Organologia LIV
Sur-exister
Sur-exister
Ces dernières semaines, j’ai passé de longues heures à étudier les dossiers de candidates et candidats au master. Et comme d’autres collègues, une chose m’a frappé plus que jamais : cette volonté de sur-exister. Chacun pratique une surenchère d’expériences, de compétences, de formations, de certifications. Celui-ci s’est engagé dans trois associations, une dans l’humanitaire, l’autre dans la défense des libertés d’expression, une autre encore dans le conseil. Celle-ci a eu plus de sept expériences de stages et de petits boulots, dont quatre à l’étranger. Cet autre encore a appris le Chinois en complément d’une maîtrise parfaite de l’anglais puis de deux certifications dans des langages de programmation. Au fil des dossiers consultés, je découvre des sportifs de haut niveau, des comédiens, des chefs scouts, des enfants d’expatriés ayant vécu dans plusieurs pays, des créateurs d’entreprises ou d'associations, des performers artistiques, des prix du conservatoire, des voyageurs au bout du monde, et bien d’autres choses.
Et dans des processus de recrutement de collègues, lors de collaborations ou de projets, je retrouve également cette tendance à démultiplier les expériences et les compétences affichées. Bien sûr, il y a parfois une part d’esbrouffe, une inflation narrative, des morceaux de vie surgonflés, des expériences survendues. Et les réseaux sociaux (dont LinkedIn) accentuent le phénomène. Mais dans la plupart des cas, cette frénésie, même faite de brèves identités secondaires, est bien réelle.
Comment l'interpréter ?
Il y a quelques années, j’avais rencontré un « slasher » dans un espace entrepreneurial de Berlin. Le plus sérieusement du monde, il m’avait expliqué avoir plusieurs vies en même temps : salarié à mi-temps d’une entreprise, il était aussi impliqué dans deux startups (dont une comme associé) et présidait activement une association. Je n’avais pas osé lui demander s’il avait une vie à côté de tout cela. Mais lorsque je l’avais interrogé sur le pourquoi de cette addition, il ne m’avait pas parlé de sens, d’intensité, de richesse ou de mode de vie. Il avait curieusement insisté sur les « options » induites par ces choix professionnels. Dans un monde plein d’incertitudes, cette couverture large d’expériences lui permettait de bénéficier d’un maximum d’opportunités. Ce trentenaire pouvait alors exercer ou pas ses options*. Je me souviens de cette humeur joyeuse dans sa voix. Il était bien question de jouer avec sa vie ; de jouer sérieusement avec sa vie pour « en augmenter au mieux les possibilités ».
Subtilement, je ne pense pas que cette approche consiste à accumuler dans le passé des atouts, des cartes maîtresses. Je ne pense pas non plus qu'elle puisse se comprendre seulement comme un conformisme, l'affichage d'une trajectoire héroique et fantasmée (même si c'est très certainement une dimension importante de la sur-existence). Dans le prolongement même de la théorie des options, je suis convaincu qu’il s’agit plutôt d’ouvrir des espaces de compétences et de narrations futurs. Lorsque des parents (pour mes étudiants les CV sont également la conséquence de stratégies parentales) amènent leur enfant à maîtriser au plus vite une langue rare comme le Chinois, ils donnent à leur fille ou leurs fils la possibilité d’exercer plus tard (ou pas) une « option ». Celle qui consistera à partir là-bas apprendre en profondeur la culture, à développer un sens unique de la négociation avec ces partenaires commerciaux incontournables, à pouvoir candidater à un poste supposant d’être immédiatement opérationnel linguistiquement. Comme toute option, l’exercice de son droit aura alors un coût. Ce coût sera autant social qu’économique ou psychologique, quelle que soit la qualité et l’ampleur des compensations.
