Organologia LXXXII
Traduire la révolution managériale
Traduire la révolution managériale
Il y a quelque chose d’étonnant dans la grande bifurcation de James Burnham. Ce marxiste d’abord convaincu, admirateur et correspondant de Trotski, abjurant ses convictions initiales pour devenir un des néo-conservateurs les plus tenaces de la guerre froide.
Sur le début d’un sabbatique à New York en 2019, j’ai essayé de comprendre l’itinéraire intellectuel et politique de ce professeur de NYU. Considérant cette métamorphose comme potentiellement intéressante pour saisir quelque chose de plus grand, j’ai exploré pendant deux mois les correspondances entre Trotski et Burnham disponibles dans le fond Max Shachtman de la Bobst library. J’ai relu The managerial revolution puis d’autres écrits du philosophe américain, notamment The machiavellians. Je suis allé jusqu’à rechercher les adresses et la trace de Burnham à New York dans les « directories » annuels de son université.
Comme beaucoup d’autres New York Intellectuals de cette époque, Burnham est d’abord un Marxiste convaincu. En 1933, il s’engage avec Sidney Hook dans l’American Workers Party. Le mouvement fusionne en 1934 avec la Communist League of America pour former le US Workers Party. Pendant plusieurs années, Burnham est alors très actif par ses participations à des réunions politiques, son aide à l’organisation du parti ou ses écrits (notamment dans la Partisan Review). Il s’inscrit même dans un des courants les plus durs du marxisme américain, celui des trotskistes. Mais dès 1937, les premiers désaccords apparaissent.
La période historique de la fin des années 30 n’est pas neutre dans ses doutes puis son basculement. Nous sommes en plein cœur des purges staliniennes (du 19 août 1936 au 17 novembre 1938) faisant plus de deux millions de morts. Cette horreur est connue et discutée par nombre de New York intellectuals. Elle est le moment du doute le plus radical pour nombre d’entre eux. Un peu plus tard, la signature du Pacte Germano-Soviétique puis l’entrée en guerre de l’Allemagne contre la Pologne font passer beaucoup du doute sur l’adhésion à la certitude du renoncement. Tout cela est peu présent dans les écrits même de Burnham, mais fait partie d’une atmosphère évidente.
Sur le fond, le philosophe est de plus en plus sceptique sur les thèses marxistes elles-mêmes, et sur leurs interprétations par Trotski. Bien avant la publication de Managerial revolution, il ne pense pas ou plus que l’émergence du socialisme est inexorable. Il est particulièrement critique sur la dynamique au cœur de la théorie marxiste, en particulier l’idée de « dialectique » qu’il qualifie de « figure de style ». Plus largement, l’appareil conceptuel est central dans sa joute avec Trotski. Burnham affine de plus en plus sa thèse sur l’émergence d’une classe sociale nouvelle : les managers. Ces nouveaux acteurs contrôlent la machine productive et ses techniques administratives. Dans l’éternel lutte des classes, ni les prolétaires ni les propriétaires n'auront finalement le dernier mot. Tout se déplace désormais vers l’expertise technico-administrative.
Au-delà du contexte historique, surgit donc un véritable doute théorique voire philosophique. Selon Burnham, la vérité ne serait pas du côté des perspectives marxistes. Inéluctablement, un nouveau système socio-économique serait déjà en train de s’installer depuis la première guerre mondiale. Une société et un Etat managérial verraient le jour.
Si dans ses lettres, Trotski reproche à Burnham de rejoindre finalement un « bloc » agressif et dangereux pour sa lutte, Burnham ne plie pas. Là intervient peut-être une dimension plus affective. Dans la plupart des correspondances auxquelles j’ai eu accès, l’admiration pour Trotski se sent. Burnham respecte profondément son audace intellectuelle, son génie théorique ainsi que son courage physique (il est alors au Mexique pourchassé par les hommes de Staline). Du côté de Trotski, on sent également la ferveur et l’engagement. Le russe a besoin plus que jamais d’alliés et de fidèles pour tenir une position des plus fragiles et espérer étendre sa révolution. C’est une question de survie. Mais à un moment, le fil du dialogue se brise, et la rupture devient même passionnelle.
