Organologia XLVII
L'intuition de Ford :
Chaîner le vivant, déchaîner les désirs
L'intuition de Ford :
Chaîner le vivant, déchaîner les désirs
L’anecdote est connue. En 1913, Henry Ford met en œuvre sa première chaîne de montage. Cette nouvelle organisation industrielle est directement inspirée par sa visite d’abattoirs puis leur étude systématique par ses ingénieurs.
A cette époque, le sud de Chicago est fortement dédié au bétail et à la viande. Des dizaines d’hectares accueillent un immense troupeau de bovins, de moutons et de porcs. L’histoire est ancienne, puisqu’elle remonte à des aménagements initiés en 1865. L’idée était de développer le garde-manger des Etats-Unis autour de cette ville à la situation géographique et ferroviaire opportune. Dès la première année du projet, 1,5 million de bêtes ont ainsi été négociées et vendues. Des abattoirs ont rapidement été construits tout autour des hangars agricoles et des fermes d’élevage afin de raccourcir les délais de préparation et de commercialisation de la viande. Face aux enjeux, une première réflexion organisationnelle a été menée notamment par Gus Swift et Philip D. Amour, tous deux concurrents. Ces industriels de la viande ont multiplié les expérimentations et innovations les productives et logistiques sur les dernières décennies du 19ème siècle. L’objectif était d'automatiser et de mécaniser autant que possible les tâches, de l’abattage des animaux à leur découpe, puis leur distribution.
Lors de leur visite des abattoirs Swift & Company et Armour*, Henry Ford et ses ingénieurs ont immédiatement été séduits et inspirés par ce qu’ils ont vu. Les carcasses d’animaux étaient suspendues à des crochets fixés à des rails aériens. La viande passait rapidement d’un poste à un autre pour faire l’objet à chaque fois d’un geste spécifique accompli par le boucher. De la découpe au dépeçage, tout était préparé et ordonné par la matérialité même du rail.
Dans son ouvrage My Life and Work publié en 1922, Ford rappelle alors l'intuition dont il va suivre le fil sur les décennies suivantes : « Why couldn’t we do the same thing with cars, but in reverse? ». Il a ainsi l’idée de renverser la « dissassembly line » observée à Chicago. La chaîne de montage de Ford permettra d’assembler et de fixer des éléments arrivés en pièces détachées (et non de transformer une entité organique arrivée entière sur le lieu de production en morceaux).
Sur ce chemin, Ford systématise le projet taylorien dont il reprend les principes tout en dépassant une vision en termes de postes isolés de production et de séquences de travail. Les conséquences pour la production de la fameuse Ford T sont quasi-instantanées. Dans l’usine de Highland Park inauguré à Detroit en 1913, le temps de montage passe de 12h à 1h30. Le coût unitaire est très fortement réduit. Les ouvriers sont assignés à un espace très limité de travail, face à un tapis roulant faisant avancer la voiture pour accomplir à chaque fois un geste nouveau et rendre l’ensemble de plus en plus complet.
Plus que jamais, l’entreprise devient un lieu lourd et étendu, avec son unité systématique pensée autour de processus articulant « input » et « output », avec en amont une nature infinie à disposition et en aval des marchés aux désirs infinis à inventer et à guider. Les ouvriers et les gestes sont réorganisés. La logique de l’abattoir reste cependant étrangement présente. Avec les « entrants », on arrache bien des matières premières pour constituer les stocks. Un vivant minéral et organique est mobilisé tout au long d'un processus mortifère. Le vivant est enchaîné le long du tapis roulant. Chacun et chacune sont condamnés à suivre le rythme imposé par cette matérialité brute, jusqu’à l’absurde de la répétition infinie des mêmes gestes.
