Organologia LXIV
Faire l'expérience du passé (I) :
sur les traces du capitalisme managérial à New York
Faire l'expérience du passé (I) :
sur les traces du capitalisme managérial à New York
Dimanche 23 juin, 18h30. Il fait une chaleur suffocante sur New York. L’air est humide et brûlant. Posé devant le terrain de pétanque de Bryant Park, j’attends un collègue dauphinois. Dès ce premier jour d’arrivée sur la Big Apple, je lui ai donné rendez-vous pour une petite marche sur les traces de l’histoire du management.
Après avoir partagé les dernières nouvelles autour d’une salade vite défraichie, je lui propose de remonter un peu plus au nord. A partir de la 7ème avenue, nous cheminons vers Times Square. La nuit n’est pas encore tombée. Une lumière crue et encore bien franche met à nu l’architecture dont j’aimerais questionner toutes les visibilités.
Dès les premiers pas sur cette gigantesque scène de théâtre, l’espace tout autour de nous est saturé de présences. Des touristes du monde entier touchent ici leur rêve sans vraiment le regarder. A 360 degrés, les façades des immeubles sont couvertes de gigantesques écrans numériques de plus en plus sophistiqués. A hauteur du sol, des centaines de vendeurs proposent leur service. Des photos aux côtés d’un Batman fatigué ou d'un gorille étouffant sous sa combinaison, une pose avec le mythique « cow boy en slip » ou des danseuses brésiliennes, de multiples spectacles en tous genre, des propositions de tours en bus par une armée de vendeur aux aguets, des vidéos prises par des appareils posés sur des axes rotatifs… Et en arrière-plan, pas un rez-de-chaussée dont le but ne soit également de vendre quelque chose, de M&M's en passant par des souvenirs ou des hamburgers. J’invite mon collègue à se poser sur la tribune bien calé dans l’axe de la place. Peut-il voir seulement un recoin où le capitalisme ne serait pas à l’œuvre pour vendre quelque chose ? Y-a-t-il une perspective vierge d’une offre ou d'une promesse commerciale ? De toute évidence, il est absolument impossible d’échapper à ce souffle. Les visiteurs en ont-ils d’ailleurs vraiment envie ? Certains vont même directement et de plein gré vers les vendeurs. Ils sont venus pour cela !
A y regarder de plus près, des millions de VRP invisibles s’ajoutent à tous ceux déjà présents sur le site. Les selfies sont omniprésents. De façon troublante, peu de personnes prennent des photos. Chacun vient plutôt pour se "faire son cinéma". Beaucoup font même des mises en scène avec du matériel un peu plus perfectionnés. Le compagnon, des copains ou des copines, parfois des collaborateurs, dirigent alors le « tournage ».
A peine posé sur place, certains appellent des proches au bout du monde. Ils leur montrent en direct ce qu’ils n’ont même pas commencé à regarder. Sans s’en rendre compte, tous produisent une masse de données considérable sur eux même et surtout, tous contribuent à rendre le lieu encore plus hypnotique pour ses prochains visiteurs.
De toute façon, on ne reste pas longtemps à Time Square. Comme tous les lieux véritablement capitalistiques, la place désormais légendaire n’est pas faite pour cela. Elle est un espace ouvert et destiné à être traversé. Il faut maintenir le flux et bien laisser la place pour les suivants. Et qu’importe par où vous arriverez et par où vous repartirez. Dans tous les cas, une masse gigantesque de messages publicitaires et une vague de données auront marqueront votre passage.
Assez de temps passé ici ! Même avec la posture d’un spectateur critique, Time Square finit par donner le vertige et mettre chacun au bord d’un abysse étrange. Il faut bouger pour ne pas tomber. Nous nous remettons en mouvement.
Je propose de poursuivre en remontant la 7ème avenue vers le nord, en direction de Central Park. Sur ce court chemin, nous continuons à commenter cette expérience saisissante. L’exercice est difficile, car entre la foule des passants, les vendeurs en T-shirt rouge, les food trucks, les étales des magasins, l’esprit de Time Square est en fait partout à New York.
Arrivé au seuil de Central Park, j’invite mon collègue à regarder sur la droite. Nous découvrons le New York Athletic Club*. C’est au sein de cette prestigieuse institution que Frederick Taylor a fondé la Taylor Society le 11 novembre 1911 avec une douzaine d’autres ingénieurs américains.
