Organologia LXXXI
De l'entreprise à l'université : le grand abandon ?
De l'entreprise à l'université : le grand abandon ?
Mercredi 28 mai 2025. Je suis pour la journée dans le quartier de la Défense où j’anime un atelier avec les salariés d’un grand groupe. Le thème porte sur le sens au travail. Un projet de plus en plus insensé pour moi. Toujours les mêmes récits convenus d’expériences inconvenantes. Aux uns la perte de sens. Le sentiment d’un univers préfabriqué, vide, artificiel. Ça sent le changement de vie… Aux autres la critique, l’envie d’encore améliorer les choses, peut-être même de les révolutionner. Ceux-là croient encore aux dispositifs, aux techniques, à de meilleurs assemblages. Et toujours les mêmes points de rupture dans les récits. Le télétravail, la financiarisation, les changements de management, les innovations incessantes dans les procédures et dans les outils, et aujourd’hui, l’IA. Pour les uns, la quête du sens est une façon de se régénérer, pour d’autres elle est un grand essoufflement.
Mais ce jour-là, mon groupe va me faire marcher un peu plus loin. Agnès, une cheffe de projet, prend la parole lors d’une séquence durant laquelle j’avais réuni chacun en petits groupes thématiques. « Je me sens de plus en plus plantée dans mon travail. Ma hiérarchie est présente mais elle n’est pas là. Ça tourne dans mes équipes. Les prestataires, les jeunes salariés partis deux mois après être arrivés, les services supports dont je n’arrive plus à trouver les appuis. ».
Comme après une étincelle dans une pièce saturée de gaz inflammable, tout explose alors. Dans le groupe, puis ensuite avec tous les participant, la conversation s’emballe. Chacun évoque ce sol qui ne porte plus. L’organisation est devenue un vide. Il y a bien des plateformes multiples, des numéros à contacter, des managers disponibles, mais tout cela sonne creux.
Une partie des salariés sont pourtant revenus du télétravail. La majorité n’est plus qu’à un jour, très exceptionnellement deux jours. Et tous évoquent pourtant ce que le « come-back » a confirmé : un vide rempli de messages et de notifications. Les collègues s’évitent et se retrouvent finalement sans plaisir. Ils butent sur l’absurdité de normes, de gestes, de pratiques si diffuses dans le silence d’une réunion Teams, dans la construction d’un KPI, dans les prompts, les annotations ou les paramétrages dont on pouvait partager les fenêtres ou les écrans bien propres pour se rassurer. Beaucoup regrettent le confort d’une maison ou d’un appartement, ce lieu protecteur. « Le covid, c’était pas si mal. J’étais avec mes proches. J’étais plus avec moi-même. La menace de ce virus m’a replié sur l’essentiel. » Bien sûr, des seniors disposant d’une résidence secondaire aux juniors serrés dans des logements exigus, les ressentis peuvent différer fortement.
Lundi 8 septembre, 13h. Je déjeune sur Paris avec une quinzaine de collègues de plusieurs institutions. Nous nous retrouvons pour travailler un projet l’après-midi. Pour tous, c’est une aussi une pause au milieu d’une rentrée chargée. A l’approche du dessert, les langues se délient.
Marc se lance le premier : « Je n’ai plus d’assistante depuis quatorze mois. J’ai à nouveau géré seul cette rentrée avec mes étudiants. Et tout autour, pas vraiment d’aide. Depuis mon début de carrière, j’ai vu progressivement tous les services de support se muer en structure de contrôle. On demande de nous jeter une bouée de sauvetage, et on nous répond que notre maillot de bain n’a pas la couleur réglementaire ! ». Les anecdotes se multiplient. Ordinaires. Ennuyeuses. Inquiétantes parfois. Sarah témoigne à son tour : « Je suis complètement en rade dans un projet ANR. Mon doctorant est en arrêt. L’équipe est en surchauffe sur tous les sujets et n’arrive pas à me donner du temps. Certains m’avaient dit de toute façon un « oui » poli quand je les avais sollicités. Et tout autour, je me sens complètement seul. J’ai tapé à toutes les portes, mais à chaque fois on m’a surtout rappelé à quoi je m’étais engagé. »
A la fin, tous et toutes partagent le même sentiment : celui d’un abandon par leur propre institution. Paul nous explique : « Je suis seul face aux étudiants. Seul face à mes équipes. Mon organisation n’est plus qu’une absence. Des refus. Des mails de réponse renvoyant vers d’autres. Les couloirs sont pleins de bureaux vides de télétravailleurs, de congés maladie en explosion, de présences furtives des collègues courant après un peu de temps pour leur recherche ou leur santé mentale ».