Comme l’a montré Chaplin dans Les Temps modernes, cela n’est pas sans effets sur les corps et la santé mentale. Ce processus consomme le vivant autant qu’il abrase les êtres. Le Kanban, le Lean management, le Just in time, ont ensuite accéléré et fluidifié toujours plus les processus. Ils les ont également ouverts à une management inter-organisationnel, tout en intégrant l’obsession pour la qualité. En amont, les logiques d’innovation se sont plus que jamais emballées. Notre capitalisme est devenu le flux des Mille et Une Nuits, une série de révélations et de dévoilements faits produits, avec des interruptions impatientant toujours plus des consommateurs dont le système fordien nourrissait le souci très intéressé d’un revenu. Par la suite, les expérimentations scandinaves de production semi-autonomes, puis l’explosion d’une économie numérique, n’ont pas modifié les fondamentaux de ce chaînage sans fin de la production. Le scrolling ininterrompu des prompts sur les outils d’IA ou le visionnage continu des publications sur les réseaux sociaux ont complété les chaînes de montage et les processus organisationnels. Elles en sont d’ailleurs l’envers davantage que l’aval.
Si les corps et le vivant sont enchaînés aujourd’hui à des processus, de leur côté les désirs sont totalement déchaînés par notre capitalisme managérial. Là où les simples besoins dominent dans le vivant, les désirs font l’objet d’une ingénierie paradoxale avec le management. Le lion mange le gibier dont il a besoin. Le poisson mange le plancton dont il a besoin. Mais les consommateurs suivent systématiquement des désirs inscrits dans un nouvel espace symbolique fait de spéculations et de révélations aux rythmes savamment organisés. Sans être de simples victimes, les consommateurs ne sont pas pour autant les sujets de leurs actes d’achat. Un fil sans fin de désirs suit la chaine de montage mise en mouvement par Ford**. Elle est vitalisée par une dévitalisation du monde devenue aujourd’hui particulièrement dangereuse, à l’heure où même les plus cyniques ne discutent finalement plus la finitude de nos ressources naturelles.
Aujourd’hui, la révélation est devenue autorévélation. Nos propres doigts sur les écrans prolongent le manus du management. Le travail lui-même, après avoir été emplacé, puis après s’être largement effectué en se déplaçant, devient un phénomène déplacé. A l’image de ces abattoirs désormais loin des centres villes (et qui ne se visitent plus), le travail abattu est à la fois invisible (il se pratique loin des grandes villes et loin des lieux de consommation) et sur-visible (chacun de nos gestes est devenu contributeur à un travail dont les données et l’exécution se situent bien loin de leur espace-temps). Dans des cadres sociaux où le labeur est mal vu, où le management doit s’assurer d’une activité ludique, porteuse de bien-être voire de bonheur, la notion même de travail devient inappropriée, déplacée. Un homo ludens dévoyé doit jouer un rôle nouveau pour notre capitalisme.
Comment renouer alors avec le vivant ? Comment concilier désirs et limites planétaires ? Comment rétablir une forme de symbiose et d’équilibrage ? Je n’ai bien sûr pas de réponses à ces questions. Si les experts et les interrogations expertes sont importants dans les débats, je reste convaincu, comme Dewey, que seule la multiplication des « communautés d’enquête » permettra d'accéder à des solutions toujours provisoires. Les moments d’ouverture alterneront avec les moments de clôture, et les phases d’indétermination précèderont les temps de détermination, durant lesquels des décisions démocratiques, légitimes et temporaires, seront prises.
Dans tous les cas, l’espoir ultime n’est pas de revenir à un état naturel originel, celui ayant précédé le grand chainage d’abord industriel, puis financier et numérique. Il n’est pas dans cette relation temporelle typique du Moyen Age, la « réduction ». Et le mal a désormais sa propre inertie et sa propre dynamique organique. Il est peut-être dans celui de relations fluides et symbiotiques toujours à reconstruire. Dans un espacement du moment où Shéhérazade coupe et reprend l’histoire puis Dinarzad lui demande de révéler à nouveau la suite. Dans des formes de jachère organisationnelle. Dans le souci permanent d’une résonnance avec les autres, le monde du vivant et ce soi-même à retrouver.
* Il en visite vraisemblablement d’autres avec ses ingénieurs, mais ce sont les principaux lieux mentionnés dans le récit proposé par Ford.
** Voir également l'ouvrage d'Yves Pagès Les chaînes sans fin : une histoire illustrée du tapis roulant aux éditions Zones.