Organologia LXXXIII
Tout s'accélère, plus rien ne se passe
Tout s'accélère, plus rien ne se passe
C’est un défaut parmi d’autres sur une longue liste. J’adore la série des John Wick.
Pas de grande promesse métaphysique*. Il ne s’y passe rien. Les événements (prévisibles), l’action, sont tellement continus que le film ne déploie pas vraiment une histoire. L’issue est sans surprise et sans morale. Mais chaque « épisode » est une atmosphère incroyable faite de lumières, d’ombres, de textures, de formes plus ou moins nettes, d’ennemis sans visages ou tout en affects pour le héros. Leur héros.
J’aime cette esthétique débordante de l’espace et du temps de chaque scène. Une esthétique emportée et portée par tous les grands mouvements et toutes les accélérations. Et chaque plan est imprégné de l’esthétique de tous les autres. New York puis Rome sont l’atmosphère totale des premiers chapitres.
Le réalisateur des John Wick est un certain Chad Stahelski. Cascadeur, coordinateur de cascades, expert en mouvements et scénographie rythmée, il est devenu sur le tard réalisateur. Son camarade de jeu, David Leitch, l’a accompagné au début de cette aventure. Il est lui aussi cascadeur de formation. Ensemble, ils ont imaginé et expérimenté tout un univers de rythmes nouveaux** fait de « gun-fu » et de « dog-fu ».
Il y a quelque chose de très révélateur de notre époque dans cette métamorphose, celle de cascadeurs devenant réalisateurs. Aujourd’hui, le rythme prime. Et l’accélération décrite par le sociologue Hartmut Roza est avant tout cinématographique. Tout est images éphémères se télescopant à un train d’enfer. Autour de moments-clés, de scènes posées et même parfois silencieuses, le film n’est qu’un tsunami de combats, d’esquives, de coups, d’explosions, de plans, de contre-plans, de visages en souffrances succédant à d’autres vissages en quête du coup ou du tir décisifs.
On s’épuise à suivre un héro s’épuisant, s’effondrant, se relevant, souffrant, avançant… Mais avançant vers quoi ? Progressant vers quel but ? Quelle morale ? Quel sens ? Ici, un rythme infernal efface tous ces questionnements. Dans l’espace saturé d’un épisode de John Wick, l’événementialité est tellement poussée à l’extrême qu’il n’y a plus d’événementialité. Il se passe tellement de choses qu’il ne s’y passe rien.
Au sortir d’un John Wick, on est encore habité par la trépignation de l’intrigue, pris dans une fréquence de vie que l’on veut plus quitter. Et autour de ce héro sympathique, tout devient indiscernable. La mort se fait spectacle et esthétique. On tue avec classe. Les « méchants » admirent tous cet Babayaga dont leur mission est pourtant bien de mettre fin au mythe. « I am a huge fan of your work » confie ainsi le personnage joué par Mark Dacascos, un tueur engagé par la « table » pour tuer Wick.
Rien ne se dénoue dans les épisodes et au fil des épisodes. Il n’y a pas vraiment de péripéties. Les tragédiens grecs peuvent se rhabiller.
Le parallèle avec nos sociétés et notre capitalisme numérique est troublant. Aujourd’hui, le rythme prime sur l’événementialité. Il faut placer chacun et chacun dans une expérience fluide, un enchaînement de vidéos et d’images dont les trous et les suspensions sont rendus insupportables. Plus vraiment d’espace pour se subjectiver profondément. Nos subjectivités sont pré-assignées par l’espace numérique lui-même.
Dans un monde où les temps d’écrans explosent, où la connaissance tout entière est désormais supposée être là, le réel et le numérique, l’imaginaire et le réel, les sujets et les objets, deviennent indiscernables. Cette tendance est des plus inquiétantes. Dans ce monde où le faux, le moral, l’événement perdent de l’importance, dans cet univers où l’IA peut en quelques secondes générer des millions d’épisodes wickiens pouvant saturer tout la surface de nos expériences, la liberté s’épuise. Chacun et chacune devient une des marionnettes de la Table.
* A part peut-être sur l’importance du vivant animal
** Il n’est cependant pas crédité au générique du film.