Les témoignages se succèdent. Etrangement, personne ne s’écoute vraiment. Chacun surenchérit sur sa misère. Et celle des autres ? Celle de ces administratifs mal payés, aux primes rares et eux aussi de plus en plus esseulés ? Ces agents fonctionnaires et contractuels, gérés sans véritablement l’être. Abandonnés eux aussi. Ces étudiants dont l’avenir devrait être toute la priorité du système. Les former au mieux pour un métier. Et à l’université, les former au mieux pour une vraie citoyenneté. Mais là aussi, on cultive l’abandon. Faute de moyens, on multiplie les élagages et les évaluations faciles. On expose nos apprenants à la tentation de l’IA, aux travaux de groupe où chacun tourne et optimise ses contributions, à des séquences pédagogiques toujours plus courtes et allégées. On abandonne souvent à leur place. Et tout autour, les discours ne parlent que d’apocalypses, de la planète en feu aux emplois bientôt en poussière au fil des péripéties de l’IA. Quel horizon ! On les incite à se projeter dans des métiers dont personne ne sait vraiment ce qu’ils seront dans trois, quatre ou cinq ans. On les transforme par avance en victimes davantage qu’en acteurs de leur vie.
6 octobre 2025. En mouvement dans le métro pour un rendez-vous avec un « partenaire », j’apprends la démission soudaine de notre premier ministre. Moins de 24 heures après sa nomination, l’hôte de Matignon jette l’éponge. Les premières justifications me surprennent. Même si la farce a été de courte durée, elle m’inspire à nouveau le même sentiment. La plus haute tête de l’Etat se sent peut-être aussi abandonnée par l’institution, la structure, les équipes. Son institution, sa structure, et ses équipes. Et dans ce (bref) renoncement, elle renforce le sentiment d’abandon de tous les autres.
Dans les trois cas, l’organisation est une présence absente. Elle est évitement, dérobade, glissade. Et chacun est l’abandonné de tous les autres. Un abandon-activité. Ces abandons ne sont pas une passivité, un simple non-événement. Ils sont au contraire vécus comme une agression, une humiliation, une désolidarisation. Chacun est « abandonné par ». Il y a sans doute quelque chose à psychanalyser là-dedans. L’organisation est toujours un peu une famille de substitution. Les figures maternelles, paternelles, fraternelles, ne sont jamais loin. Cet abandon renvoi à un rejet premier. Et le management y est parfois pour quelque chose. A force d’infantiliser ou plus récemment, de « gamifier », il nous fait vivre ou revivre des drames dignes de l’enfance.
Politiquement, cet abandon organisationnel n’est pas seulement une question de responsabilité. Si à chaque fois les personnes ou les institutions attendues ne prennent pas leur responsabilité, on se rend compte que finalement l’organisation elle-même est une boucle de reporting et de renvoi des responsabilités vers un ailleurs. Mais à la fin, chacun devient cette dernière ligne sur laquelle tout retombe. Pour mon groupe de managers comme pour mes collègues, chacun est devenu l’incarnation d’une institution à lui-seul. Le manager devient comptable de toute l’entreprise pour ses équipes ou ses clients mécontents. Mes collègues deviennent comptables de toute l’université devant leurs étudiants, leurs équipes et finalement toutes les parties-prenantes internes et externes. Avec cette éthique fractalaire, tous et toutes deviennent les « managers-éponges » d’un de mes billets précédents.
Alors, où est l’espoir ?
Au-delà de la stratégie, il faut sans doute revenir à la mission comme le suggère mes collègues des Mines. Retrouver une activité collective sensée doit primer, avant l’activité collective différenciée. Dans le cas de l’université, il est peut-être temps de se souvenir de l’universitas. Nous sommes tous et toutes les membres d’une grand communauté, une communauté débordant notre institution*. Il faut remettre en lumière les engagements, les beaux gestes, les fiertés. Tout ce qui fait tenir ces ensembles, des entreprises aux universités, non pas « en dépit de », mais « grâce à ». Ces multiples dons, solidarités, initiatives collectives, que le sentiment d’abandon de plus en plus présent fait oublier. Il faut cultiver de nouveaux modes de leadership et de nouvelles formes de démocratie au-delà des lieux habituels. Il faut espérer des politiques publiques misant à nouveau sur l’éducation. Surtout, il faut expérimenter pour renouer avec des formes de fraternité et penser l’organisation comme ce qui précisément devrait éviter l’addition des misères. Dans cette direction, il faut sans le moindre doute accepter aussi que le travail n’est pas ou plus le moment du sens ou dans tous les cas, le seul moment du sens. La flânerie, la dérive, la déambulation doivent retrouver une place dans nos vies, organisées comme non-organisées, ce que j’ai appelé ailleurs une « éthique du voyage ».
Plus que jamais, il faut sans doute lire ou relire Walter benjamin. En particulier son propos merveilleux sur l’oisiveté**. On n’est jamais abandonné quand on est oisif. On s’abandonne pour mieux se réinventer.
* Je suis professeur DES universités.
** Walter Benjamin explique ainsi dans ses notes qu’ « Il ne faut pas passer le temps – il faut inviter le temps chez soi. Passer le temps (chasser le temps, le tuer) : le joueur. Le temps gicle hors de lui par tous les pores. – Charger du temps, comme une batterie charge de l’énergie : le flâneur. Enfin le troisième : il prend le temps en charge et le restitue sous une forme transformée – celui de l’attente : l’homme qui attend. ». [L’ennui, éternel retour, D 3,4]