Organologia XLVI :
L'affaire du jury bidonné : la fin des universités
L'affaire du jury bidonné : la fin des universités
Le 5 mai 2027, 12h15. Je rejoins mes collègues pour une réunion de crise. Ce qui devait arriver est arrivé. Lors d’un entretien de recrutement d’étudiants de master 1, un bug étrange est survenu. En fin de session Teams avec un groupe de trois candidats, l'un d'entre eux s'est subitement mis à nous parler en japonais. Au même moment, ses cheveux ont changé instantanément de couleur et son costume cravate a été remplacé par un t-shirt… L'étudiant nous avait envoyé son clone électronique ! Pendant plus de quarante minutes, nous n’y avons vu que du feu.
Mais la surprise ne s’est pas arrêtée là. Après avoir signalé le problème à notre département, un agent de la DSI du ministère est venu nous rendre visite dans l’heure. Il a demandé les fichiers de l’ensemble des entretiens réalisés au cours des deux dernières semaines*. S'appuyant sur un tout nouveau logiciel de détection dédié au clonage numérique, l’expert a ensuite livré son verdict. Il s'est avéré que plus de 20 % des entretiens avaient été réalisés à l'aide d'outils d'IA ! Certains ont activé un double numérique sans être présents. D’autres ont fait parler un tiers à leur place : le logiciel d’IA transformait instantanément sa voix et son visage en celui du candidat convoqué.
Dans la salle de réunion, la tension est maximale.
Un premier collègue prend la parole, le visage fermé : « Que faire ? J'ai également eu des doutes sur une partie des cours en ligne des derniers mois. Désormais, les étudiants ne coupent plus les caméras. J’ai trouvé ça bizarre. ».
La directrice de département a la mine des mauvais jours.
« On avait les lettres de motivation générées systématiquement par de l’IA, les dossiers remplis par de l’IA, les mémoires joints aux candidatures produits par de l’IA, les supports d’exposé élaboré par l’IA… il nous restait les temps vivants, les plus sûrs. Désormais, on ne peut plus se fier à rien. »
Une collègue explose.
« On ne recrute plus de nouveaux collègues et on enchaîne les heures et les tâches administratives. De notre côté, on nous a promis que l’IA serait la solution à la réduction des moyens. Vous vous souvenez, on avait même évoqué la possibilité d’outils pour animer les interviews ! »
La salle est parcourue par un rire nerveux.
J’image un entretien géré par une IA, en train d’interroger des étudiants tous clones numériques, le tout produisant un fichier vidéo ensuite testé par un outil d’IA…
Je me jette à l’eau à mon tour : « On n’a qu’à refaire des entretiens en présentiel. Des entretiens plus courts, pour que ce soit réaliste. »
Une autre collègue s’étonne immédiatement de la proposition
« Il ne faut quand même pas oublier l'historique de tout ça. On en est venu à cette solution à l’époque du covid. On avait constaté que cela marchait bien. C’est une pratique des plus juste socialement. Plus de frais d’avion ou de train à payer. Tout le monde à la même enseigne ! C’est juste, c’est inclusif. Revenir en arrière, c’est non seulement impossible au regard des moyens dont on dispose aujourd’hui, mais ce serait aussi terriblement injuste ! »
La directrice du département surenchérit.
« Complètement d’accord. Et sur l’ensemble de nos masters, il reste plus de 500 entretiens à réaliser. On ne peut pas revenir en arrière et les convoquer en présentiel sur les deux semaines à venir. C’est trop tard. ».
Un silence pesant s’installe alors. L’incident remet en cause l’ensemble du système. Il sème le doute sur la légitimité de nos procédures les plus fondamentales. Comme toujours, certains cherchent à voir le bon côté des choses. C’est le cas d’un jeune collègue dont les propos viennent enfin rompre la glace.
« Il y a quand même des compétences dans cette histoire. L’étudiant qui parvient à générer son clone montre une vraie habileté. »
Un responsable de mention réagit immédiatement.
« On nous a déjà fait le coup du « prompt » plus ou moins créatif il y a trois ans. Le ministère nous a incités à favoriser des approches « partenariales » avec l’intelligence artificielle. Nous avons même créé un prix récompensant les prompts les plus innovants en collaboration avec notre service pédagogique. Et en peu de temps, nous sommes tous devenus des bêta-testeurs d’OpenAI et de ses concurrents ! La société nous envoie même directement des questionnaires d’évaluation pour savoir ce que nous pensons de sa contribution à la pédagogie ! Il y a quelques années, on craignait que Google devienne une université globale qui nous remplacerait. ChatGPT a transformé le concept même d’université en un non-sens. »
Le président de l’université prend la parole à son tour. Jusqu’à maintenant, il écoutait, sans doute pour se faire sa propre idée.
« Oui, nous avons tous cédé à la facilité en utilisant ces outils. Aujourd’hui, le secteur de l’enseignement supérieur est devenu un processus complètement circulaire. N’oublions pas les plaintes des étudiants qui dénoncent les mails automatiquement générés que beaucoup d’entre vous utilisent désormais ! Sans oublier les recours croissants concernant de soi-disant usages de l’IA pour corriger les dossiers et les mémoires… On en a reçu trois de plus la semaine dernière !».
De nombreux regards restent fixés sur le sol. Un nouveau silence pesant envahit la pièce.
« On fait quoi ? » redemande le collègue ayant pris la parole en premier.
Je tente une proposition un peu folle : « Et si on posait la question à ChatGPT ? ».
* Depuis mars 2026, tous nos entretiens de recrutement sont désormais enregistrés.