Juan Miro est un artiste hors pair. Je me souviens de ma première fois à Barcelone, de ma rencontre avec ses œuvres à la fondation Miro. Ces formes épurées, ces couleurs simples, ces matières, et surtout ces traits.
N’importe quel outil d’IA pourrait facilement produire des œuvres « façon Miro ». Il pourrait même aller vers des imaginaires jamais exploré ou envisagé par l’artiste. Articulé avec des outils robotisés, on pourrait même reproduire le style et des éléments de matérialité subtile.
Pourtant, quelque chose manquerait.
Les oeuvres tardives de Miro ont une profondeur. Celle de toutes ces œuvres précédentes. Celle de ce parcours ayant mené à ces traits, ces formes épurées. Mis en résonnance avec ces événements passés et les rêveries de futurs portés par Miro, on met alors la toile en continuité avec la mémoire d’une expérience passée. Miro, c’est un parcours incroyable : cubisme, dadaïsme, fauvisme, expressionnisme en passant par plusieurs expressions de l’art oriental. Dans cette trajectoire, on ressent l’extraordinaire ensemble de gestes, d’expérimentations, d’abandons, d’affects ayant mené « là ». Le Catalan « assassine » de près, il dépasse un ensemble de techniques maîtrisés.
En contemplant "L'espace du condamné à mort", nous ne sommes pas face à un « dessin qu’un enfant aurait pu réaliser ». En se posant, l'oeil voit progressivement les contours d'un visage sans fermeture. Il glisse sur les lignes froides et brutales du désespoir. Tout le génie accumulé par l'artiste s'exprime avec intensité. Dans cette expérience, nous sommes sur une crête. Nous marchons sur les plis subtils couronnant le chemin d’une vie artistique. Un couronnement.
ChatGPT ou d’autres peuvent générer instantanément des œuvres étonnantes en puisant dans la topologie immense mais limitée de leur base de données et de ses modèles statistiques. Mais jamais elles ne pourront donner une résonnance temporelle à l’œuvre ; jamais elles ne nous placerons autour de cette continuité que l’expérience lourde de la visite d’expositions, de contemplation, de lectures, de discussions esthétique de long terme, d'émotions dans et par l’œuvre, permettent de construire.
Le processus autour et dans l’œuvre est par ailleurs essentiel au fondement de cette esthétique. L’artiste incarne l’œuvre. Il peut le faire par son absence travaillée, par le vide de son visage, par une mythologie paradoxale comme Banksy. Il peut également être le prolongement esthétique de son œuvre par ses vêtements, son parcours de vie, son mode de vie, sa gestuelle quotidienne. Dali, Picasso ou Duchamp ont peut-être été ce type d’incarnation.
Dans une vidéo célèbre et rare, on peut voir Matisse peindre une toile, notamment les contours d’un visage de femme. Mis au ralenti, on saisit alors un mouvement fascinant : son pinceau ne cesse de frôler la toile. Il ne la touche que ponctuellement. Le mouvement hésite, bifurque, et marque ponctuellement. Son geste de peindre n’est pas continu et déterminé. Il bifurque, explore, fuit, revient. Le résultat ne sort pas. La toile n’est pas produite. Elle est la trace partielle et fragile d’un ballet magnifique. Le privilège d’assister à cette scène permet de saisir la part invisible de l’œuvre. On partage son mystère. Oui, le geste ne résout rien. Il n’est pas face à un problème. Il est plutôt un mystère pour lui-même comme le reconnait Matisse en commentant l’image de sa propre main. Dans cette expérience, on sent tout le non-dit de la création. On rougit d’approcher de si près ce secret habituellement tu.
Dans l’immédiateté de l’IA, où pourrait bien être ce secret ? Par bien des aspects, la machine a une durée comme le dit Bergson. Mais cette durée n’est pas un jaillissement.
L’IA ne pourra jamais être dans ce moment de pure créativité, de fulguration, d’événementialité. Elle pourra produire des résultats créatifs. Mais jamais elle ne pourra incarner cette durée, cette expression. Comme toute machine, l’IA fonctionne, elle ne vit pas. Elle peut simuler une expérience de vue. Elle peut-être phénoménologiquement une vie. Mais dans la durée de l’œuvre, dans le processus de sa production, au fil de la trajectoire de l’enchaînement des œuvres, elle nous offre un monde de platitudes.
J’étais ce matin avec des étudiants de licence 1 à Dauphine. Après une présentation sur l’histoire croisée de l’IA et du management, l’un d’entre eux m’a demandé comment je voyais évoluer le marché de l’emploi, et avec quelles conséquences pour eux.
La question est vertigineuse mais elle n’est pas sans lien avec mon propos précédent. La plupart des participants avaient entre 19 et 20 ans. Quel sera le marché du travail quand ils feront le grand saut, dans cinq ans ? L’IA et ses assemblages avec de nouvelles compétences, de nouveaux modèles économiques, de nouvelles politiques publiques, aura radicalement changé les choses. La géopolitique, la crise climatique, les mutations du sens au travail, auront également contribué à une grande transformation. Certains emplois seront métamorphosés. D’autres vont disparaître pour laisser la place à de nouveaux. L’idée même d’ « emploi » sera peut-être même radicalement interrogée. Dans ce contexte, je vois deux attitudes possibles pour cette jeune génération.
La première est celle du choix. Il s’agit alors de miser sur les emplois restants, et d’anticiper sur leurs mutations. Auparavant, un travail de veille, d’information, de conversation, permettra de miser juste en veillant à ne pas rendre trop vite les choses irréversibles. En se disant que bien sûr, les métiers les plus relationnels et les plus créatifs seront épargnés. En s’efforçant d’incarner son métier et de montrer ponctuellement la beauté et la fragilité de son geste métier. Comme Matisse.
La deuxième peut être d’imaginer, de construire un métier rêvé pour dans 5 ans. Un métier n’ayant pas encore de présence aujourd’hui. Un métier sensé pour soi et pour les autres. Un métier expressif. De nourrir l’exploration par des lectures de fiction, des conférences, des analyses. Il s’agira de toucher les imaginaires puissants ou marginaux du moment. Deux options s’ouvrent alors. Soit ce métier existe effectivement dans 5 ans. Et le « pari » est alors gagné, avant de re-miser. Soit l’intuition était infondée. Et rien n’est perdu. L’effort de créativité mènera probablement vers d’autres métiers transformés. Et dans tous les cas, chacun pourra faire le monde et pas seulement le subir. Un monde probablement meilleur, car toujours résonnant, créatif, vibrant et vivant.