le récit, et trop près de la flamme de l’être qu’il crée au moment où il s’arrête. Ça brûle trop. Il faut absolument continuer.
Je remarque au passage que les Milles et Une Nuits forment les cliffangers autant par la mise en intrigue, par la forme discursive du récit, que par les images qu’elles produisent. On a envie de savoir et de voir la suite. La suspension d’une image en mouvement dit une infinité de choses sur ses possibilités. Walt Disney ne s’y est pas trompé en s’appropriant par la force du visuel, des figurines, des bandes dessinées, des films, des personnages déguisés de ces parcs d’attraction, tout un monde imaginaire en mouvement permanent vers un dénouement prochain.
Pourtant, à ses origines, Les Mille et Une Nuits étaient un texte plus éducatif et politique. Il s’agissait d’apprendre à des enfants (dont le destin pouvait les amener à gouverner) la patience. Les suspensions n’étaient pas seulement des moments rythmés et orientés de façon à attiser un désir sans centre, toujours plus puissant. Elles n’avaient pas pour but de rendre addictive la succession des dévoilements et des révélations. Au contraire, le moment d’arrêt était vraisemblablement le plus important. On le faisait durer, accepter, digérer. Le conteur ou la conteuse incitait l’enfant à laisser vagabonder son imagination sur des suites possibles et à reconsidérer le sens des épisodes du passé. Le jeune public des contes était incité à devenir un sujet dans la virtualité même de ces explorations et de ces bifurcations. Il était incité à profiter du silence, à faire de l’entre-deux narratifs un vide créatif pour son être et ses vertus.
Aujourd’hui, cette Shéhérazade authentique, cette Shéhérazade positive, est dévoyée par notre capitalisme**. La promesse centrale des modèles économiques de nos plateformes et de la plupart des entreprises est la fluidité de l’expérience-client. Tout doit être continu et fluide pour le consommateur. Bien sûr, l’accès à cette relation lisse avec le monde à un prix. Celui d’un coupe-file dans un parc d’attraction. Celui d’un billet en « business » permettant d’embarquer et de sortir avant les autres chez les transporteurs aériens. Celui du passage d’un freemium à un premium avec YouTube. Dans ce dernier cas, l’expérience insupportable de l’interruption des vidéos par des publicités peut alors être supprimée.
Notre capitalisme produit des suspensions, des interruptions, des incomplétudes au cœur même de ses événements. Les tests ou Beta testing des logiciels n’élimine qu’une partie des bugs et des problèmes. Un travail exhaustif serait trop couteux. Et il éliminerait sans doute une partie de l’espace de développement révélé par le coup d’après. Les objets innovants font encore aujourd’hui l’objet d’une obsolescence programmée. Les composants de votre smartphone comme ceux de votre lave-linge ont une durée de vie prédéterminée. Notre capitalisme tout entier est fait d’événements incomplétant tous supposés producteurs de valeur, mais également destructeur de richesses. Et les infrastructures numériques, leur connectivité, et la science de leurs interfaces systématisent ce processus dont les déplacements (et leur échelle) n’ont jamais été imaginés par Schumpeter.
Le management a notamment pour racine le latin « manus ». Le manager a les mains sur la situation. Il la contrôle, il l’oriente. Aujourd’hui, les mains du management et les doigts des utilisateurs glissant sur les écrans sont devenus totalement réversibles. Par un jeu complexe, nous produisons nous-même les mécanismes de notre asservissement. L’événement incomplétant est autant le fait de l’algorithme, de l’IA et des interfaces, que celui de notre propre impatience sans sujet. Et le piège est total. Rien ne peut battre l’attention capté au plus près de nos caprices, de nos manques, de nos émotions, de nos frustrations du présent. Nous sommes à la fois le roi et le conteur de nos récits et nos images. Nous devenons de petits enfants capricieux quand tout s’arrête. Le monde doit à nouveau glisser sous nos doigts, et se plier à des désirs sans sujet…
Comment repenser les théories du capitalisme avec des ontologies négatives du temps ? Comment décrire les processus capitalistiques et leurs modèles économiques avec une rythmologie, une machinerie de l’interruption, une herméneutique des désirs renouvelées ? L’histoire et la philosophie (notamment de Deleuze et Guattari) ont apporté des premiers éléments de réponse. Mais les reconfigurations à l’œuvre dans nos « société du manque » depuis la fin du 20ème siècle nécessitent de poursuivre sans doute plus profondément le renouvèlement des théories économiques comme organisationnelles. A la fois pour mieux penser les instruments, les alternatives et les responsabilités de chacun.
* Cela a été le cas jusqu’en 1966.
** Voir ma nouvelle La jumelle de Shéhérazade