Ce vendredi matin, alors que je dois animer plusieurs réunions Teams à la maison, le WiFi ne répond plus. Après un rapide diagnostic avec l’application en ligne d’Orange, le verdict tombe. C’est un problème de réseau. A priori tout l’immeuble est concerné.
Je cherche alors une solution au téléphone avec le service technique puis à l’agence Orange proche de l’appartement. Dès mon arrivée, la conseillère m’accueille avec compréhension : « Je suis désolé pour le problème que vous rencontrez. On va vous donner tout de suite une Airbox. La commerciale vous a-t-elle proposé un geste commercial ? ».
Elle « prend ses responsabilités ». Bien sûr, elle n’y est pour rien dans cette affaire anodine. Et le logiciel qu’elle consulte sur sa table haute ne fait même pas mention de l’incident. Mais elle me parle au nom d’Orange. Elle accepte d’écouter ma brève et très relative insatisfaction et elle porte la faute de son entreprise*.
Avec le développement et la généralisation des organisations dans nos sociétés, nous avons produit de puissantes machines à fonctionnaliser le monde. Chacun à un rôle. Chacun participe et fait partie d’un tout. L’invention de la « personne morale » au 19ème siècle, puis la systématisation du salariat tout au long du 20ème siècle, ont institué un contrat plus que moral. L’entreprise et les organisations en général sont une personne susceptible d’agir comme telle. Et leurs travailleurs, chacun à un poste précis, sont liés durablement à une entité autant juridique, économique, sociale que technique. Dans le même temps, l’entreprise devient un lieu massif, abritant des outils lourds, et de plus en plus intégrés dans une chaine de montage puis des processus. L’organisation s’« entifie ». Elle se hiérarchise au-delà des systèmes bureaucratiques habituels. Elle définit des dedans et des dehors. Le taylorisme permet d’assigner chacun à un poste de travail, puis de préciser les gestes optimaux à réaliser. Dans son prolongement, le fordisme pose des cadences organisationnelles dépassant les postes individuels et inscrit les rythmes de travail dans la matérialité même des chaines de montage.
Chacun appartient au tout. Des ouvriers au managers. Chacun contribue à la bonne marche de l’organisation, et peut à l’inverse la gripper en ne jouant pas son rôle à l’étape d’un processus. Chacun est responsable et visibilisé comme tel par de multiples pratiques et techniques de management.
Paradoxalement, cette gigantesque architecture de l’action peut aussi être profondément déresponsabilisante. Dans la mesure où l’on est loyal au tout et où l’on est bien responsable en pratique de son activité, la machine organisationnelle parcellise et dilue également les responsabilités sur ses effets politiques et sociétaux. Si le tout contribue à une activité monstrueuse, chacun peut ainsi se sentir dédouané. C’est ce que montre notamment l’analyse de Robert Merle dans le livre La mort est mon métier. Des monstres ordinaires peuvent tuer en toute impunité, en étant seulement responsable d’une porte de train à ouvrir, d’un groupe à accompagner d’un point A à un point B, d’un bouton à presser… Comme l’ont expliqué Anders et plus tard Bauman, on assiste depuis le 19ème siècle à une progressive séparation de la technique et de la morale. La technique, en particulier organisationnelle, permet d’éloigner dans l’espace et dans le temps ses effets et donc les responsabilités de chacun. L'organisation n'est alors plus en résonance avec ce qu'elle fait.
Avec l’émergence du numérique, ce phénomène organisationnel est largement amplifié et reconfiguré. Les activités organisationnelles, leur séquençage et leur assemblage, gagnent en complexité. De façon non-linéaire, on programme au loin des actions dont l’émergence conjointe donnera des résultats imprévisibles. La technique numérique, ses lignes de codes infinies, leur mise en réseau, constituent des boites noires dont le fonctionnement et les hypothèses de fonctionnement sont de moins en moins questionnables pour l’utilisateur lambda.
Attribuer des responsabilités devient alors de plus en plus difficile. Comme le pressentait Ricoeur et Jonas, la vision kantienne des responsabilités est une impasse. Pour Kant, l’attribution d’une responsabilité suppose une intention avec une localisation dans l’espace et dans le temps. Un passé intentionnel génère un futur voulu. A un moment, un individu clairement identifié pour lui-même et pour les autres, agit mal avec l’intention de faire le mal. Et il y a surtout simultanéité entre l’intention et son effet.
Comme nous avons eu l’occasion de l’évoquer dans un article MISQ co-écrit avec Aurélie Leclercq-Vandelannoitte, Jeremy Aroles et Lucas Introna, cette vision de la responsabilité pose aujourd’hui de nombreux problèmes sur lesquels Paul Ricoeur a proposé une réflexion passionnante.
