Organologia XLIX
Former de bons élèves
ou des personnes intelligentes ?
Quand l'IA polarise les enjeux
Former de bons élèves
ou des personnes intelligentes ?
Quand l'IA polarise les enjeux
« Tu ne dois pas trouver la meilleure réponse. C’est une illusion. Tu dois donner la réponse que ton professeur attend. Celle qu’un système valorise. ». Je me souviens de ce conseil donné dans un couloir de mon lycée. Une phrase chuchotée comme un secret. Adolescent, je n’avais alors pas très bien compris ce que ce professeur voulait dire.
A mon tour « dans » le système, je pense saisir un peu mieux la teneur de son propos. Pour nombre de matières enseignées dans le secondaire comme à l’université, le caractère « brillant » ou « génial » d’une proposition est autant un chemin logique que social, une validation qu’une cooptation.
Le système attend et forme de « bons élèves », celles et ceux ayant internalisé une norme. L’écriture, la structuration des arguments, les points d’appui logiques et théoriques, font partie d’un attendu. Au-delà du programme, d’un synopsis ou du règlement pédagogique, il s’agit d’une prescription autant implicite qu’explicite.
Paradoxalement, l’IA nous aide plus que jamais à former de bons élèves. Les témoignages d'enseignants et d'étudiants se multiplient sur les usages de l’IA comme un mentor, un sparring-partner et un soutien émotionnel. Chacun fait de l’IA un générateur d’idées et de raisonnements ou pour les plus passifs, de contenus attendus. Et finalement, qu’est qui remonte avec la plupart des prompts scolaires ? Des écrits de professeurs, des retranscriptions de vidéos pédagogiques faites par des enseignants, des éléments d’encyclopédies numériques largement alimentés par des diplômés (en particulier des enseignants et des sceptiques), des publications d’éditeurs plus ou moins légalement intégrées dans une gigantesque base de données… Bref, ChatGPT, Mystral, Gemini, Deepseek et d’autres s’efforcent d’être de « bon élèves ». Et ils cherchent de bons élèves (pas trop chers) pour superviser le processus.
Je n’emploie pas le terme de « bon élève » péjorativement. Nos sociétés et nos organisations ont besoin de « bons élèves », de « bons citoyens », de « bons travailleurs, de « bon managers »… Le souci de la bonne réponse et du bon comportement en société, au travail, dans une organisation, est essentiel. Sans lui, pas de vivre ensemble. Sans lui, pas d’efficacité ou de performance. Surtout sans lui, pas de transgression. Il faut quelque part bien connaitre les règles pour les transgresser. Il n’y a rien de plus subversif qu’un bourgeois devenu révolutionnaire. Marx a sans doute trouvé une assise matérielle et intellectuelle dans son milieu. Il y a aussi et surtout trouvé le cadre compréhensif nécessaire pour initier sa critique.
Aujourd’hui, le problème est cependant dans la polarisation induite par les outils. L’intelligence artificielle nous engage dans l’expérience des « bons élèves ». Les LLM vont dans la masse statistique, ils machinisent des probabilités, ils font remonter les informations de qualité, toutes portées par des institutions crédibles.
Deux anecdotes me semblent parfaitement illustrer cela.
La première est la découverte d’un prompt utilisé par un étudiant afin de réaliser le travail d’écriture d’une fiction. Grâce à l’historique dynamique de l’outil utilisé pour la rédaction, j’ai découvert que la demande adressée à ChatGPT a consisté vraisemblablement à demander un récit reprenant les termes du sujet, mais en spécifiant de rédiger « le document avec le style et à la façon du professeur François-Xavier de Vaujany » et en indiquant les liens vers un certain nombre de textes que j’avais écrit. J’avoue avoir été plutôt séduit par le résultat final… Le bon élève sollicite un bon outil pour faire un bon travail. Et afin d’être au plus près de l’attente social, il s’efforce même de rentrer dans le mode d’expression de l’évaluateur. Qui peut mieux faire ?
