Organologia LXXII
Temps et espace :
comment les réconcilier dans les études organisationnelles ?
Temps et espace :
comment les réconcilier dans les études organisationnelles ?
Tout travailleur sait ou sent cela. Le travail doit avoir un lieu : dans l’open space, à la maison, dans les transports au commun, sur une plateforme… Il se passe quelque part. Bien sûr, il est également un espace. Le geste du travailleur a besoin de son volume et de ses surfaces. La machine, le bureau, le comptoir de bar, le tableau de la salle de classe sont autant d’espaces où se déploie le travail. Et bien sûr, pas de travail sans emploi du temps, sans durée, sans planning, sans projet. Le travail a besoin de ses temporalités.
Pour celles et ceux en charge de l’organisation du travail, il faut bien donner une place à chacun, assigner des espaces pour les tâches, définir des horaires attendus, échelonner dans le temps des délivrables. Indissociablement, les managers et les organisateurs en général façonnent des spatialités et des temporalités pour le travail. Avec les techniques de visioconférences, les messageries électroniques et l’IA, ils étendent, décentrent et hybrident de plus en plus les spatialités et les temporalités des travailleurs.
Pourtant, la littérature en théories des organisations s’est fortement différenciée sur ces questions. Aux uns l’espace, le lieu, le site, les surfaces, les volumes, la carte. Aux autres le temps, les temporalités, les événements, la durée, les épisodes, les rythmes, les péripéties, les épiphanies. Des workshops, des conférences et des numéros spéciaux sont ainsi consacrés tantôt à l’espace, tantôt au temps. Les articles et les dynamiques de publication ou de citation ont-elles aussi tendance à dichotomiser les deux communautés ainsi que leurs débats.
L’inséparabilité entre les dimensions temporelles et spatiales revendiquées par de nombreux philosophes allant d’Alexander à Whitehead en passant par Bakhtine est donc de facto écartée. Si le quotidien des organisations et des phénomènes organisationnels semble indiquer avec bon sens leur totale complicité, les universitaires sont plus exclusifs dans leurs écrits.
Il faut dire que les théories historiques des organisations n’aident pas forcément à cheminer vers une réconciliation. Les approches néo-classiques transforment l’organisation-entreprise en simple point ou une boite noire. Tout se joue finalement dans les mécanismes de marché internes et externes. Et le marché n’a ni spatialité ni temporalité. Tout y est instantané et finalement, centralisé dans un lieu unique, omniscient, de fixation des prix. L’organisation est alors un vide spatial et temporel. Sur ce chemin, l’espace et le temps ne peuvent pas être réconciliés puisqu’ils n’existent pas. Tout se joue dans le respect d’une concurrence pure et parfaite permettant l’équilibre du marché.
Lorsque que les théories bureaucratiques, tayloristes et ingénieriques commencent à donner corps à l’organisation, elles le font en dissociant finalement ces questions ontologiques*. Les règles sont un espace normatif au sens strict, et le temps rationnel précédant leur conception est finalement sans durée. S’il se fait événement, il est alors nécessairement négociation, ajustement, hésitation, et donc il n’est plus vraiment rationnel. Au mieux, les théories bureaucratiques complexifient l’espace matériel des organisations en lui ajoutant un espace symbolique. Mais elles laissent de côté les processus et la durée de l’organisation.
Les tayloristes ne font pas mieux. Ils assignent une place à chacun dans l’espace de l’organisation dont ils posent des frontières imperméables. Puis dans l’espace, sous contrainte de l’espace, ils optimisent le temps ; un temps rationnel, réversible, linéaire. L’espace euclidien permet un temps déployé, spatialisé, normalisé. Espace et temps sont ici superposés davantage qu’articulés. Et ils n’ont rien d’incarné, d’expérientiel ou de relatif.
Avec l’école des ressources humaines ont peut enfin trouver le temps long, et l’espace se fait plus subtilement environnement de travail. Puis avec les théories institutionnelles de l’organisation, le temps peut se faire long lui-même. L’histoire trouve enfin sa place dans les règles et les habitudes. Les champs organisationnels deviennent des espace-temps relationnels où les habitus se forment et se diffusent. Mais à nouveau, espace et temps ne sont pas articulés par les théoriciens.
