Lors d’un discours fait au lendemain de la seconde guerre mondiale, le « dean » de la Harvard Business School Donald K. David a accueilli ses nouveaux étudiants de MBA en les invitant à un « leadership mondial ». Si ce rendez-vous avait été manqué au lendemain de la première guerre mondiale, il s’agissait de ne pas refaire la même erreur en 1946.
Dans le cadre d’un projet de recherche débuté en 2017 (HIMO*), une douzaine de chercheurs français et américains se sont intéressés à l’histoire américaine des modes de management et d’organisation du travail. Une journée de recherche à l’Université Paris Dauphine-PSL le 17 décembre** a été l’occasion d’une première restitution de leurs travaux réalisés à partir d’une d’archives de sociétés savantes du « management », d’associations professionnelles, de business schools, d’administrations et d’industries américaines, ainsi que d’une revue de littérature historique (du début du 20ème siècle à aujourd’hui). Les présentations de Matthieu Kwasniuk, de Léana Deligny, de Stanislas Kihm, de Lola Aubry et de mes propres recherches sur archives, ont permis de mieux saisir la dynamique historique du management « américain » et ses liens avec la géopolitique de notre capitalisme.
A mi-chemin entre l’histoire économique, la géographie politique, les études organisationnelles et la philosophie politique, les présentations ont mis en lumière l’émergence d’une véritable géopolitique américaine par le management.
Pour le comprendre, il faut revenir au moins un siècle en arrière. Dans les années 30, le président Franklin Delano Roosevelt a initié une véritable managérialisation de l’Etat fédéral étasunien, avec notamment le Brownlow committee dont les travaux ont conduit au Re-organization act en 1939. L’enjeu pour le président américain était double. Il s’agissait de préparer au mieux la nation américaine à l’engagement dans une guerre inévitable, supposant un état beaucoup plus fort. Cela s’est traduit par la croissance d’une structure fédérale de quelques dizaines de personnes en 1937 à plus de 200 000 « managers » publics fin 1943. Il s’agissait également de renforcer le pouvoir exécutif face au législatif (le Congrès), réticent depuis 1911 à la pratique du « management scientifique ». Les principes de Taylor étaient ainsi interdits dans les Navy Yard américains suite au vote de plusieurs « bans » sénatoriaux (jusqu’à 1946). Certains sénateurs redoutaient le développement d’un état fédéral porté par une technostructure et des moyens massifs, rendant plus difficile son contrôle par le Congrès et les états locaux.
L’écosystème de conseillers de l’Executive Offive of the White House, de Gulick à Burnham, a encouragé le développement de modes d’organisation des industries plus performants et inscrits dans une véritable « macroéconomie » (le keynésianisme et le « management » partagent la même ambition de représentation et de contrôle) et une « géopolitique » (par des modes d’organisation repris dans le monde entier et sur lesquels les Etats-Unis auraient une forme de centralité). James Burnham est à la fois le grand théoricien de l’émergence d’un capitalisme managérial (mondialisé) et d’une géopolitique dans laquelle les Etats-Unis doivent s’engager. Il faut accompagner le pays à la fois pour faire face à des concurrents internationaux et des adversaires géopolitiques, les deux étant indissociables.
Dès la fin du 19ème siècle, le « management scientifique » est un enjeu politique pour les Etats-Unis. Être capable d’absorber, de discipliner rapidement et de rendre « contributeurs » à l’économie les différentes vagues d’immigration, est essentiel. Le Taylorisme permet de mettre au travail massivement des populations sans qualification particulière. Il continuera à jouer ce rôle dans les années 20 et 30, en particulier lors de la grande dépression où des millions de personnes ont quitté les campagnes pour les villes. Si les rémunérations sont ensuite « justes » et le travail un minimum « coopératif » et « démocratique », le taylorisme comme le fordisme sont alors un facteur-clé de paix social pour une nation en hyper-développement. En arrière-plan, les réseaux du management américain se mettent en place, de la Taylor Society à l’American Management Association en passant par l’Academy of Management. Le tout de façon très poreuse et ouverte à des conversations avec l’Europe, l’URSS ou l’Asie. Dans son histoire, le phénomène managérial est ainsi multiple, et sa généalogie n’a rien de spécifiquement américain (ou étatsunien).