Ma deuxième anecdote est liée à mon expérience de chargé de TD en micro-économie il y a une vingtaine d’années. Lors des corrections de copies, je me souviens de cas toujours embêtant où une séquence d’équations faisait défaut. Le résultat était (mystérieusement) juste, mais il me semblait manquer une partie du chemin. Dans d’autres cas, les justifications demandées pour une interprétation n’étaient pas celles que j’attendais ; Mon attente étant elle-même très liée au manuel de référence (Le « Varian ») donné par le professeur en charge du cours magistral. Je me revois faire de nombreux arbitrages, parfois délicats, de demi-points ou de points ; Des arbitrages subtils peu attendus sur ces exercices pourtant plus «scientifiques» que d’autres**. En plein concours de l’agrégation d’économie et gestion à cette époque, j’ai alors été très inspiré par une anecdote sur John Maynard Keynes à ce sujet. En 1906, celui qui allait devenir l'un des plus grands économistes de tous les temps a candidaté à un concours de la fonction publique anglaise (le « Civil Service Examination »). Le jeune Keynes a été performant dans toutes les épreuves, à l'exception de l'économie où il a obtenu un résultat plutôt médiocre. Sans le moindre doute pour le futur théoricien d'une approche centrée sur les conventions et la demande, le correcteur de l’époque (Pigou ?) n’aurait rien compris à ses réponses et à la façon de les justifier*. Le moment zéro d’une nouvelle pensée économique n’aurait pas été le fait d’un bon élève ! En découvrant cette anecdote, je m’étais alors demandé s’il ne m’arrivait pas de faire vivre la même chose à des étudiants particulièrement intelligents, à la pensée trop épurée ou aux idées et modes de raisonnements trop différents.
Cette normativité convient parfaitement à nombre d’entre nous, que l’on soit étudiant, professeur, consultant, manager, agent administratif, créatif, comptable, policier, avocat ou tout autre figure professionnelle. Je suis convaincu que la plupart des gens et des systèmes auxquels ils contribuent ne sont pas fondamentalement intéressés par la recherche de la vérité. Ils cherchent les moyens d’avoir raison. Nos sociétés sont des arènes de rhétoriques, d’arguments, de spectacles, d’images. Chacun cherche les moyens de se donner raison ou de donner raison à un tiers**. Et malheureusement, la plupart des institutions de l’enseignement supérieur (en particulier dans le domaine du management) cultivent cette orientation. L’IA permet alors d’affuter des raisonnements, des sources, des images, des éléments de preuve orientée, autant de pratiques utiles pour avoir raison. ChatGPT n’est pas un outil de vérité. Il est un outil de conviction.
Nos organisations et nos sociétés ont cependant besoin d’autre chose. Elles ont besoin plus que jamais d’autre chose. Si les bons élèves et l’apprentissage du bon savoir et des bonnes compétences sont nécessaires, il faut aussi développer notre intelligence. Cela passe par la curiosité, l’expérimentation, l’enquête, la rencontre, la surprise, la transgression et l’expérience d’une part de mystère dans le monde. Pour aller sur ces voies plus créatives, la connaissance du bon est indispensable. En jouant sérieusement avec son environnement, en développant son esprit critique, et surtout, en cultivant son sens de la création, on génère une valeur finale (pour un client) et peut être aussi des valeurs. On garde une forme de résonnance voire d’intimité avec ses objets d’action ou de contemplation.
Ainsi, mon propos n’est pas d’opposer le bon élève et la personne intelligente. Il est plutôt de dénoncer une forme de polarisation induite actuellement par l’IA. Il n’y a pas de bons élèves sans intelligence et d’intelligence sans un sens du bon élève. Et le bon comme l’intelligent suppose toujours un collectif pour les réguler, les amplifier, les discuter. Vaste chantier pour les institutions de l’enseignement supérieur, à l’heure où l’IA met plus que jamais chacun face à lui-même.
* Keynes a tout de même réussi haut la main le concours. Il a été affecté pendant des années au India Office avant de finalement rejoindre l’université de Cambridge.
** C’est particulièrement vrai pour le conseil en management. Nombre de clients (pas tous) sollicitent des cabinets (pas tous) pour trouver les moyens décisifs d’avoir raison et de se donner raison par rapport à leurs employés, leurs clients, leurs fournisseurs, l’Etat, etc. Les cabinets de conseil en stratégie servent ainsi parfois à légitimer des décisions déjà prises ou souhaitables pour la partie-prenante interne sollicitant leur prestation.