Organologia LXI
Le télétravail, stade suprême du capitalisme managérial ?
Le télétravail, stade suprême du capitalisme managérial ?
Dans son ouvrage paru en 1917, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine a défendu une thèse devenue célèbre. Selon lui, le système capitaliste n’allait pas connaitre de fin sous l’effet de ses puissantes contradictions. En allant puiser des ressources toujours plus loin sur ses périphéries, le « capitalisme monopolistique » pouvait trouver les moyens de sa survie et même de son développement. L’expansionnisme et le colonialisme seraient ainsi à même de compenser la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Le capital avait encore de beaux jours devant lui et plus que jamais. La révolution prolétarienne s’imposait donc pour sortir d’un système injuste ne courant finalement pas vers son autodestruction.
Un siècle plus tard, les débats sur le télétravail et les modes d’organisation distants et mobiles du travail semblent bien loin de l’argument de Lénine. La liberté, la flexibilité, les nouveaux modes de vie en jeu avec le télétravail sont indiscutables pour nombre de travailleurs de la connaissance*. Aujourd’hui, plus rien ne justifie cinq jours pleins dans les locaux d’une entreprise. La possibilité du télétravail est désormais non négociable pour des millions de salariés français. Dans cette perspective, l’essentiel des débats et des analyses médiatiques portent sur les refus ou les stratégies de résistance des uns et des autres sur fond de ce qui ressemble déjà à un « acquis social ».
Pourtant, il y a des dangers importants dans le télétravail et sa pratique. Des dangers pour le travailleur. Comme le dit l’adage, c’est bien « la dose qui fait le poison ». Et pour aller plus loin, la pratique du télétravail n’est pas sans intérêt économique et stratégique majeurs pour une large partie des entreprises, en particulier celles fonctionnant selon le modèle d’un management largement numérisé. Le télétravail est alors l’objet idéal pour le manager et les techniques de management. Il est vraisemblablement un sujet beaucoup moins profitable pour les salariés dont l’emploi s’expose même à un risque élevé de substitution par une IA.
Comment l’expliquer et l’argumenter ?
Pour commencer, il est important de rappeler à quel point le télétravail, comme mode d’organisation du travail, est finalement la continuité naturelle du « management ». Le management s’est développé tout au long du 20ème siècle en s’éloignant de l’idée d’une nécessaire surveillance de proximité. Par bien des aspects, le phénomène managérial marque la fin du monde habituel des contremaîtres. On suit les proxys des présences et des performances de chacun et chacune. On ne vérifie plus vraiment les moments d’entrée et de sortie à l’usine, mais les données fournies par la pointeuse. On ne suit plus directement le flux de pièces et leurs qualités, mais notamment les données agrégées de tests réalisés sur des éléments tirées au sort dont on connait l’origine et les mains précises par lesquelles elles sont passées. Historiquement ; l’idée de « télémanagement » serait un pléonasme absolu et s’il faut parfois des « managers d’équipe » ou de « proximité », c’est bien précisément parce que ce mode d’organisation par voisinage n’est pas ou plus évident (comme il pouvait l’être à l’époque de la présence massive de contremaîtres ou d’autres figures locales d’un contrôle cybernétique « humain »).
Travailler à la maison ou dans un espace de coworking dans le cadre d’un télétravail, c’est simplement être un peu plus dans l’espace-temps managérial. Si cela soulève de nouvelles questions éthiques ou juridiques, cela ne renouvelle pas fondamentalement la question managériale. On suit plus que jamais l’activité du salarié par ses « exprimés » en termes de performance. Le salarié est-il bien « logué » à 9h ? Répond-il aux appels de son équipe ? Produit-il bien les services et les données associées à son travail ? Dans un monde de management numérisé, à l’heure de la datafication tous azimuts, tout cela ne change finalement pas grand-chose. Au contraire, le management numérisé est plus à l’aise que jamais avec ce travail distribué. L’espace légitime de son « attention » devient tout l’espace-temps de la vie des salariés et des travailleurs indépendants auxquels il recourt en pouvant rompre avec les logiques de territoire pour enfin saisir l’offre de travail, où qu’elle soit. Et dans le confort de la maison, d’un espace de coworking ou d’un bistrot où l’on se pose, le temps n’a plus vraiment d’importance. En l’absence de rappels à l’ordre des enfants, de son compagnon, de sa compagne, de ses amis, on peut faire déborder totalement l’espace de son travail.
