C’est encore une histoire new yorkaise. Le 24 juin 1913, un petit groupe d’individus adoptent les statuts de la National Association of Corporation Schools (NACS). Au terme d’une réunion assez brève dans les locaux de la New York University, des « officers » sont désignés et les réunions des futurs groupes de travail sont provisionnées.
La NACS n’est pas une société savante, même si elle est soucieuse d’une approche scientifique et ingénierique. Dès sa naissance, elle est plutôt une association professionnelle regroupant 35 écoles professionnelles majeures sous le leadership de la New York Edison Company.
Comme la Taylor Society deux années auparavant, comme l’Academy of Management trente années plus tard ou encore la Society for Human Resource Management en 1948, la NACS s’inscrit dans le tissu économique de la côte Est, et plus spécifiquement dans les réseaux new yorkais.
Animée par une forme d’horizontalité, elle est un espace de formation professionnelle, de partage d’expériences et de consulting croisé entre adhérents. Elle s’efforce de contribuer à diffuser les principes et techniques du management (en tout premier lieu ceux du taylorisme).
Son premier président est Arthur Williams, ingénieur en électricité. Il préside la première conférence de la NACS en septembre 1913 à Dayton dans l’Ohio, quelques mois seulement après la fondation. L’événement est alors organisé en partenariat avec la National Cash Register Company. Le calcul, l’enregistrement et le contrôle ont déjà la main sur le projet… Le succès est immédiat, avec une trentaine d’entreprises partenaires, regroupant plus d’un demi- million d’employés, tous et toutes largement impliqués dans le taylorisme. La NACS s’impose ainsi comme un relai majeur du management (par la formation et le partage d’expériences).
Comme pour les autres associations, clubs ou « learned societies » liés au management sur la première moitié du 20ème siècle, l’organisationnel et le politique sont rarement dissociés. Au-delà d’une micro-économie, du renforcement de la capacité de quelques-uns, c’est bien la compétitivité américaine tout entière dont il est à nouveau question. Après la première guerre mondiale, sur fond de révolution soviétique, de développement du socialisme et du syndicalisme, la NACS se rapproche de l’Employment Managers’ Association pour constituer en 1920 l’ Industrial Relations Association of America. Elles fusionnent ensuite avec la National Association of Corporation Schools en 1922 pour former la National Personnel Association.
Au fil de ces évolutions stratégiques, le souci récurrent est de développer une alternative au socialisme et au syndicalisme en favorisant le développement d’un management lui-même plus social et coopératif. Comme pour d’autres acteurs institutionnels du management de cette époque, il est donc autant question de « concurrences » (les autres entreprises d’un même secteur) que d’« adversaires » au système politique dans lequel s’inscrivent les entreprises adhérentes (le socialisme ou un capitalisme trop régulé par les syndicats).
En 1923, l’association devient l’American Management Association (AMA). Elle assume alors plus explicitement l’américanité de son projet. Sam A. Lewisohn est le premier président de cette nouvelle version de l'association. Après la grande dépression, l’orientation de l’AMA évolue de façon encore plus fortement et ouvertement libérale. Ses membres et son conseil s’efforcent de limiter les politiques d’intervention sur le management et la politique générale des entreprises. Diverses stratégies d’influences et formations sont déployées à cet effet, et les conversations entre dirigeants et acteurs exécutifs ou législatifs se multiplient.
Après la grande dépression, la relation avec l’état fédéral a même tendance à s’inverser. L’AMA n’est pas un simple outil des politiques fédérales. Plus que jamais, elle impulse et inspire de nouvelles politiques. C'est particulièrement le cas à la fin des années 30 et lors des années de mobilisation industrielle où elle joue un rôle crucial aux Etats-Unis. Il s’agit alors de favoriser une plus grande égalité et équité dans les relations de travail. Deux rapports, en 1942 puis en 1943, placent ainsi les minorités afro-américaines et les femmes au centre de la discussion.
Dans l’après-guerre, l’influence de l’AMA ne diminue pas sur les sujets liés aux relations salariales, à la stratégie ou à l’information financière. Elle reste un partenaire majeur dans les négociations fédérales liées à l’évolution des nouveaux modes de travail et leur « management ». Présente aujourd’hui dans le monde entier (plus de 90 pays accueillent un bureau de l’AMA), l'association intègre désormais des activités éditoriales (avec notamment la revue « Organization Dynamic ») et des programmes de formation dépassant le simple cadre professionnel. Plus de 3000 entreprises et organisations participent à ses activités. Avec d’autres acteurs institutionnels, elle est au cœur d’une géopolitique américaine par le management dont le déploiement a été essentiel au succès du capitalisme américain.
Comme plus des deux tiers des associations professionnelles, clubs ou learned societies du management américain que j’ai pu analyser et documenter ses dernières années*, son siège (et une bonne partie de son histoire) est basé à New York.
* Voir notamment le chapitre VII d'Apocalypse managériale (Les Belles Lettres). Une partie importante des acteurs institutionnels majeurs du management américain sont et restent implantés sur la côte Est américaine, tout particulièrement New York, Boston et Phildelphie.