Organologia LXIII
Depuis quand le management ne ménage-t-il plus ?
Depuis quand le management ne ménage-t-il plus ?
Le « management » a d’abord été un indissociable de la vie domestique. Prendre soin de sa maison ou de son domaine, ordonner au mieux son espace, de la cuisine aux chambres en passant bien sûr par son jardin, est une question très ancienne. Dans un monde d’abord agraire et largement autarcique, tout le social, l’économique et le symbolique ont été liés à cette vie familiale.
Au terme d’une histoire mondiale d’abord massivement nomade, les Hommes se sont fixés. Ils se sont sédentarisés. La tectonique des plaques, l’évolution des techniques, la prolifération des langages, les guerres, ont parmi d’autres choses, contribués à définir des aires de vie plus spécifiques à des communautés et des civilisations. De là, il a fallu prendre soin de ce chez soi individuel et collectif, la langue et la parole locale comme les pratiques agraires ne donnant pas toujours de sens à ces distinctions très modernes. Il a fallu faire preuve d’un sens de l’économie pour mobiliser au mieux des ressources rares et immédiatement disponibles. Et ces ressources étaient d’abord rares car limitées par la fixation. Dans un monde de voisinage et de proximité, il a fallu prendre soin au mieux des êtres et des choses, ces distinctions plutôt modernes n’ayant souvent pas beaucoup de sens. L’oikos-nomos et le « ménagement » allaient finalement dans le même sens. L’administration du domaine pouvait bien sûr être plus ou moins étendue, intégrer plus ou moins de terres, de personnes, de bêtes, de techniques, de patrimoines. Mais fondamentalement, il était absolument nécessaire de ménager la maison et son environnement.
Par bien des aspects, l’histoire monastique illustre parfaitement cette domesticité. D’abord largement érémitique et semi-érémitique, les moines se sont progressivement regroupés et fixés dans des abbayes. Ils ont dû définir des règles permettant la cohabitation en ménageant l’Autre, les ressources disponibles et le bien commun. Le moine « ménage » sa communauté et son environnement. L’économe de l’ordre ou de la paroisse doit tout simplement être économe. L’abbé (dont l’origine est « abba » signifiant père) anime une vie quasi-familiale de frères. Elu, il veille à l’isonomie de chacun dans le « droit au chapitre » tout en étant à l’écoute des différences. Il faut ménager les susceptibilités tout comme il faut ménager les ressources limitées et la simplicité d’un mode de vie.
Alors, à partir de quel moment le management a-t-il commencé à ne plus ménager son monde et le monde ?
Un peu d’étymologie s’impose, l’évolution des pratiques et des structures linguistiques étant sur ce sujet un marqueur particulièrement pertinent. Tout d’abord, le « management » est indissociable du vieux français « mesnager » dont le sens était la conduite, le gouvernement et l’administration. Il est également indissociable des évolutions du mot « ménager » signifiant « prendre soin » ou « utiliser avec précaution ». D’autres approches étymologiques insistent également sur la racine latine « manus » (main) et l’italien « maneggiare » (« tenir en main » un cheval ou « diriger », « guider »). Ces univers de sens prémodernes incitent à voir le vocabulaire du management surtout comme une attention délibérée à ce qui se passe, un souci de contrôle motivé par la pérennité du collectif et de son environnement symbiotique (voir mes Organologia précédents sur les questions étymologiques).
Au fil du temps, surtout avec la révolution industrielle au 19ème siècle, le mot « management » a pris en anglais une connotation plus économique et organisationnelle. Dans un monde où la production manufacturière et les échanges ont littéralement explosé, où des infrastructures et des techniques de transport ou de communication ont rendu le lointain connu de plus en plus proche, le domus a changé de sens. Il est devenu lui aussi un lieu de passage : celui où l’on est lorsque l’on n'est pas présent sur son lieu de travail ou de loisir. Le privé et le public, l’intime et le social, se sont progressivement dissociés dans cette modernité technicisée. Tout autour, des marchés de plus en plus complexes ont interfacé des offres et des demandes. Les monnaies, le temps (avec l’horloge mécanique puis les fuseaux horaires) ont transformé la planète tout entière en une planisphère euclidienne.
Dans ce monde-là, plus de soin apparent à développer avec son environnement immédiat. Le ménagement perd son sens quand les choses dont on vit se construise, transforme, pollue, intoxique loin de son lieu de vie (lui-même défixé voire mobile). L’extension des chaînes productives et logistiques à l’échelle de la planète rendent également le rapport de soin caduque. La sensorialité, l’incarnation du « ménagement » s’épuise dans un monde étiré et digitalisé. Tout devient « disponible » comme l'explique Hartmut Rosa de façon lumineuse.
On peut maximiser son profit, augmenter ses richesses sans se soucier des « externalités négatives » (au passage, quelle notion incroyablement « moderne » !). Le taylorisme, le fordisme, le fayolisme, le toyotisme, le « néo-libéralisme » et bien d’autres « ismes » vont aider sur ce chemin. Le rationalisme et ses techniques servent de base à ces tous ces tropismes objectifiant le monde. Tout devient un problème en attente d'une solution, en particulier un marché en atteinte d'un nouvel équilibre. La terre brûle ? Les limites planétaires sont atteintes ? Et si on développait un marché des droits à polluer !
