Organologia XCIII
Impossible mais réel : les vertiges d'Escher
Impossible mais réel : les vertiges d'Escher
Maurits Cornelis Escher est un artiste à part. Ses gravures, ses œuvres, sont minérales, précises, expérimentales et organiques à la fois. Elles sont uniques dans l’histoire de l’art tant elles flirtent avec la géométrie, la logique et les neurosciences.
Le travail de l'artiste néerlandais a sa part de mystère. Un mystère que respecte pleinement la remarquable exposition en cours à l’hôtel de la Monnaie. Les 200 œuvres sélectionnées sont parfaitement mises en valeur au fil d’un parcours expérientiel et pédagogique. Oui, je l’avoue, j’ai passé un moment particulièrement agréable lors de cette visite dont j’aurais juste aimé profiter des charmes avec un peu moins de compagnie !
Escher est passionnant d’un point de vue phénoménologique. Avec lui, on éprouve totalement les enseignements de Maurice Merleau-Ponty. Toute expérience sensorielle est impossible à totaliser. Elle suppose un regard pris dans une activité. On est toujours pris dans le monde davantage que face à lui. Notre expérience est un éternel « système à entrées multiples » comme le dit très bien l’auteur de Phénoménologie de la perception.
Et parmi tous nos sens, l’œil à une place à part. Avec lui, on peut faire tout un univers. Mais il n’est en rien représentation du monde. Le regard posé par l’œil reconnait des formes et des structures. Il active une logique déjà dans notre mémoire sensorielle. De fait, on « voit » rarement les choses. On les reconnait. Voir vraiment serait épuisant. Et comme le dit également Merleau-Ponty, cette reconnaissance est souvent trompeuse. La perception est illusion, façonnage d’un monde par composition. Un enchainement de monstres. Et Escher nous restitue ces monstres à la perfection.
L’univers d’Escher résonne avec celui de Merleau-Ponty. Il exprime des réels impossibles. Les fameux escaliers dessinés par l'artiste* sont à l’échelle de nos expériences. Dans l’événement de nos sensations, tout arrive en même temps dans des sens et des directions multiples. Nous pensons saisir l’ensemble d’une scène. Mais cette scène n’aucun sens comme ensemble et suit une topologie générale aberrante. La montée des uns est incompatible avec la montée des autres si l’on s’ouvre à toute la relativité des expériences. Tout est réel tout en étant impossible saisi comme un tout.
Chez Escher, le fond est par ailleurs indissociable de la forme. Pour prendre forme, des objets ont besoin de fond et le fond ne peut exister sans forme. Avec Escher, le vide est la seule impossibilité. Le vide absolu est strictement impossible. Avec Escher, on devine que les possibles et le réel sont dissociables perceptivement. La phénoménologie est bien une question d’expérience sensorielle et non de logique.
Mais l’artiste nous emmène plus loin dans le mystère. Son mystère. Certaines de ses gravures nous engagent dans le glissement du minéral à l’organique, du carré à l’animal, du mort au vivant. Sans nous donner la clé du mystère le plus essentiel, l’artiste nous fait entrer dans une métamorphose, un mouvement dont rien ni personne ne saisira jamais la totalité. Une totalité illusoire.
Subtilement, Escher fait cependant l’impossible. Il met en continuité représentation et expérience. Il fait dialoguer l’ontologie la plus sauvage avec le géométrique. Le second est poussé vers des limites nouvelles, vers l’absurde, pour faire ce que la phénoménologie d’Husserl aurait sans doute vu comme un mur infranchissable. Le néerlandais explose la géométrie, allant jusqu’à fasciner les mathématiciens et les scientifiques de son temps.
Tout cela est loin de Bacon, de cet art senti immédiatement que Gilles Deleuze préférait. Pour le philosophe de Vincennes, l’œil était un maléfice à déjouer. Loin de la perception, loin de l’illusion, il fallait revenir à l’immanence la plus brute. De ce point de vue, Escher est trop obsédé de représentation, d’artifices, de lignes logiquement illogiques.
Pourtant, je pense que se limiter à ce constat ce serait un bien mauvais procès et un éloignement du mystère de l’œuvre eschérienne. A l’image de la couverture de cet Organologia, Escher pousse si loin le vertige du visuel qu’il en fait écrouler l’artifice. On finit à nu, replongé dans le préréflexif, le flux, l’événement primaire du monde. Tout ce que Deleuze mettait au centre de sa philosophie. Avec l’œuvre d’Escher, la subjectivation est épuisée et avec elle toute objectifivation. Très paradoxalement pour un artiste à la ligne si claire, Escher nous replace dans une expérience indiscernable. Il nous prépare à l’expérience de l’image-temps, cette image au cœur de la construction de nos mémoires les plus profondes, celles de nos corps explosés et d’un univers sans fin.
Avec Escher, on revient vers ce qui peut unir Merleau-Ponty et Deleuze : la profondeur et l’épaisseur primaire des choses. Avant et au-delà des sens, sans le moindre centre, sans sujets possibles pris dans un mouvement logique, tout arrive et tout se lie.
L’histoire du labyrinthe d’Eco et d’Annaud le montre bien. Je l’évoque dans l’introduction d’Apocalypse managériale et un article récemment publié dans Culture and Organization. Dans son livre Le nom de la rose, Umberto Eco avait imaginé une librairie labyrinthique hébergée dans un grand aedificium. Il en avait même fait le « plan littéraire ». Mais quand Jean-Jacques Annaud a voulu concrétiser l’expérience en adaptant au cinéma le bestseller d’Eco, il a rapidement buté sur l’impossibilité de réaliser les volumes, les lieux, les espaces et les mouvements décrits dans le livre. Il était impossible de les systématiser. En s’inspirant des escaliers d’Escher, Annaud a alors mis en place une structure située dans un fond sombre et mis en place des escaliers dont on ne sait plus s'ils ils montent ou s'ils descendent. Il a travaillé des reflets, des ombres, des formes imbriquées pour rendre ses ensembles vivants et auto-génératifs. Comme Escher, il nous donne ainsi un vertige absolu en nous perdant dans les mouvements aberrants d’un lieu dont l’urbanisme n’a de sens que pour le système de classification personnel du libraire et de son assistant. Le temps lui-même devient ce qu’il est : une structure d’événements toute relative à l’aventure des explorateurs de la librairie, Adso de Melk et Richard Baskerville. Annaud produit un monde avec un peu de géométrie et le transforme en un événement sauvage primaire, bien au-delà et avant la perception.
Oui, en marchant le long des quais de Seine ce soir, j’ai l’impression qu’Escher a réconcilié Merleau-Ponty et Deleuze en les entrainant dans un même vertige. Là est peut-être tout son génie.
* Reprenant notamment le principe de l’escalier de Penrose.