8h15, le 12 juin 2017, Tokyo.
Je suis très en retard. Dans moins de 15 minutes, j’ai rendez-vous dans les locaux de Yahoo Japan. Depuis plus d’une heure, je tourne en rond dans le métro tokyoïte. Tous mes sens sont pris d’un gigantesque vertige. Pas moyen de savoir où je suis. Aucun point de repère. Tout est écrit en japonais. Les rares personnes auxquelles je parviens à demander mon chemin ne parlent pas un mot d’anglais. Mon portable ne m’est d’aucune utilité. Me voilà totalement perdu, pris dans l’œil de cet ouragan à la fois redouté et recherché dans tous mes voyages. J’avance dans le néant.
Ma tête tourne. La fatigue, l’énervement, le décalage horaire me saisissent. Je suis arrivé la veille au terme d'un voyage sans sommeil.
Je sors à la prochaine station et finis à pied après avoir enfin trouvé la bonne direction. Sur place avec une bonne dizaine de minutes de retard, mes hôtes attendent ; en particulier deux professeurs japonais rencontrés sur les réseaux sociaux et auxquels j’ai proposé de nous rejoindre pour un panorama des nouvelles pratiques de travail au Japon. Le reste du groupe est également déjà arrivé. Trois personnes que je connais, et d’autres inscrites sur Eventbrite les semaines précédentes. Comme souvent lors de ces flâneries, je me retrouve avec d’illustres inconnus.
En m’asseyant à côté des deux japonais, je remarque un grand sac élégant posé aux pieds de l’un d’entre eux. Après la présentation, ils le portent à tour de rôle toute la journée. Nous enchaînons les lieux, les moments de marche, les courtes pauses. Lorsqu’arrive la fin de ce premier périple, la nuit est tombée sur Tokyo. Après avoir incité tout le monde à prendre un verre dans le bar de Lost in translation, je cherche un taxi. Plus la force de reprendre l’aventure du matin jusqu’à mon hôtel.
Là se joue l’un des moments les plus délicieux de toute ma vie. Lorsque je me glisse dans mon takushi, un des professeurs japonais me pose le sac dans les mains. Avant même que je n’aie pu comprendre quoi que ce soit, la porte se ferme et la voiture démarre. Tout s’éclaire alors. C’était un cadeau. Mais débarqué en T-shirt, les mains dans les poches, je ne pouvais pas offrir de contre-don. Il s’agissait alors de ne pas créer une situation gênante pour moi comme pour eux. Et n’ayant sans doute pas envisagé la durée de cette première journée, mes hôtes ne voulaient pas non plus m’embarrasser avec un sac à porter pendant ces longues heures de marche.
Il fallait donc trouver le bon moment. Celui permettant de maintenir l’harmonie. En posant mon corps lourd sur la banquette de ce taxi déjà en mouvement, j'offrais sans le savoir une sortie honorable à chacun d’entre nous.
Du 12 au 15 juin 2017, une belle marche avec une quinzaine de personnes a suivi dans cette « capitale de l’Est ». Ponctuée de rencontres, de rendez-vous improvisés, de détours proposés par les locaux, et d’autres instants d’égarement diurnes ou nocturnes, cette flânerie a été intense et joyeuse.
Le 20 juin à 19h30. Je suis place du commerce à Lisbonne. A nouveau, j’attends un groupe dont je ne sais rien. En cette veille d’une autre flânerie, j’ai envoyé un message aux inscrits de la marche pour un premier rendez-vous. Peu m’ont répondu. A 19h45, trois participants sont avec moi. D’abord un jeune homme au chômage, arrivé en avance. Il va d’un événement gratuit à un autre « pour s’occuper ». Deux autres personnes nous rejoignent ensuite. L’une est un entrepreneur portugais, l’autre une universitaire allemande. Elles sont toutes les deux intéressées par la découverte des nouveaux lieux d’entrepreneuriat. La chercheuse allemande nous a déjà suivie sur les réseaux sociaux. Elle a aimé l’atmosphère et veut voir ça « en vrai ». Un reliquat de contrat lui a permis de financer le déplacement.
19h50. De toute évidence, personne d’autre ne nous rejoindra. Nous partons dans un bar à quelques centaines de mètres. Une trentaine de minutes plus tard, deux personnes supplémentaires nous rejoignent. Je ne sais toujours pas de qui il s’agissait. Après trois heures de conversations passionnées sur l’histoire du Portugal, le développement des espaces de coworking, Paris, et l’entrepreneuriat, elles partent brutalement pour une autre sortie dans l’Alfama. Elles ne rejoindront pas notre groupe le lendemain.
Pour ces deux expériences de marches urbaines comme pour une vingtaine d’autres à Berlin, Rome, Buenos Aires, Singapour, Paris, Londres, New York, Barcelone, Montréal ou ailleurs, tout a commencé par un rendez-vous avec des personnes totalement inconnues*. Magie d’Eventbrite avant son changement de modèle économique…
Un rendez-vous est une pratique très paradoxale. On peut « prendre » et on peut « donner » un rendez-vous. On le « prend » plutôt comme un service à venir, avec son garagiste, son dentiste, un salarié de Pôle emploi. On le « donne » ou on « se donne » rendez-vous de façon plus intime, dans un cadre amical ou sentimental.
Le rendez-vous est nécessairement un abandon. On « se rend » à un événement futur. On ouvre une possibilité dans l’avenir et cette projection transforme le présent en impatience, en doute, en attente, en désir.
Le rendez-vous est la première des organisationalités du monde « moderne ». Il fonde la vie en société. Actant la plus élémentaire des politesses, le rendez-vous permet de s’annoncer. Il induit une organisation faite de lieux, d’horaires, de durées, de relations entre les choses.
Le lancement d’un nouveau produit est un rendez-vous avec de futurs clients. Le recrutement de nouveaux salariés est fait de rendez-vous multiples incarnés par des entretiens. La prospection de nouveaux marchés suppose des rendez-vous répétés et aventureux. Un planning, un projet, un programme, relie des rendez-vous divers. Ils leur donnent un sens.
Le moment premier de toute organisation est nécessairement une forme de rendez-vous. Ce moment au-delà de la rencontre brute où l’on ne prend pas vraiment le contrôle. On choisit plutôt les directions de ses abandons. En donnant rendez-vous, on donne d’abord un sens à l’abandon. Comme dans tout couple (le lieu premier de l’organisationalité), le moment vient ensuite où l’on ne se donne plus rendez-vous. On « se retrouve » « chez » ou « à ».
Les organisations d’aujourd’hui devraient toutes inciter à la flânerie, à la rencontre, à une forme d’abandon. A défaut, chacun devrait prendre l’initiative et cultiver cette sensation dans son mode de vie. A cette seule condition, chaque être pourra enfin se donner rendez-vous avec lui-même. Dans ce monde post-moderne où l’on ne s’annonce plus, c’est peut-être même une forme d’auto-défense.
* Il s’agissait alors d’expérimenter une pratique de flânerie débutant toujours par une séquence programmée, avant si possible un moment plus improvisé avec les participants locaux à la marche. Réalisée entre 2016 et 2019, ces formes d’ethnographies marchées portées par le réseau RGCS étaient elles-mêmes décidées en fonction des opportunités de déplacements liés à des colloques, d’invitations à des séminaires, de soldes de contrats de recherche. Le thème général portait toujours sur les nouvelles formes d’organisation du travail et les nouveaux modes de vie. La pandémie a interrompu ces aventures urbaines. Deux retours à New York en 2022 et 2024 ont été l’occasion d’une brève reprise.