Organologia LXVI
Cultiver son style
Cultiver son style
Quand j’étais au collège, une de mes camarades n’était jamais habillée comme les autres. Sa mère lui faisait ses propres robes, des vêtements uniques tout en assemblages et récupérations d’habits passés. Selon moi, chaque pièce était faite avec goût et originalité. Mais qu’importe le travail, le verdict de la classe était invariablement le même : « ça ne ressemble à rien ! », « tu t’habilles chez Emmaüs ? », « T’as pas de goût ! ». Au-delà du cruel de ces retours, je me suis longtemps interrogé sur le pourquoi. Pourquoi ces choix vestimentaires ? Les raisons étaient-elles économiques ? Un manque de revenu expliquait-il l’impossibilité d’acheter à sa fille les marques habituelles ? Professionnelles ? La maman étant « designer », « styliste », « couturière », où quelque chose d’approchant ? Politiques ? Tout cela exprimant un engagement écologique ? Je n’ai jamais eu de réponses à ces questions. En revanche, cette expérience m’a permis pour la première fois de m’interroger sur la notion de « style ».
Dans nos sociétés, le style se choisit, et par là on entend à la fois une esthétique et un achat. A chacun ses marques, ses textures, ses formes, ses couleurs dominantes, à trouver au fil du temps, notamment tout au long de conversations avec les copains et les copines. Aujourd’hui cette quête se fait sur les réseaux sociaux et de plus en plus, en échange avec l’IA.
Dans nos sociétés consuméristes, tout cela est crucial. Le style devient une possibilité à trouver au dehors, dans l’espace balisé du marché, du préfabriqué. C’est comme cela qu’il prend un sens. Sinon, « ça ne ressemble à rien ». C’est peut-être génial. C’est peut-être la mode de demain qu’un styliste en veille va repérer. Mais aujourd’hui, « t’es nobody » ! Et bien sûr, les expressions du style sont toujours à durée déterminée. Nouveauté d’aujourd’hui, il est le ringard de demain.
Le style dont j’aimerais parler dans ce nouvel Organologia n’est pas une voie empruntée ou achetée. Il ne passe pas par les chemins d’une algorithmie. Il est une voix élaborée patiemment, dans une conversation libre et patiente avec les autres. La philosophie s’est depuis longtemps saisie de la question du style dont on trouve des traces dans les pensées les plus lointaines comme les plus contemporaines.
Pour les philosophes, la question du style ne se réduit pas à un problème de goût ou d’ornement de la vie. Elle est plutôt le mode d’expression d’une singularité à découvrir et redécouvrir en permanence. Elle est une modalité de l’existence. Dans un monde de compétition et de standardisation, le style devient même une recherche essentielle à la survie.
Pour certains, il est une manière d’habiter le monde, un geste existentiel. Nietzsche en fait ainsi une « puissance créatrice », une santé à entretenir, une nécessaire affirmation de soi. Montaigne insiste sur une pensée soucieuse de se dépeindre elle-même, de se révéler à elle-même. Le style est ainsi souvent apocalyptique, il révèle et dévoile une vérité en mouvement.
D’autres encore en font une relation au monde. Sans être un écran, le monde apparaît à chacun d’entre nous. Il se donne d’une façon particulière, ni strictement personnelle, ni véritablement ancrée dans une nature extérieure qui lui serait propre. Pour Merleau-Ponty, chaque artiste, chaque œuvre exprime son style propre, entendu comme une « manière d’apparaître ». Ce phénomène est toujours singulier et incarné. L’idée se retrouve dans plusieurs philosophies de l’esthétique, notamment la pensée de la présence et de l’expérience chez Jean-Luc Nancy pour lequel le style est un « mode d’être avec ».
De façon plus politique, d’autres encore ont vu dans le style des possibilités de résistance indissociables d’un paradoxal conformisme. Dans une société gouvernée par des règles, des procédures, des indicateurs multiples, le style permet de résister en développant un mode de vie propre. On retrouve cela bien sûr chez Foucault avec son travail de soi sur soi, une invention de soi. Dans un univers capitalistique où les identités se réduisent de plus en plus à des missions, des fiches de poste, des profils, des compétences, des performances, l’originalité suppose plus que jamais une activité. Le style devient alors une façon d’échapper aux processus évaluatifs, au benchmark et comparaisons systématiques. Deleuze défend ici la thèse d’une pensée dont le rôle doit être la production du nouveau, d’une différence. Une différence en lien bien sûr avec les répétitions avoisinantes.
Ainsi, les philosophes du style nous incitent à nous éloigner des réactions de mes camarades de collège. Le style ne se possède pas. Il se construit et se déconstruit patiemment. Il suppose une attention extrême à l’attention portée à sa réception, surtout aujourd’hui où les modes d’expression sont de plus en plus médiatisés par le numérique.
