Organologia XCII
Des données organiques aux données minérales :
la fin des "systèmes" d'information ?
Des données organiques aux données minérales :
la fin des "systèmes" d'information ?
La question des données est aujourd’hui essentielle. Pas d’IA puissante sans données massivement accessibles. J’aimerais ici amorcer un argument dont les années à venir seront sans doute l’occasion de renforcer la précision. Sur un temps long, nous assistons à une mutation profonde des données dans leur « ontologie ». Des années 1930 à aujourd’hui, nous sommes ainsi passés de « données organiques » à des données de plus en plus « minérales ».
Tout d’abord, qu’est-ce qu’une donnée ? Dans une perspective pragmatiste, j’entends ici la donnée comme un signe élémentaire, intéressant comme et par ses conséquences, dans le cadre d’un processus ingénierique. Pour reprendre le mot célèbre de Bateson*, un signe est une différence qui fait une différence. Quelque chose « arrive », et « a » ou plutôt (en lien avec une volonté ingénierique), « doit » avoir un sens. La conception de cette image, de ce narratif, de ces chiffres, produit du sens. Elle donne une direction et une signification (un « sens ») potentiellement nouvelles à une activité en cours, un sens.
Dans le prolongement de la « digitalité » liée au moment cybernétique, la donnée a été d’abord « organique » dans la recherche de ses conséquences. Sa vocation était d’alimenter la machine universelle de Turing opérationnalisée par Von Neumann. Il s’agissait (et s’agit encore aujourd’hui) de constituer un programme constitué de données, et dont le fonctionnement consistait (et consiste encore) à traiter des données multiples en entrée et sortie. On peut alors parler d’organisme. Le programme est un automate autonome et agissant. Les données s’agrègent pour constituer cet organisme supposé intelligent.
Je le redis, la vision des données défendues ici s’enracine dans un réel « par conséquences ». L’argument construit dépasse les 0 et 1, une sérialité étroite. De l’architecture moderne des ordinateurs aux Entreprises Resource Planning (le Saint Graal des données organiques), des décennies ont été dominées par cette ontologie de la donnée. Il s’agissait et il s’agit encore de concevoir, d’urbaniser, de gérer des données dont l’ambition est fonctionnellement organique. Dans cette perspective, le concept même de « système d’information » avait (et conserve encore aujourd’hui) tout son sens. Cet ensemble de données organisées devait « faire système », et de très nombreuses méthodologies l’on modélisé, analysé, diagnostiqué, conçu dans ce sens.
On pouvait définir un dedans et un dehors, une topologie plate et solide, dont l’ « organisme » restait un idéal utile, mais rarement atteint. Davantage ilots découplés plutôt qu’entité intégrée, patchwork plutôt que qu’agglomération homogène, le phénomène donnait d’ailleurs au concept de « systèmes d’information » une portée normative. De multiples processus cybernétiques devaient et doivent encore assurer le retour vers la forme de cohérence minimale de l’organisme. L’état de système d’information est sans cesse effleuré plutôt qu’atteint pour la plupart des organisations.
Dès le moment cybernétique lui-même, cette ontologie a commencé à se dédoubler jusqu’à une forme de schizophrénique. Si une étude des conférences de Macy (1946-1953)*** peut montrer l’émergence de l’ordinateur moderne avec Von Neumann, la constitution d’une théorie du bruit et de l’information avec Shannon ou encore la conception de processus cybernétique fondamentaux avec Wiener, elles montre aussi qu'elles sont le début de l’intelligence artificielle telle qu’elle a été nommée plus d’une décennie lors des conférences de Dartmouth. C’est en effet lors des conférences de Macy, à New York, que McCulloch et Pitts ont présenté leur réseau de neurones formels. Cet ancêtre du Perceptron est largement l’archétype d’origine de l’apprentissage artificiel. Il suppose des données non pas formatives d’un système d’information au sens propre, mais plutôt d’un processus d’apprentissage circularisé par des mécanismes de rétroaction (notamment les algorithmes génétiques inventés plus tardivement).