Et cela tombe bien, car le numérique accapare de plus en plus toute l’attention de chacune et chacun. Scotché sur les réseaux sociaux, attachés au prompts de son IA générative, aspiré par le flux des vidéos, des alertes et messages en tous genre, nous sommes tous trop occupés pour « faire attention » à l’autre. Et dans le même temps d’indifférence, nous contribuons ardemment à un travail gratuit, celui consistant à produire une masse de données gigantesques pour des « data analysts » soucieux de mieux nous satisfaire.
Le télétravail comme le travail distant ou en mobilité nous placent plus que jamais dans la matrice numérique d’une servitude volontaire. Il efface les bornes. Il permet au capitalisme managérial d’aller encore plus loin. L’enjeu n’est plus aujourd’hui seulement de coloniser de nouveaux espaces, de nouvelles périphéries comme le pressentait Lénine. Il est plutôt d’exploiter toujours plus loin le temps de vie. Toutes les temporalités situées habituellement hors de portées du management sont désormais prises dans ses mains : les temps de transport, les temps de détente, les temps en famille et les temps en télétravail. Dans ce dernier cas, plus vraiment de pauses, de déjeuner, de nuits. Tout peut déborder de façon invisible pour celui ou celle engagé dans l’activité, et de manière visible et lisible pour celles et ceux « manageant » de loin ces débordements. Le « blurring », la « gamification », les feuilles de temps et le travail gratuit deviennent le nouvel espace de jeu du capitalisme.
Dans ce mouvement « impérialiste », l’IA pourrait bien être l’acte finale. En effet, tout ce qui passe par des interfaces numériques lors du travail peut vraisemblablement s’apprendre puis se médiatiser ensuite par une IA. Les réponses faites à nos mails, nos participations à des réunions en lignes, ou encore la façon dont nous saisissons des données, peuvent tous alimenter un apprentissage distant. Pour bien le comprendre, le télétravail doit être mis en perspective avec la possibilité d’une « téléintelligence de remplacement ». Pour les télétravailleurs intensifs, le risque d’une substitution est en effet très élevé : plus les activités que je réalise peuvent se faire de loin, sans rencontrer directement des équipes ; plus mon travail passe par des médiations numériques jugées efficaces et ne nécessitant pas ou plus de présence, de relations et de cocréations avec des collaborateurs et des clients ; Plus il sera probable que le capitalisme managérial me remplace par un clone numérique, un avatar, un bot, une IA anthropomorphisée. De ce point de vue, s’engager dans un télétravail massif et réussi peut à la fois favoriser l’épanouissement du salarié et l’engagement dans un mode de vie plus libre et résonnant avec la nature. Mais cela peut-aussi augmenter la probabilité d’une automatisation intelligente. Logiquement, plus le travail devient distant, plus il produit des données permettant d’apprendre de façon complexe à reproduire son « exprimé ». A leur insu, le télétravailleur comme le travailleur mobile ou le nomade digital, risquent même de devenir de simples activateurs d’apprentissage en attente de leur remplacement par une IA.
Bien sûr, mon propos est surtout une provocation soucieuse de réactions. Le télétravail reste le plus souvent une part minoritaire de l’emploi du temps des salariés. Il est par ailleurs complété fortement par de l’informel distant allant des interactions avec les membres de la famille et les voisins en passant par l’usage d’outils de communication en dehors de ceux liés à l’entreprise. Et les dynamiques d’intelligence collective continuent le plus souvent à passer par une combinaison complexe de travail sur site avec du travail distant et au milieu, des moments liminaux essentiels pour les ajustements cognitifs, pragmatiques ou politiques. Mais en dépit de ces nuances, je pense que le télétravail ne représente pas seulement un danger pour la dynamique de communs des entreprises (dont une logique courtermiste de profit peut très bien s’accommoder – en particulier pour certains modèles économiques de plateformes). Je suis également convaincu qu’ils sont un danger pour la possibilité d’un espace de développement professionnel des travailleurs.
*Il est bien sûr important de ne pas oublier les millions de travailleurs des secteurs primaires, secondaires et même d’une partie du tertiaire pour lesquels le télétravail est une impossibilité.