Organologia LXXXVII
Métamorphoses du management (II) : mesurer le souffle du dragon
Métamorphoses du management (II) : mesurer le souffle du dragon
Bien au-delà des confins de la Russie, les idées tayloristes ont également gagné l’Asie dès le début du 20ème siècle. Comme nous allons le voir, il s’agissait d’un déplacement fortement « moderne » et « scientifique », indissociable d’une grande métamorphose politique.
Le 10 octobre 1911 a débuté le soulèvement de Wuchang. Il a entrainé la chute de la dynastie Qing. Un peu plus tard, le 12 février 1912, le dernier empereur (Puyi) a abdiqué, marquant la fin d’un empire de plus de 2000 ans. Dans le prolongement de cet événement historique, la république de Chine a ensuite été proclamée par Sun Yat-sen puis Yuan Shikai avant l’épisode des seigneurs de la guerre puis la lutte entre les nationalistes, les communistes et les Japonais.
Dans le contexte de ces changements radicaux, les idées de Taylor et de ses disciples trouvent alors un chemin inattendu. Comme le montre les travaux du professeur Peter E. Hamilton, les élites chinoises se sont rapidement appropriées les principes du « scientific management », notamment en échos au « mouvement pour la nouvelle culture », lui-même à l’origine du « mouvement du 4 mai 1919 ». La société chinoise est en proie à une forte désillusion face à la culture traditionnelle, tout particulièrement suite à l'échec des politiques de la toute jeune république. La génération de leaders au pouvoir est jugée trop confucéenne pour sortir le pays de l’ornière. Chen Duxiu, une des figures de proue de ce renouvellement, appelle même à remplacer « Monsieur Confucius » par « Monsieur Science » et « Monsieur démocratie ».
La presse, les éditeurs et plus largement, les intellectuels chinois, font de Frederick Taylor une référence absolument incontournable pour la modernisation du pays. Contrairement peut-être à sa philosophie plus organisationnelle aux Etats-Unis, le Taylorisme est alors réinterprété comme une méthode de transformation de la société, bien-delà de ses seules ambitions techniques.
À Shanghai, à Tianjin ou dans le bassin du Yangzi, les industriels chinois ont lisent Taylor. Ils débattent de ses principes, expérimentent ses méthodes. Ils voient dans le « management scientifique » non seulement un levier de productivité, mais un outil de modernisation nationale capable de sortir le pays du sous-développement. Ce mouvement n’a pourtant laissé qu’une trace discrète dans la mémoire collective.
Hamilton montre notamment que de nombreuses entreprises chinoises ont appliqué les principes du taylorisme. Des familles comme les Nie, les Rong ou les Kwok embauchent des ingénieurs formés aux États-Unis ou au Japon. Dans le même mouvement, les entrepreneurs chinois adoptent de nouvelles méthodes comptables, une division plus rationnelle des tâches ainsi que des programmes de formation interne. Bien sûr, tout ne change pas du jour au lendemain.
Le cas du secteur de la soie est particulièrement emblématique. Des entreprises comme Mayar Silk Mills modernisent leurs procédés, organisent des conférences internes, introduisent des primes à la productivité et une formation structurée. Mais on retrouve les mêmes tendances dans les secteurs de la conserverie, de l’édition, de la mécanique… Le taylorisme devient un label de « modernité ». Dans toutes ces entreprises taylorisées, on introduit des heures de travail plus strictes, des chronométrages, une supervision renforcée… Ce contrôle du travail génère des tensions : les contremaîtres traditionnels perdent du pouvoir, les ouvriers craignent une intensification du rythme. Pourtant, nombre de managers chinois promeuvent également l’éducation des ouvriers la formation technique et même des programmes sociaux.
Les justifications de cette taylorisation sont sont multiples : améliorer la compétitivité chinoise (notamment face aux japonais), faire avec une main d’œuvre abondante mais peu qualifiée, réduire les coûts, suivre l’idéal patriotique montant d’une « éducation scientifique des masses ». Bien sûr, il y aussi une forme de curiosité intellectuelle pour ces « managers » occidentaux permettant la modernisation par de nouvelles techniques organisationnelles. Dans sa réception, le taylorisme est moins perçu comme anti-ouvrier et soucieux de la seule discipline des corps ouvriers. Pour beaucoup, il est surtout l’espoir d’une efficacité améliorée. De façon inattendue, l’engagement dans le taylorisme est même devenu une forme de patriotisme. Cela est essentiel, alors que la Chine du début du 20ème siècle subit les humiliations de l’impérialisme occidental ainsi que la pression du Japon, en pleine industrialisation. La science et les techniques sont un mot d’ordre politique puissant, quasi-magique. Et à la fin des années 1920, Taylor incarne tout cela.