Tout d’abord, l’idée d’intentionnalité est problématique. Pour le philosophe spécialiste de l’herméneutique, le sens et la narration produisent les acteurs de l’histoire et leurs agentivités. Il n’y a pas d’acteurs isolés, pleinement conscients d’eux-mêmes, et continuellement porteurs d’intentions nettes en amont du sens de l’activité collective. La dynamique d’activité collective pose et défait les acteurs comme leur pouvoir d’agir sur le monde. Et les événements sont en perpétuel devenir. Dans cette perspective, attribuer des responsabilités devient un exercice complexe, long, jamais totalement défini après et en dehors du jugement des actes et des acteurs responsables. Avec Ricoeur et Jonas, la question du futur dans le présent des actes répréhensibles devient essentielle. Que savait celui ou celle en train de mal agir au moment même de sa mauvaise action ? Qu’anticipait-il/elle comme conséquences ? Que pouvait-il/elle pressentir sur le devenir de l’événement en jeu dans les jugements ? On s’éloigne ici radicalement de la vision kantienne supposant une simultanéité entre une intention (questionnable) et ses effets. La subjectivation à l’œuvre dans l’événement et l’anticipation de ses conséquences sont cruciales.
Par ailleurs (et au-delà du propos de Ricoeur), le monde numérique élargit et hybride plus que jamais la question les responsabilités. La technique numérique peut même contribuer à les dissoudre, comme le faisaient déjà paradoxalement les « personnes morales ». Pour faire un premier pas du côté du droit, juger des responsabilités supposent (et supposera toujours) d’établir des responsabilités individuelles sur les événements passés, présents et surtout futurs à l’œuvre dans l’histoire jugée. Plus subtilement, il faut aussi juger les techniques et les assemblages eux-mêmes. Dans le procès Kerviel notamment, si des individus ont fauté, des techniques organisationnelles et des assemblages organisationnels ont de toute évidence dérivés. Ont-ils été sanctionné ? A-t-on statué sur leur reconfiguration ou leur retrait ? Je n’en suis pas certain.
Dans notre article, nous nous efforçons d’aller plus loin que ces effets d’attribution liés aux instances institutionalisées dont la mission est de juger. Nous nous intéressons au phénomène numérique à proprement parler. A partir de trois cas liés aux logiciels de plagiat, aux réseaux sociaux et à l’IA, nous montrons que les techniques contemporaines ont une particularité dérangeantes. Elles sont imputatives autant qu’elles sont performatives. Autrement, dit, elles ne se contentent pas d’être une matière ou un événement pour un jugement ultérieur. De plus en plus narratives dans leurs interfaces comme leurs modes de programmation, elles jugent directement et matériellement. Les réseaux sociaux, leurs algorithmes, les posts, les likes et les commentaires de leurs utilisateurs, alimentent en permanence un immense procès sur le monde. Des personnes sont mentionnées, jugées, critiquées, condamnées. Certains prononcent même des condamnations à mort ! Tout cela laisse une trace, donne une direction, produit des « preuves »… le tout étant de plus en plus manipulé.
Bien en aval, le droit et ses acteurs continuent leur travail. De plus en plus, la matière « factuelle » de leurs enquêtes est produite par le numérique lui-même, dans un monde où les fautes ont de plus en plus souvent des articulations avec le numérique. Et je le répète, ce numérique n’est pas qu’une matière passive en attente d’être analysées, triangulée, mobilisée. Notre numérique définit des angles morts. Fait narration, il est déjà pris dans des jugements de valeurs, des condamnations, des narrations, des images, immédiatement publiques. Et à chaque instant, l'écriture se fait ré-écriture, l'événement narratif ne cesse de devenir. Un post anodin peut ainsi être repris des années plus tard et devenir particulièrement violent pour une personne visée.
Si le droit et la justice supposent une durée, ces techniques immédiatement imputatives cultivant une impatience grandissante chez leurs utilisateurs. Elles jugent et condamnent dans le même temps. Des post scrollés sur les réseaux sociaux aux prompts accumulés sur les outils d’IA, un procès sans fin(s) est animé par un tribunal sans avocat, sans durée, sans patience, sans silence.
Que faire alors dans ce monde de procureurs numériques ? Nous incitons à une forme d’anticipation paradoxale : celle consistant à continuellement « prendre ses responsabilités » le plus continuellement et le plus collectivement possible. A chacun de discuter au maximum des conséquences possibles de ses actes. Et cette conversation ne pourra avoir d’effet que si elle reste la plus collective possible, proche finalement de cette autre enquête proposée par Dewey. Une enquête où chacun est le bienvenu, où aucune idée n’est incongrue, où toutes les techniques (dans la mesure où elles sont questionnées sur leurs hypothèses) sont tolérées. De longs moments d’indétermination s’enchaineront avec des déterminations provisoires. Des moments d’ouverture précèderont de brèves et éphémères clôtures de l’enquête. Tout cela supposera sans doute de prendre le temps et de savoir éloigner nos doigts des claviers et des écrans ; De nous retrouver avec nous-même, face à nous même davantage que face à l’écran. Peut-être est-ce là la première des responsabilités, celle dont notre monde a cruellement besoin.
* Il s’agissait en l’occurrence d’une boutique en propre.