Paradoxalement, la maison et le domaine ne sont pas oubliés dans ce « déménagement ». La gestion domestique, depuis le Moyen Âge jusqu’au XIXᵉ siècle, incluait comptabilité, la tenue du personnel, la planification, le ménage, l’hygiène, etc., souvent portés par des modèles féminins (ménagères, maîtresses de maison). De la fin du 18ème siècle au 20ème siècle, la « home economics » a fait entrer le « management » moderne dans l’ancienne sphère privilégiée du « ménagement » : la maison. De Taylor à Gilberth, les conseils « ménagers » se sont multipliés. L’ « économie domestique » avait ainsi pour but de « scientificiser l’organisation du foyer ». A la fois domaine d’étude, projet social et pratique (le plus souvent féminisée), elle visait à professionnaliser le travail domestique, à le doter de pratiques et techniques efficientes. Tous les aspects de la vie familiale sont alors concernés, de l’alimentation au budget en passant par l’hygiène (très importante pour Ford) et l’éducation des enfants. Les figures de ce mouvement étaient multiples, avec notamment Ellen Swallow Richards, Catherine Beecher et bien sûr Lillian Gilbreth. Les intentions affichées allaient de l’amélioration des conditions de vie des ouvriers à la rationalisation des tâches domestiques à des idées avant-gardistes plus féministes. Ce mouvement a essaimé jusqu’aux écoles et aux universités, notamment avec les land-grant colleges nord-américains.
Le ménagement s’épuise ainsi par ses sources, à la racine. Mais bien au-delà de la domesticité traditionnelle, il s’efface également pour d’autres raisons.
Le développement de logiques coloniales sur un temps long (accéléré et intensifié au 19 siècle) façonnent un nouvel horizon dans lequel le monde semble infini horizontalement et verticalement. « S’il n’y a plus de ressources « ici », on en trouvera ailleurs ! ». On rompt radicalement avec la bulle cloitrée et le domus antique et moyenâgeux. Surtout, une nouvelle philosophie de vie moderne alimente le récit, l’imaginaire, les pratiques et les systèmes économiques : celle du progrès illimité, systématisé bientôt par le culte de la nouveauté et de l’innovation. Le rêve américain et un certain récit américain vont largement alimenter ce monde de l’éternel nouveau. Et si le progrès d’aujourd’hui devient toxique, d’autres progrès sauront bien éliminer cette toxicité !
Bien sûr, de multiples phénomènes financiers ont soufflé dans le sens du déménagement. La légitimation de l’usure par l’Eglise dès le Moyen Age, la standardisation et l’accumulation monétaire, la généralisation de l’algèbre, l’émergence d’imaginaires et de logiques spéculatives puissantes, ont induit des relations plus entrepreneuriales et moins symbiotiques avec le monde. Comme l’a bien compris Jean Silvio Gesell avant Keynes (voir son principe incroyable de « monnaie fondante »), le capital et sa monétisation n’ont pas seulement des effets dévaluatifs ou spéculatifs. Ils consomment le monde par leur présence ou leur absence progressive.
Avec l’omniprésence du phénomène numérique, le management a également supplanté le ménagement au plus profond des corps. Pris dans nos bulles de managers, de citoyens, de consommateurs, de joueurs… nous sommes happés par les Milles et Une Nuits sans fins des images, récits et structures du numérique. La « fluidité de l’expérience client », l’intolérance au moment d’attente, la fuite des risques et de la rencontre, ne poussent pas au soin. ChatGPT ne nous ouvre pas au monde. Il nous ferme toujours plus sur notre domus intérieur. Il le cultive, l’isole, le prend en main pour le rendre toujours plus profitable. Nous utilisons aujourd’hui des outils qui nous utilisent subtilement pour alimenter loin dans l’espace et dans le temps la richesse de quelques autres.
Alors, comment réouvrir le management, l’administration et l’organisation de nos vies au ménagement ? Comment redonner une place au soin ? Certainement pas en revenant vers un vieux modèle local et cloitré dont il faut aussi questionner les récits romantisés. Peut-être en faisant d’abord de cette question un constat et un trouble partagé. Peut-être en se demandant en quoi l’école et les universités (importante pour la « home economics ») pourraient amener chacun et chacune à ménager son domaine et celui des autres. Au-delà des discussions en cours sur la décroissance, la sobriété, le développement durable, les limites planétaires, et bien d’autres choses, je pense qu’il faut partir des attachements immédiats de chacun et chacune**. Au-delà également des seules postures sacrificielles et alarmistes, il faut aussi sans doute redonner un espoir, un horizon à toute une jeunesse. Réapprendre à ménager le monde peut-être une formidable aventure et une lutte contre un ennemi commun qui devrait tous nous rassembler***.
* Il ne faut cependant pas oublier à quel point la « home economics » a été l’occasion d’innovation managériale multiple (ergonomie, planification, design domestique) et également son rôle politique dans la visibilisation des savoirs féminins de ménagement.
*Le propos de Latour sur ce sujet est vraiment intéressant, voir notamment cette conférence à Montpellier.
*** Quelques références pour aller plus loin sur tous ces sujets :
Nickols, S. Y. (2008). From treatise to textbook: A history of writing about household management. Family and Consumer Sciences Research Journal, 37(2), 111-139.
Krenn, M. (2011). From scientific management to homemaking: Lillian M. Gilbreth’s contributions to the development of management thought. Management & Organizational History, 6(2), 145-161.
Le Texier, T. (2022). 1. Du management domestique au management moderne. Poche/Sciences humaines et sociales, 17-92.
Paris, I. (2019). Between efficiency and comfort: The organization of domestic work and space from home economics to scientific management, 1841–1913. History and Technology, 35(1), 81-104.
Xénophon, Oeconomicus (IVᵉ siècle av. J.-C.) : premier traité de oikonomia (économie domestique)
Le Ménagier de Paris (1393) : traité médiéval français sur la bonne tenue du ménage