Parallèlement, le lien s’étiole également avec le parti et l’engagement plus institutionnel de Burnham dès 1938. Le philosophe publie en février 1940 Science and Style: A Reply to Comrade Trotski dans lequel il rompt définitivement avec l’idée de dialectique. Cela se traduit également par la démission de Burnham du SWP et la création d’un autre parti aux côtés de Shachtman : le Workers Party. Peu de temps après, le 21 mai 1940, c’est la rupture finale. Le philosophe de NYU démissionne du comité national du SWP et abjure même ses idéaux marxistes. Il en détaille les raisons dans une lettre devenue célèbre : « I reject, as you know, the "philosophy of Marxism," dialectical materialism. The general Marxian theory of "universal history", to the extent that it has any empirical content, seems to me disproved by modern historical and anthropological investigation (…)». Dans la même lettre, il reprend également sa thèse centrale : « I consider that on the basis of the evidence now available to us a new form of exploitive society (which I call "managerial society") is not only possible but is a more probable outcome of the present than socialism. ».
Sur cette lancée, il publie en 1941 son Managerial revolution. Il y détaille son argument sur un monde déjà en train d’émerger. Son propos est le plus descriptif et « réaliste » possible. L’analyse reste paradoxalement très marxiste sur le fond. Burnham restitue une lutte des classes (remportée par les managers), s’enracine dans des matérialités historiques, valorise deux non-événement centraux (la prolétarisation et la capitalisation), tous centraux pour le marxisme. Mais de façon troublante, il ne qualifie pas le processus historique au cœur de nos économies. Il reste sur le processus de contrôle lui-même. Une année plus tard, un certain Joseph Schumpeter publie un autre ouvrage intitulé Capitalisme, socialisme et démocratie. Il complète le tableau managérial par un autre tableau, plus entrepreneurial. Surtout, il propose la notion de « destruction créatrice » comme processus central du capitalisme contemporain. Si lui aussi donne tort à Marx (qualifié de « prophète »), il inscrit sa réflexion dans une nécessaire continuité historique avec le marxisme tout en proposant une direction différente de celle du professeur de NYU.
Au-delà du monde anglophone, il est très intéressant de tracer la diffusion des idées de Burnham au-delà des frontières étasuniennes. Au lendemain de la guerre, Raymond Aron fait traduire Managerial revolution par Hélène Claireau. Cette version francophone, intitulée L’ère des organisateurs, est publiée dans la collection Liberté de l’esprit, chez Calmann-Lévy. Elle comporte une longue préface de Léon Blum. Toute traduction est nécessairement une forme de trahison, mais la restitution de l’ouvrage du livre de Burnham, introduit un biais majeur, clairement assumé dans une note introductive des éditeurs.
Dans l’édition d’origine, il est ainsi précisé que : « Nous avons traduit « manager » par « directeur » dans le corps du livre. Comme en ce sens le terme de « manager » n'est usuel ni dans le langage courant, ni dans le langage scientifique, il nous a paru préférable de renoncer à une traduction pure et simple du titre. Nous avons choisi le titre L'ÈRE DES ORGANISATEURS, qui exprime au moins une des idées directrices de Burnham. ».
Claireau et Aron (l’histoire ne dit pas qui a été le plus décisionnel sur cette question du titre et des terminologies centrales) glissent ainsi des « managers » aux « organisateurs » ou aux « directeurs ». Bien sûr, ils le font sans doute dans un monde où les anglicismes étaient mal venus. Ils le font avant l’installation du management comme une pratique et un vocabulaire plus fréquent en France. Mais dans cette direction, ils réduisent l’organisationalité au management. Sans le vouloir, avec quelques autres, ils associent la question organisationnelle à une question de management. Souhaitant peut-être cultiver une forme de continuité avec l’industrialisme, le saint-simonisme, des traditions françaises et européennes liées à l’administration, ils ouvrent la voie à une grande confusion. Si l’ouvrage de Burnham n’abordait pas encore la question des techniques managériales, s’il ne suggérait pas des formes de réversibilités politiques et sociétale, s’il mettait de côté la question des responsabilités, des régulations et des contre-pouvoirs*, il ne suggérait pas pour autant une exclusivité (éternelle) du phénomène managérial.
