Le 4 octobre 2022, je rejoins mes étudiants pour un cours hors les murs. Nous sommes au Théâtre du Ranelagh. La séance de trois heures est dédiée à l’histoire des imaginaires du futur de notre travail. La pièce est sombre, cossue, feutrée. Dans l’expérience du lieu, tout mène à la scène. La perspective engage à s’assoir et à regarder. Le corps doit s’oublier dans le noir et le velour des fauteuils. Par sa configuration, ce « theatron » est fait pour voir, pas pour être vu* et encore moins pour se sentir en train de voir.
Autour de moi, je regarde chacun et chacune s’affairer. Certains mettent en place la capture vidéo du cours à venir. D’autres ordonnent l’espace de la scène. En dehors du groupe en charge de la séance, la plupart attendent le spectacle à venir. Tous sont plein de quelque chose. Une attente. Un enthousiasme. Une excitation. Peu de contextes pédagogiques succitent cela.
Alors que je monte sur la scène, je sens cette énergie. Les pieds sur les planches, plongé dans la lumière des projecteurs, je suis instantanément dans un autre espace-temps. Le public est un point aveugle. Intimidé, décalé, déplacé, je suis en même temps exhalté, porté par ce tremplin vers tous ces yeux. Tout autour de moi, je devine ces acteurs et ces actrices passés par là. Le bois, les rideaux, les machines, tout suinte leur présence.
Après un bref échange avec les premiers orateurs, je redescend de cet olympe pour rejoindre mon fauteil. Assis confortablement, je reprends alors la main sur plusieurs publications et animations de réseaux sociaux. Je m’absente. Mais en diffusant quelques photos et une courte vidéo, je sens à nouveau l’extraordinaire pouvoir du moment. De loin, on nous suit et on s’intrigue plus que jamais. L’effet de ce cours théatralisé se diffuse également dans ce cercle virtuel. En suivant les réactions au streaming ou aux posts, je constate ainsi l’excitation de l’ « autre côté » par les vues, les likes ou les messages envoyés. Ce cadre décadre. Il continuera même à le faire des semaines et des mois après l’événement, par la magie du numérique.
Ici, les temps de présentation, les vidéos, les interviews de « grands témoins » prennent une solennité particulière. Plus intéressant encore (et c’est pour moi un nouveau déclic), une scène jouée par les étudiants sur une situation managériale fait monter l’intensité d’un cran. Certains baffouillent, d’autres hésitent ou oublient leur « texte ». Qu’importe. Le moment est authentique, joyeux, profondément illustratif et plus puissant que n’importe quelle autre pédagogie par des « cas » ou des « mises en situation ».
Depuis ce moment du Ranelagh, une idée a commencé à décanter (voir également le chapitre 4 d’Apocalypse managériale). Pourquoi ne pas généraliser l’expérience ? Je me suis alors mis à rêver un peu.
Au fil de mes marches, j’ai imaginé une scène quelque part dans le Pier 77 du Brooklyn Navy Yard. Dans ce grand bâtiment particulier, des « managers » vivaient un changement d’époque. Avant la guerre, leurs techniques étaient profhibées. Leurs expertises étaient dénigrées. Avec la mobilisation industrielle, mes acteurs montraient un grand changement. Tout devenait possible. Bien sûr, des plans de la pièce couverte par mon imagination n’oubliaient pas l’horreur de cette guerre industrielle et ses nombreuses victimes. Ces 87 000 morts, ces 100 000 handicapés, ces 2 millions de blessés sur des sites industriels américains, entre 1941 et 1945.
Lors d’autres marches, j’ai plutôt rêvé de mettre en scène les grands moments mythiques de l’histoire institutionnelle du management. J’ai notamment imaginé de scénariser la réunion du 11 novembre 1911 au New York Athletic Club (voir mon précédent Organologia sur ce sujet). Qu’ont donc bien pu se dire ces 8 (ou 11 ?) ingénieurs réunis autour de Frederick Winslow Taylor ? Quelle était leur vision du monde ? Comment la discussion était-elle animée ? Où étaient-il précisément ? Dans un salon typique de ce gentlemen’s club ? Assis dans un de ces endroits d’où l’on surplombe les autres. Dans un fumoir, porté par les vapeurs de leurs rêves ? Qu’avaient-ils fait auparavant ? Qu'ont-ils convenu au moment de se séparer ? D’autres rêves du même type ont vagabondé vers des réunions du Brownlow committee, des moments fondateurs de grands réseaux du management, des discussions entre Franklin Delano Roosevelt et ses conseillers keynésiens ou managériaux, puis d’autres péripéties.
Plusieurs rêves ont été davantage intertemporels. J’ai été très amusé en imaginant une pièce où le fantôme de Norbert Wiener venait observer l’aventure entrepreneuriale de Mark Zuckerberg, de Jeff Bezos ou d’Elon Musk. Pris dans une lumière le posant en noir et blanc, cet être visible seulement pour le public donnait ponctuellement un contre-point à l’histoire ; une profondeur.