Avec ces premiers résultats, le projet HIMO montre cependant une « américanité » forte dans l’articulation avec une forme de géographie politique globale. Si les Etats-Unis importent les principes et les techniques de la géopolitique au début des années 40 (voir notamment les travaux de Florian Louis), c’est à la même époque et dans le même mouvement que se développe l’ambition d’un mode d’organisation du travail dominé par les Américains et à travers lequel (subtilement) s’installerait une géopolitique américaine.
Cela passe par une association directe entre « management » et patriotisme marquée dans les corps (notamment au fil des 87 000 morts, 100 000 handicapés et 2 000 000 de blessés plus légers induits par la mobilisation industrielle américaine). Le « management » est alors le moyen d’une victoire américaine. Cela passe aussi par l’articulation avec une logique d’organisation ancrée dans des systèmes de représentation de plus en plus intégrés par des structures et des standards américains. Pour « manager », il faut représenter les situations, les calculer mais aussi (surtout avec la guerre), les visualiser de loin. C’est ce que le « cerveau électronique », sa mise en réseau et sa démocratisation vont permettre de faire conjointement quelques décennies plus tard. Et les standards, acteurs, techniques de ce « management » équipé vont devenir de plus en plus étasuniens, jusqu’aux plateformes planétaires incarnées aujourd’hui par les GAFAM. Cela passe enfin par des connaissances (plus que des compétences), sur lesquelles les Etats-Unis ont su assoir un leadership impressionnant, des grandes revues internationales aux conférences en passant par les standards de formation, tous largement américains par leur histoire (MBA, EMBA, DBA, EDBA, MiM…).
Et la Havard Business School a souvent joué un rôle crucial dans ce leadership d’un management transformé en machine épistémique, au service d’experts managériaux. Les cabinets de conseil en management, tout particulièrement ceux des domaines de la stratégie, ont largement accompagné le mouvement induit par les business schools américaines. Encore aujourd’hui, les grands leaders restent américains. Les sociétés de marketing et les logiques obsessionnelles pour l’innovation ont pris une place centrale côté « marché », avec l’émergence d’un « American Way of Life » encore largement diffusé et révisé aujourd’hui par les chaînes de streaming.
Sur un stade de foot américain, avec des arbitres américains et des règles du jeu encore largement sous influence américaine (au moins jusqu’au point de bascule de la puissance chinoise dans les années 2010), peu d’équipes adverses sont susceptibles de remporter le match. Les Etats-Unis ont trouvé une façon de faire une géopolitique à la fois par le numérique et par les modes d’organisation du travail (et des marchés). Comme le montrent les travaux liés à HIMO, souverainetés numérique et managériale n’ont jamais été dissociés par les Etats-Unis. La seconde guerre mondiale puis la guerre froide ont été des moments forts de re-légitimation et de reconfiguration de ce « management » désormais globalisé, au service d’un capitalisme lui-même globalisé (et américain).
La fin de la journée du 17 décembre a été l’occasion d’échanger sur la multipolarité croissante du monde « managérial » et « organisationnel » depuis les années 2000. La Chine, l’Inde, les pays du Moyen Orient, l’Amérique du Sud, l’Europe, contribuent incontestablement à une nouvelle géopolitique multipolaire dont les Etats-Unis restent cependant centraux. Mais pour encore combien de temps ? La Chine mise de plus en plus sur des nouveaux modes d’organisation du travail avec notamment la certification « New Quality Productive Forces ». Elle construit par ailleurs une géopolitique du numérique, par ses infrastructures en propre, ses stratégies spatiales et le développement massif de l’IA. Cette géographie politique est vraisemblablement différente de la « géopolitique » occidentale. De façon pragmatique, elle donne naissance à une nouvelle topologie politique davantage inscrite dans une logique des « interfaçages », la latéralité et la fluidité, que son contre-point américain.
Dans ce jeu, où sont la France et l'Europe ? Quelle place tiennent les grands défis sociétaux tels que le changement climatique ou la crise évidente du sens au travail ? Où sont les logiques de communs et d'organisation alternative ? Si force est de constater qu'elles apparaissent souvent comme une dimension de cette géographie politique encore en quête d'adversaires, elles n'ont pas le rôle d'une mobilisation existentielle commune. Celle dont notre époque a cruellement besoin.
* History of Institutional Management & Organization (HIMO), dont je suis le coordinateur.
** « Histoire et géopolitique du conseil en management : le tropisme américain », journée de recherche de l’OPC, 17 décembre 2024, Université Paris Dauphine-PSL