Pour l’organologie au cœur de cette série de réflexion, ce point est essentiel. Il y a une pluralité de sillons et de traditions sur l’activité collective, notamment la gestion, l’administration, le coopérativisme ou encore l’anarchisme (voir mes Organologia précédents sur ces sujets). Le propos globalisant de Burnham est également transformé en un propos exclusif par la traduction avalisée puis portée par Aron.
Je le répète, un bon « organisateur » n’est pas nécessairement un bon « manager » et le glissement vers les « directeurs » n’est pas neutre non plus. Réouvrir le monde à ces différences sémantiques est essentiel. De même, comprendre la généalogie croisée du « management », du « management administratif » ou de l’ « administration » aux Etats-Unis, les comparer sur un temps long avec celles de la France, de l’Angleterre, de la Chine, de l’Allemagne, de la Russie ou du Brésil, est essentiel. En allant jusqu’à la question de la langue, des mots et leur histoire de l’intérieur même de ces généalogies.
Bien sûr, Raymond Aron s’accommode très bien de cet univers de sens. En ces années de chaos post-guerre, l’idée d’« organisateurs » introduisait des connotations très positives, modernes et technocratiques. Dans le pays de l’industrialisme, du saint-simonisme, on pensait sans doute aux « organisateurs de la société industrielle ». Claireau souhaitait peut-être valoriser les techniciens, les ingénieurs, les administrateurs, toutes ces personnes au cœur d’une nouvelle ingénierie organisationnelle. Mais incontestablement, ce choix de traduction a effacé la dimension capitaliste et bureaucratique associée à la « managerial class » telle que la concevait Burnham, cette oligarchie de gestionnaires.
Toujours sur le titre, le passage de la « révolution » à l’ « ère » est également important à pointer. Avec le vocable de « révolution », le livre Burnham revient sur un thème marxiste. Encore une fois, par bien des aspects, il s’inscrit dans une continuité ou un post-marxisme. Et c’est bien d’une classe sociale dont nous parle le philosophe américain. La traduction, remarquable par d’autres aspects, d’Emmanuelle Claireau, pose l’avènement d’une « ère managériale » comme il y a eu une « ère glaciaire ». Elle revient vers les nécessités, les mutations naturelles, là où une partie du raisonnement ouvrait la voie au conflit et ses incertitudes. Tout cela occulte étrangement le politique.
Pourtant, Burnham a souligné par ailleurs les extraordinaires convergences entre la managérialisation et l’évolution politique des Etats-Unis avec le New Deal. Cette bascule vers le keynésianisme suppose des techniques de contrôle, de planification, de budgétisation et une technostructure de managers publics et privés**. De la même façon que le capitalisme traditionnel et le socialisme étaient indissociables pour lui d’un système politique. De façon proche, Peter Drucker fera lui aussi un lien entre l’évolution de l’Etat fédéral et les mutations des modes d’organisation productifs. A partir d’observations réalisées entre 1943 et 1944 chez General Motors, il évoquera ainsi dans son ouvrage Concept of the corporation (1946)*** le lien entre la structure décentralisée de l’Etat fédéral et l’approche multidivisionnelle, délégative et par objectifs au cœur de sa thèse sur le management.
Appréhender l’organologie comme une « organologie politique », dans le sens le plus ouvert possible, est plus que jamais nécessaire. Dans le sillon de ces travaux passés, cela permet de ne jamais dissocier la question organisationnelle des dimensions sociétales et politiques ; Et de ne pas négliger la grande pluralité des modes d’activités collective, de leur contingence et leur historicité.
*Ce sera davantage le cas avec The machiavellians publié en 1943 et traitant de la question des élites et sa « circulation ». Voir mes analyses sur ce sujet dans le chapitre 1 d’Apocalypse managériale (Belles Lettres).
** Il explique notamment pp 201-202 de l’édition d’origine de The managerial revolution : « In its own more confused, less advanced way, New Dealism too has spread abroad the stress on the state as against the individual, planning as against private enterprise, jobs (even if relief jobs) against opportunities, security against initiative, "human rights" against "property rights." There can be no doubt that the psychological effect of New Dealism has been what the capitalists say it has been: to undermine public confidence in capitalist ideas and rights and institutions. Its most distinctive features help to prepare the minds of the masses for the acceptance of the managerial social structure. »
*** Publié chez le même éditeur que Managerial revolution, John Day.