Certains rêves étaient plus révoltés. Ils exploraient ces mondes du passé où les techniques modernes de comptabilité, de management et d’organisation ont fait le pire, de l’esclavage à la déportation et l'extermination. Comment rendre alors visible pour le public ces présences techniques ? Comment incarner la présence organisationnelle et managériale ?
D’autres rêves encore étaient plus liés au quotidien des enseignants de stratégie, de gestion des ressources humaines, de comptabilité, de marketing. J’imaginais de multiples situations de gestion et leur théatralisation. Dans le prolongement de cette dernière flânerie onirique, certaines pièces pourraient ainsi être montées et scénarisées par les employés de l’organisation concernée. D’autres seraient tirées d’archives revenant sur des épisodes mythiques de l’histoire du management. L’expérience de Mayo à la Western Electric telle qu’elle a été vécue par ses participants. Le rachat de Boussac (et de Dior) par Bernard Arnault. Les prémisses de l’alliance Renault-Nissan par ses principaux acteurs. Les années précédents la création d’Amazon.com par Jeff Bezos. Les débuts de Google, Meta ou Apple vue par celles et ceux ayant été des acteurs éphémères des débuts.
Tout en rêvant, je me dis que certaines de ces théâtralisation seraient certainement plus intéressantes à jouer qu’à regarder. Cela n’enlèverait rien à leur portée pédagogique.
Sur ce chemin, certains diront sans doute que le « management », l’ « organisation », la « stratégie », le « conseil » ou la « technologie » sont des phénomènes déjà bien (et suffisament) théatraux. Mais c’est une autre histoire, et le théâtre n’est pas systématiquement « théâtral ». Par ailleurs, ces excès de gestes, de sens, de tactique ou d’expression du management, peuvent très bien se théâtraliser pour mieux les appréhender et les distancer.
Le projet en germe depuis le Ranelagh va dans une autre direction. Il pourrait s’agir de théatraliser, de scénariser, de mettre en scènes des personnages-clé et des moments forts ou ordinaires de l’histoire organisationnelle ; celle du management bien sûr, mais également celles de la bureaucratie, de l’anarchisme ou du coopérativisme. Avec des acteurs-clés des doctrines, des théories, des mouvements sociaux, des crises, des projets les ayant alimenté. Celles et ceux du passé, mais également tous ceux et toutes celles du futur.
En passant du rêve à une pensée plus posée, je me dis à ce stade qu’au moins trois types de théatralisation pourraient s’expérimenter, chacune suivant une logique propre.
Il pourrait d’abord s’agir de jouer avec des situations stratégiques, organisationnelles ou managériales, toutes replacées dans un moment historique lointain dans le passé ou dans le futur. Les apprenants-acteurs pourraient alors les sentir, les expérimenter, les comprendre, les discuter. La fiction, l’usage de scénarios, l’extrapolation de tendances lourdes, pourraient alimenter des théatralisations prospectives dont il serait intéressant d’expérimenter les conséquences émotionnelles et affectives pour celles et ceux les ayant joué dans le présent.
Dans une autre direction, les collectifs pourraient également jouer avec des textes générés automatiquement par de l’IA puis rejouer la même base d’intrigue avec des textes écrits spontanément par des « humains » ou de façon partenariale avec de l’IA. Les participants pouraient alors mesurer peut-être, par le jeu, à quel point certains textes sont habités ; et d’autres pas.
Au-delà de ces deux premières logiques plutôt pédagogiques, d’autres théatralisations pourraient s’inscrire dans des voies plus scientifiques.
Les acteurs-apprenants pourraient jouer et incarner un matériaux historique sur lequel ils travaillent. Ils exploreraient alors une autre méthodologie, une herméneutique alternative à celle de la consultation et de l’analyse d’archives telle qu’elle se pratique en histoire des affaires, du management et de la comptabilité. Demain peut-être, l’IA permettra de scénariser et de visualiser assez immédiatement cette mise en vie théatralisée. Mais le passage par l’incarnation, la projection dans les situtations d’archives par le corps du chercheur et son public, reste centrale dans cette exploration telle que je la pressens.
Bien sûr, ils y auraient des ponts importants entre recherche et pédagogie théâtralisées. Certaines mises en scènes pourraient devenir des interfaces narratives puissantes pour faire voyager nos étudiants vers ces mondes du passé ou du futur.
Tout cela est loin, très loin, de ma zone de confort. Depuis ce moment du Ranelagh, je mesure tout ce qu’il reste à apprendre et faire apprendre. Mais je trouve tout cela particulièrement excitant… Et si quelques fous et folles sont tentés par cette aventure, qu’ils n’hésitent pas à nous rejoindre en septembre lors de la prochaine saison du cours IA&M avec les master 128 de Paris Dauphine-PSL ou lors l’étape suivante du projet HIMO à la fin de l’année !
To be continued…
* Depuis la période moderne où l’on a commencé à éteindre les lustres pendant la représentation