Plus récemment, les débats théoriques autour des approches processuelles, pratiques ou critiques ont fortement renouvelé les débats. Mais les approches processuelles ont souvent eu tendance à hypertemporaliser autour des processus et des événements tandis que les approches pratiques ou critiques resserraient sur l’espace comme le cadre de l’habitude, de la domination ou de l’émancipation. Héritage peut-être d’une certaine interprétation de Bergson pour les uns, et de Marx ou Foucault pour les autres, les théorisations se sont polarisées. Les risques sont alors multiples. Les premiers événementialisent tellement le monde qu’ils en épuisent les possibilités d’action et finissent par désincarner fortement le propos. Les seconds contribuent à territorialiser toujours plus l’expérience organisationnelle, contribuant à conflictualiser toujours plus les relations sans rendre les différences productives.
Comment alors penser conjointement temps et espace ? Une ré-exploration serrée de la philosophie processuelle peut donner une clé essentielle. Dans les écrits d’Alfred North Whitehead, on trouve bien une théorie de l’espace (notamment des volumes) inséparable de l’événementialité du monde**. Tout ce qui arrive et devient, volumise, espace et emplace. L’événement fait le lieu et son espace. Une petite anecdote personnelle illustre bien cette idée. Il y a trois ans, j’assistais à une pièce expérimentale à Paris. Elle mettait en scène un amour impossible. Lors d’une séquence vraisemblablement improvisée, une femme amoureuse disait à son amant : « Ma maison c’est maintenant, dans tes bras ». Elle ne lui disait pas « Ma maison c’est dans tes bras » (lieu absolu). Elle ne lui disait pas non plus « Ma maison c’est dans tes bras, maintenant » (espace puis temps). Elle évoquait d’abord un présent, un événement dont le devenir est en cours, puis ouvrait l’espace et le lieu. Pour le chercheur en quête d’observation, cette posture incite à identifier des événements et des non-événements, les complétudes et les incomplétudes, puis à suivre formes, les emplacements et les espacements à l’œuvre dans les processus et les pratiques. L’observation des gestes et des narrations, la reconstitution des événements et leurs conversations, leurs écarts, leurs évitements, doit ouvrir la voie à une topologie nouvelle.
C’est une proposition forte de Beyes et Holt publiée dans un article de la revue Organization Theory sur la topologie de l’organisation. Au-delà de la topographie, celle d’une organisation par la ligne brute, celle d’un dehors et d’un dedans, d’un monde sans nuances et sans intensité, les auteurs proposent d’explorer la topologie. L’espace et le lieu sont alors le produit d’une relation. Il n’y a plus d’espace et de lieu absolu posé par un espace euclidien fait de cercles multes et de dimensions appréhendables a priori. Tout est posé par les relations et surtout, l’expérience des relations. Il faut alors le présent de cette ou ces relations pour construire et même penser la topologie. Et celle-ci va bien au-delà du graphos, qu’il soit fait des lignes du dessin ou des courbes de l’écriture. Il est aussi avant et au-delà de la parole, de toutes ces modalités, de toutes ses restitutions. Seules comptent ici les fonctions de l’événement davantage que les positions des entités.
A partir de là, je pense qu’il faut aller plus loin et spéculer deux grands types de topologies : une topologie du flux et une topologie du moment. Chacune articule à sa façon temps et espace.
La topologie du flux est un nœud d’événements et plus largement, une structure de nœuds d’événements multiples. Cette événementialité espace et emplace. Elle compose des plis multiples formant des lieux et des sites éphémères, dont les mouvements et les trajectoires suivent la logique d’un champ provisoire.
La topologie du moment est très différente. Elle plus subjectivante et co-subjectviante. Pour la comprendre, il faut sans doute revenir à une forme de phénoménologie complémentaire des approches processuelles. La topologie du moment est faite de suspension, de bulles, d’instants éternels sans bords***. Ici, la suspension du temps espace et emplace. Dans l’écriture, dans une étreinte amoureuse, dans l’éclat d’une découverte scientifique, on vit une intensité extrême ou une sérénité profonde. Le temps s’arrête et de l’intérieur de l’expérience, il n’existe plus.