Cultiver son style, c’est à la fois traiter l’exigence de compétition et la dépasser. Un monde où tous et toutes prendrait soin de leur style et de celui des autres serait d’ailleurs paradoxalement beaucoup plus solidaire et moins compétitif. Dans tous les cas, à l’heure de l’IA, la question du style devrait être une obsession commune. De nombreux automatisme de la pensée vont plus que jamais être automatisé. Les processus créatifs vont également être mis à mal. Comment tenir ? Certainement pas à en se limitant à trouver le bon outil d’IA pour faire le job. Et certainement pas en se formant aux meilleures techniques de « promptages » ou en collectionnant les certifications IA.
Plus que jamais, les consultants et les managers de demain vont devoir cultiver leur style ; trouver leur manière d’être et d’apparaître. Ce point m’a souvent frappé dans le milieu du conseil : celles et ceux ayant attient le graal du statut de « partner » ont souvent cette singularité. Une voix particulière, un peu plus libre, un peu plus dissonante. Bien sûr, le conseil reste un milieu très conformiste fait de marques, de procédures, d’outils et de pratiques rassurantes et légitimantes. Mais ces singularités résonnent souvent avec cette matrice. Il faut toujours un fond de normes pour faire apparaître un écart. Et cet écart se construit souvent en conversation avec les possibilités données par la matrice et d’autres matrices.
Donnons-nous suffisamment la possibilité aux étudiants de l’université de penser et construire leur style ? D’échapper aux écueils du bon élève et de la révolte pour la révolte ? Je n’en suis pas sûr.
En revenant finir ce billet nocturne après une nouvelle marche sur Times Square, je reviens nourri pas un exemple inattendu. Sur ce lien que j’ai tant fui lors des séjours précédents à New York, je suis plus fasciné que jamais par la question soulevée ici. Cette place gigantesque qui n’en est pas une est tout sauf le nid du style. On la traverse en général rapidement. La plupart des personnes que j’ai observé y reste en moyenne 20 minutes. Elle la regarde à peine. Les photos et surtout les selfies sont la pratique dominante. Tout autour, des centaines de personnes en mode survie tente de gagner quelques dollars à partir de ce flux infini. Tout autour, des publicités standardisées sont affichées sur des écrans gigantesques. La quasi-totalité des marques présentées sont connues autant à New York qu’à Paris, Shangaï, Berlin ou Buenos Aires. Et au milieu d’une foule compacte du début de la nuit, j’aperçois le fameux « cow boy en slip » (« naked cowboy ») en train de se faire prendre en photo par un groupe de touristes ravis. Depuis 1999, cette figure mythique de Time Square se montre à la foule. A 54 ans, je me dis que la concurrence a dû être féroce. Je me dis qu’aujourd’hui, un cowboy plus jeune pourrait prendre sa place, aurait dû prendre sa place. Et pourtant, cela n’est toujours pas arrivé.
Pourquoi ? Au-delà d’une paire de botte, d’un chapeau et de muscles que tout le monde pourrait acquérir (bon – presque tout le monde), le naked cowboy incarne son histoire. En le voyant passer au milieu de la place, son visage, sa démarche, sa gestuelle sur la guitare, et visiblement son phrasé, ont quelque chose d’immédiatement reconnaissable. Et même les innombrables photos, vidéos en ligne ou image de lui générée par l’IA ne le remplace pas. Elle l’amplifie. Nombre de personnes lui demandant une photo l’ont cherché longuement sur place.
Demain, l’IA pourra sans doute collecter des données, les traiter et écrire des papiers de plus en plus propres. Mais une pensée est aussi incarnée. Elle doit s’incarner. On veut entendre Katheryn Hayles, Hartmut Rosa, Henry Mintzberg, Karen Barad, Isabelle Stenger bien au-delà de leurs écrits. Ils sont aussi une voix et une pensée incarnée en mouvement. A la lecture de leurs travaux, cette force incarnée fait partie de l’expérience. Ce point m’a particulièrement frappé lorsque j’ai eu l’occasion de rencontrer pour la première fois Bruno Latour. Au-delà d’un style esthétique bien travaillé (notamment avec son chapeau), le sociologue était un phrasé, une posture, une voix, une irrévérence taquine.
De la même façon, le consultant qui dure incarne, exprime, produit une singularité. On veut précisément lui ou elle dans le contrat. On veut sa façon « cool » et « empathique » d’aborder les équipes. On veut retrouver son « sang-froid ». On aime sa « capacité d’improvisation ». On apprécie son humour toujours à point pour détendre les situations les plus conflictuelles. Ces formes de relations sont liées à une trajectoire personnelle, résonnante avec ces autres en faisant les traits d’une réputation.
Au-delà du compétitif, je répète cette conviction profonde : un monde cultivant de façon croisée le style de chacun peut-être un monde plus solidaire. C’est aussi une chose qui m’a frappé chez le « naked cowboy » : les autres performers de la place le connaissent, le reconnaissent, le respectent. Et il sait aussi avoir une attention pour ces autres, pour cette place, pour son public*.
*Tout ne peut pas bien sûr se limiter cette expérience. Voir notamment ce billet.