Bien sûr, d’autres théoriciens de l’organisation et du management sont également traduits et diffusés. On peut faire mention (voir page 1826 de l’article) d’Henri Fayol et son Administration industrielle et générale publié en 1916. Mais le livre est traduit en anglais seulement en 1929. Entre temps, les idées de Fayol font l’objet de traduction partielle dans des revues académiques chinoises. Et il faudra attendre les années 40 pour trouver des vulgarisations en chinois. Et il en a été de même pour Henri Ford, dont la première traduction de My life and work date de 1947. A titre comparatif, les « principes » de Taylor font déjà l’objet de trois traductions pleines à la fin des années 1920.
De façon générale, les travaux tayloristes les plus repris dans les débats chinois des années 1920 sont les textes ou des traductions d’universitaires américains en économie, en administration des affaires, en assurance, en finance, en marketing et en comptabilité. Ces idées connaissent un grand succès auprès des étudiants chinois qui partent de plus en plus étudier aux Etats-Unis et reviennent déjà avec les dernières théories économiques et industrielles du moment. Ils deviennent alors ingénieurs, comptables, cadres d’usine, managers, et viennent former une nouvelle élite administrative
La géographie de ce nouveau monde est claire. Shangaï est le centre de cette effervescence technique et intellectuelle. De plus en plus de journaux y débattent du « scientific management ». Des maisons d’éditions y publient des manuels grand public en chinois. Les premiers cours par correspondance voient même le jour afin de former des managers !
Mais comme pour l’URSS*, cette importation de techniques américaines ne se fait pas aveuglément. Le taylorisme est adapté, subtilement reformulé et sinisé. Taylor est largement mis en scène comme un bienfaiteur de l’humanité. Ses méthodes scientifiques basées sur l’observation rigoureuse des gestes et le calcul, promettent une société sans gaspillage, sans paresse, sans pauvreté. Dans la Chine des années 1920, le taylorisme est devenu un symbole majeur : celui d’un capitalisme discipliné et maîtrisé scientifiquement, mis au service de la jeune république chinoise. Il est un espoir pour tous les technocrates chinois rêvant alors d’un Etat plus moderne, en partie allégé de sa bureaucratie et ses lourdeurs séculaires.
Peu importe bien sûr que les usines chinoises n’aient pas encore toutes l’électricité ou soient véritablement dirigées par des cadres formés au management : le taylorisme est devenu un « idéal politique ».
Au tournant vers les années 30, une crise économique majeure frappe l’industrie chinoise. Certaines expériences de ce management américain régressent alors radicalement. Les conflits sociaux ont tendance à s’intensifier et à devenir de plus en plus violents. Advient alors la guerre sino-japonaise, puis la révolution communiste, remettant tous deux à beaucoup plus lard la question managériale. Pourtant, avec Hamilton, on peut faire l’hypothèse d’une empreinte subsistant sur les décennies suivantes : celle d’une première génération de managers chinois pensant la modernisation du pays par le prisme d’une véritable science organisationnelle. Cette ouverture épistémique aux sciences des organisations n’est pas sans rappeler le cas de l’URSS déjà évoquée dans le cas précédent**. Après 1949, le taylorisme reviendra ainsi lentement en Chine, notamment par le canal soviétique.
Bien plus tard, quand la Chine deviendra l’usine du monde au tournant des années 80, les principes d’efficacité, de standardisation et d’optimisation réapparaitront alors avec une vigueur nouvelle.
* Voir mon Organologia précédent intitulé « Métamorphoses du management (I) : Taylor au pays des Soviets ».
** Les écrits de Lénine ou de Nadezhda Krupskaya sur le développement d’une science de l’organisation sont lumineux sur ce sujet.
Quelques références pour aller plus loin :
Morgan, S. (2003). China’s Encounter with Scientific Management in the 1920s–1930s,’. Business and Economic History Online, http://www. thebhc. org/publications/BEHonline/2003/Morgan. pdf (accessed 5 May 2010).
Hamilton, P. (2024). The Book Which Increases the Human Efficiency” Taylorism and the Origins of Modern China's Ideal of “Scientific Management. The Journal of Asian Studies, 83(2), 279-305.
Hamilton, P. E. (2024). Management thought and practice in 1920s China. Business History, 1-21.
Kwong, J. (1987). In Pursuit of Efficiency: Scientific Management in Chinese Higher Education. Modern China, 13(2), 226-256.
Morgan, S. L. (2006). Transfer of Taylorist ideas to China, 1910‐1930s. Journal of Management History, 12(4), 408-424.
Voir également cette communication de la BHC