Notre courte marche en provenance de Time Square donne une profondeur particulière à cet événement. Taylor imaginait-il que son « management scientifique » allait s’étendre à ce point sur l’ensemble de la planète ? Imaginait-il que toute une algorithmie et des outils intelligents allait progressivement rendre inutile ses contremaîtres et ses managers ? Imaginait-il qu’en contre-bas, un lieu mettrait chacun sur un poste de travail le plaçant dans une posture indifférenciable de producteur et de consommateur ? Imaginait-il l’importance qu’allait prendre les « données » ? Pas seulement celles des problèmes mathématiques d’optimisation de quelques gestes en atelier, mais celles de toute notre monde.
Les pieds sur le trottoir de Central Park, dos à cette nature artificialisée et elle aussi largement ordonnée de façon moderne, nous voyons à la fois le club et le prolongement de la 7ème avenue menant traversant Time Square.
J’évoque alors un autre voisinage plus latéral celui-ci. Au 240 Central Park South, dans un bel immeuble construit à la fin des années 30, un français célèbre a fréquenté ce quartier. En effet, Antoine de Saint-Exupéry a rejoint New York le 31 décembre 1940 pour y débuter un long exil de deux ans et demi. C’est ici, et en partie dans cet immeuble qu’il a écrit le Petit Prince publié en 1943. C’est dans ce lieu à un block seulement du New York Athletic Club, au pied de l’actuel Trump Tower, qu’il a rédigé le chapitre du « Businessman ».
Alors que nous nous approchons de ce bâtiment chargé d’histoire, je commente la vie du lyonnais dans ce Manhattan alors en guerre ; Entre le café Arnold et surtout, le restaurant la Vie Parisienne. Saint-Exupéry s’y rendait très fréquemment. Après le diner, il retrouvait son ami, le peintre Bernard Lamotte dont l’atelier était à l’étage supérieur du restaurant. D’autres monstres sacrés, de Chaplin à Marlène Dietrich, ont également fréquenté l’endroit. La légende veut que cela soit dans ce restaurant que Saint‑Exupéry ait esquissé la figure du Petit Prince sur une nappe, lors d’un repas en compagnie de son éditeur Curtice Hitchcock.
Au-delà de ces anecdotes, il est troublant de faire converser les deux événements : l’institutionnalisation du management par Taylor, puis sa critique puissante par Saint-Exupéry avec le Businessman. Compter pour compter. N’être plus que le processus d’une comptabilité du monde. Perdre le sens de son travail. Dans un autre ouvrage, Citadelle, rédigé à la même époque (mais inachevé), l’aviateur-pilote a remarquablement affiné cette dénonciation.
La nuit commence à tomber. Cette petite marche dont les jalons étaient prémédités s’achève enfin. Il fait trop chaud pour refaire le monde ce soir... En revenant vers une bouche de métro située à l’Est de Central Park, je montre du doigt la suite de cette histoire new yorkaise et américaine. Un peu plus loin, au 575 Park Avenue, l’ancien hôtel Beekman aujourd’hui devenu un condominium de luxe. Derrière sa façade imitation Renaissance italienne, il a cependant hébergé une des conférences scientifiques les plus importantes du 20ème siècle, entre 1946 et 1953. Celle donnant un horizon nouveau au capitalisme managérial, avec des techniques allant du cerveau électroniques aux réseaux de neurones formels en passant par une nouvelle logique dit "cybernétique".
Mais sera pour une autre fois…**
*En 1911, la disposition du quartier était différente. Le New York Athletic Club était en fait sur l’extrémité du même bloc, à l’intersection de la 59ème rue et de la 6ème avenue. L’immeuble actuel a été finalisé en 1929, en remplacement du club house alors sur son flanc et aujourd’hui détruit.
**J’imagine que ce type de marche pourrait correspondre à une séance d’une heure et demie hors les murs d’un cours d’histoire du management, d’histoire des modes d’organisation du travail, de stratégie d’entreprise ou d’histoire du capitalisme au 20ème siècle. Elle peut aussi être une séquence d’un voyage d’étude ou d’un podcast. La partie initiale à Time Square se prête d’ailleurs très bien à un travail par petits groupes dispersé sur un temps défini avant d’être regroupé sur l’estrade. Le but pourrait être de décrire la présence du capitalisme sur et par cette place. D’y voir également sa partie la plus récente, numérique. Les deux autres stations de la marche peuvent être accompagnées de courtes lectures. Une sur le Taylorisme, et une autre sur le Petit Prince (notamment le court chapitre sur le Businessman).