Cette bifurcation, intervenant de l’intérieure même du moment cybernétique, est fondamentale. Sur ce chemin, la donnée devient dans ses conséquences plus minérale qu’organique. Elle est la matière première d’un apprentissage dont elle contribue à la configuration émergente et complexe. Comme le sable, la donnée minérale est milieu (« Umwelt ») de l’apprentissage. Elle en est le terreau. Comme le sol et le paysage, la topologie minérale massifié n’est pas un lieu (comme l’organisme). Elle est plutôt une topologie très générale permettant de former des lieux (très éphémères), des formes, des mouvements furtivement saisissables. Cette minéralité court après l’événementialité davantage que la structure ou la forme.
"Guest", par Inger Johanne Rasmussen (Kunstsilo Museum : entre sol, corps-organe et corps-flux
Avec les données minérales on quitte radicalement le monde du symbolisme au cœur du système d’information. On chemine vers le connexionnisme. « Par conséquences », les signes conçus de notre « management digital » deviennent un océan de données. Parallèlement, l’espace-temps des organisations a explosé et on peut parler d’’une minéralisation des organisations elles-mêmes. Avec la fin du monde emplacé par des outils lourds, la disparition progressive d’un paysage industriel fait de séparation et de présence attendues, plus rien ne fait « système ». Tout devient flux dans ses transformations et significations attendues. Le télétravail, les nouvelles mobilités, les métamorphoses de la ville, renforcent cet accent mis sur la minéralisation des informations. L’intelligence artificielle actuelle, les plateformes et les acteurs des LLM notamment, renforcent également tout cela. Il y a toujours des « systèmes d’information », mais conçus plutôt comme grumeaux ou des vœux de plus en plus pieux. Toute donnée devient par ailleurs effectivement ou potentiellement publique. Les obsessions de sécurité (et de « transparence »), les manipulations géopolitiques (augmentant les masses de données biaisées afin d’orienter les vagues et marées de cet océan de sable), les exigences de modèles économiques en quête d’une ouverture très intéressée (exploitant l’open source et capturant des données privées afin de les publiciser), tout cela acte le caractère résolument public de cette nouvelle géopolitique de la donnée managériale.
Alors, comment caractériser ces nouveaux ensembles informationnels ?
Tout d’abord, il me semble important de préciser que les systèmes d’information ne sont pas morts. Ils peuvent être des digues, des modes de résistances, des modèles économiques parfois durables ou encore des réservoirs utiles notamment pour protéger des communs. Il y a par ailleurs des continuités ou des coexistences multiples entre les données organiques et minérales, notamment avec des systèmes croisant algorithmie et IA connexionniste. Ensuite, une partie des vocabulaires existant saisissent la nature de ces nouvelles données « minérales par conséquences ». Les notions de plateformes, d’apprentissage, d’ouverture, capturent localement cette spécificité.
Je reste cependant convaincu qu’une caractérisation dont la granularité irait jusqu’à une nouvelle ontologie de la donnée « par conséquences » dans les processus de conception managériaux reste un chantier inachevé, tant au sein des sciences de l’information, de la philosophie des techniques, des théories des organisations, du management stratégique que des systèmes d’information.
* Originellement sur le concept d’information tel qu’il le concevait.
** Etymologiquement, « organisme » vient du grec ancien « órganon » (instrument, outil, organe), lié à « orgé » (énergie, puissance), constituant l’« organismós », une structure « organisée ». Le terme est apparu en français au 18ème siècle. Il désignait alors un être vivant complexe ou un ensemble organisé (social, politique). La notion est un dérivé du mot « organe » (du latin organum) et du suffixe -isme, signifiant un ensemble structuré fonctionnant comme un tout, comme dans une société ou un corps vivant. Par le mouvement ontologique de la donnée que j’évoque ici, j’insiste sur la technicisation du terme.
*** Comme j’ai eu le plaisir de la réaliser dès 2012, d’abord avec Nathalie Mitev que je remercie chaleureusement pour cette collaboration. Les conférences de Macy ont eu lieu à New York entre 1946 et 1953. Elles incarnent le grand moment de la cybernétique, science du contrôle et de l'esprit, la compréhension de second étant censée contribuée à l'ingénierie du premier. Voir cet article dans Culture and Organization ainsi que le livre Apocalypse managériale (chapitre 2).