Si pour la topologie des flux, le temps ouvre la voie de l’espace et du lieu, il entifie sur le chemin du flux, avec la topologie du moment c’est plutôt l’inverse. Un vide temporel ouvre un espace habitable, une sphère de vie poétique et imaginative. Le moment est coupure, verticalité dans laquelle peut plonger la rêverie, d’où peut fuser la création. Ce moment est au-delà de la conscience, de sa durée et de ses intentionnalités. On s’oublie dans le moment. Le moment nous dissout pour nous permettre de subjectiver de nouveaux « je » dans le jeu de ses suspensions.
Bien sûr, un même processus organisationnel entremêle intimement topologies des flux et topologie des moments. Lors d'une conférence, les événements s’enchainent, frictionnent, se sérialisent, forment des espaces parallèles convergent parfois vers des séances plénières, des keynote lectures, des événements sociaux communs. Ils sont également ouverts et espacés par des conversations entre les sessions, des fuites vers la ville pour une promenade, un café, un déjeuner, une visite de musée. Dans les couloirs, sur les pas de portes où se fument les cigarettes, lors d’une pause-café, les conférenciers peuvent glisser les uns vers les autres. Parfois, deux vieux amis peuvent se revoir, partager un souvenir commun. Un groupe de chercheurs peut partir dans une conversation passionnée et oublier le programme pour lui préférer un échange dont le contenu vaut toutes les présentations du monde. Ce moment suspendu va peut-être faire bifurquer leur recherche.
Penser ces topologies de temporo-spatialité est essentiel pour les théories des organisations et l’organologie au cœur de mes réflexions. Au-delà de la pertinence scientifique, il y a probablement des enjeux d’agence et de transformation. Concevoir le temps sans l’espace, c’est penser des champs avec moins de possibilité d’action et d’habitation. Se limiter à identifier des lieux et des espaces de l’organisation, c’est rompre avec la vitalité organisationnelle. C’est dépersonnaliser, déshistoriciser, monumentaliser l’activité collective. Plus politiquement, c’est aussi prendre le risque de ne jamais connaitre de paix ou de compromis. Les conséquences pour l’organisation, la stratégie, la géopolitique du management, la conception de l’habitat et des limites planétaires ou encore l’éducation managériale sont nombreuses. Elles restent largement à explorer et expérimenter.
* Au-delà de l’expérience des organisations, c’est d’ailleurs un problème dans les pratiques managériales elles-mêmes Aux architectes et aux spaces planners l’aménagement des espaces de travail. Aux chefs de projet, aux directeurs de projet, aux responsables de RD l’ordonnancement des temporalités du travail.
** Ce point n’a pas échappé à Jean Wahl dans son ouvrage Vers le concret . Dans le chapitre consacré à Alfred North Whitehead (pp. 127-184), il insiste particulièrement sur la théorie de l’espace déployée par le philosophe dans sa métaphysique processuelle. Extraits : "L'espace est dont un ensemble, un volume, une qualité des événements. Il n'est pas juxtaposition de points, mais interfusion de volumes (...). Un événement concret ne peut être logé à un endroit défini dans un espace qui est abstraction. Comment fixer en des points le volume qu'est un événement ? (...) En réalité, un objet est dans tout son voisinage, est ingrédient dans tout son voisinage, pour prendre l'expression de Whitehead, et son voisinage est indéfini." (p. 131).
*** Voir les travaux de Gaston Bachelard sur le moment et l’instant ou ceux de Peter Sloterdijk sur les sphères et les bulles. Pour une application dans le contexte des théories des organisations, voir notamment les travaux de Jenny Helin, Mathilda Dahl, Michèle Charbonneau et Pierre Guillet de Monthoux, notamment : Dahl, M., Guillet de Monthoux, P., & Helin, J. (2022). The poetic teaching space: Gaston Bachelard and a third realm in management education. Culture and Organization, 28(3-4), 362-377 ou encore Helin, J. (2023). Temporality lost: A feminist invitation to vertical writing that shakes the ground. Organization, 30(2), 380-395.