Bien sûr, une telle vision de l'existence est indissociable d’un monde de privilégiés. Tout le monde ne pense pas comme cela et tout le monde n’a pas les moyens de penser comme cela. Seule une minorité joue ce jeu consumant de la sur-existence. Certains secteurs dits du travail de la connaissance facilitent cette démultiplication pouvant rester virtuelle dans ses déclinaisons spatiales et temporelles. Un développeur en informatique peut ainsi télétravailler au maximum et changer ou additionner des activités tout en restant dans la même résidence principale. Autour de chez lui, il pourra réorganiser sa vie en permanence sous forme d'activités. Il fera même de chaque projet un espace de compétences futures, le cadre d’opportunités de recrutement par des clients, le répertoire d’anecdotes frappantes pour la levée de fond d’une possible future aventure entrepreneuriale.
Finalement, une telle approche est le pendant de la psychologisation du management contemporain. Elle est son versant « demande ». Si du côté de l’offre de travail, les entreprises mettent de plus en plus en plus en place des politiques de bien être, de flexibilité du travail et de ses horaires, de gestion du stress par le yoga, le taïchi ou la sophrologie, si les acteurs des « ressources humaines » cultivent plus que jamais l’écoute et l’épanouissement individuel des salariés, la surexistence est le pendant de cette tendance du côté de la demande. Aujourd’hui, on cultive la démultiplication de son être, de ses identités, de ses compétences, de ses expériences. Bien sûr, on est toujours sur un détachable d’ordre individuel. Chacun est de passage et fait aujourd'hui sa carrière dans un espace transorganisationnel. Il ne s’agit jamais de décliner une pluralité dans les façons d’être ensemble, de célébrer le commun et la communauté diverse de travail. Il s’agit plutôt de rassurer le monde sur ses promesses de performance individuelle ; De dire que si l’on est recruté, c’est pour avoir demain à ses côtés un être capable de devenir un autre, puis un autre, puis encore un autre en fonction des besoins. D’assurer qu’à la façon d’une fractale, notre être contient l’intégralité du monde et ses évolutions possibles. Pas besoin d’un autre. Pas besoin des autres.
Curieusement, cette attente côté « demande » peut devenir institutionnelle. C’est de plus en plus le cas des universités. Faute de moyens, les jeunes docteurs sont ainsi incités à devenir des champions de l’enseignement, des administrateurs ne comptant plus leur temps, des entrepreneurs infatigables, des financeurs et des chercheurs dynamiques. Insidieusement, on cherche sans doute à travers cela à s’assurer que l’individu recruté pourra financer le propre coût de son recrutement. Dans une logique de couteau suisse, on espère miser sur celui ou celle apportant le plus possible de valeur par la pluralité de ses êtres. Bien sûr, il y a toujours un moment où le jeu s’épuise. Un épisode à partir duquel la pluralité devient un déchirement. On survit alors simplement et douloureusement dans son présent. Les options diminuent. Les espaces d’opportunités pour soi-même et pour l’institution se réduisent jusqu’à néant.
Dans ce sens, on peut se demander quel sera l'apport de l’apport de l’IA. Auto-apprenante, elle est finalement par son probabilisme la forme même de l’intelligence sur-existante. Avec elle et ses données publiques en hyper-expansion permanente, l’individu sur-existant fait face à une concurrence redoutable. Il peut bien sûr en faire une alliée en s’efforçant désespérément de sur-exister à ses côtés ou à travers elle. Il peut rechercher des compétences plurielles trop relationnelles, trop culturelles, trop incarnées, trop historicisés pour être happées demain par la machine IA. Il pourra aussi expérimenter, seuls et surtout avec les autres.
Tiens, je vois alors un espoir inédit dans ces concurrences… Elles vont peut-être nous obliger à renouer avec un apprentissage partagé avec des communautés d’apprenants. Elles vont amener chacun à parfaire ses capacités à expérimenter, à faire de l’intelligence ensemble par tâtons, par jeu, par mise en œuvre floue, par acceptation d’une ambiguïté, par abandon dans un inconnu loin de toute option possible. Dans cette horizon plus lumineux, l’IA pourrait nous aider à vivre plutôt qu’exister. A vivre ensemble.
*Dans mon livre Apocalypse managériale (chapitres VIII et X notamment pages 326, 342-346 et 445) je reviens sur cette idée d’un monde professionnel et de vies de plus en plus envisagées sur le registre des « options ».