Organologia LXXIX
Algo-rythmes
Algo-rythmes
Le capitalisme n’est pas seulement une histoire d’accumulation. Plus que n’importe quel autre système économique, il est surtout une question de rythmes.
De longue date, les économistes ont identifié des cycles au sein des mouvements de nos économies. Des cycles de Kondratieff à ceux de Juglar ou de Kitchin, des mouvements longs au mouvements de court terme, les productions nationales suivraient des dynamiques et des trajectoires bien nettes. Au-delà de ces thèses aujourd’hui discutées, on peut voir le capitalisme lui-même comme une machine rythmique.
Deleuze et Guattari ont ainsi pensé le système capitaliste comme une machine, un système à produire opportunément des interruptions. L’idée est finalement simple : il s’agit de produire et reproduire continuellement des désirs. La suspension, l’interruption, le vide, l’attente, même potentiels, jouent alors un rôle crucial. Le capitalisme nous impatiente. Alors que nous visionnons une vidéo sur Youtube, il met en pause notre documentaire pour nous affliger des publicités. Pour nous sauver, il nous propose alors de passer d’un freemium à un premium. On échappe alors à l’attente pour maintenir ce qui est devenu essentiel : la fluidité de nos expériences client. Nous sommes tous et toutes devenus allergiques à l’immobilité, intolérants à l’attente, impatients à l’extrême. Toute l’écologie de notre attention est tirée par cette économie des désirs.
Nos interfaces ont rendu l’expérience la plus lisse possible. Nos doigts scrollent et glissent à l’infini. Sur cette surface en fait infinie, nous sommes chacun et chacune placés au centre du monde. Quel vertige ! tout nous obéit au doigt et à l’œil ! Nous devenons tous les autocrates de nos vies, sans réaliser que tout à côté, chacun est également placé dans la même position sans résonnance.
Si depuis les années d’après-guerre, le capitalisme a commencé à nous révéler encore et toujours ses nouveautés, à se déjuger sur hier, à promettre des lendemains toujours meilleurs, le mouvement premier s’est déplacé. Chacun produit aujourd’hui continuellement le service et l’ « expérience client » de ses désirs. Celle-ci n’est plus commodifiée directement. Elle est largement déplacée dans l’espace et dans le temps. Faite « data », elle alimente les algorithmes et l’IA permettant de produire les narrations et les images dont on ne peut pas sortir puisqu’elles sont au plus près du désir du moment, posées sur sa crête.
L’algorithme se fait même algo-rythme. Au-delà des enjeux de fluidité, il s’agit également de varier les rythmies. Dans l’axe du désir du moment, il faut introduire la juste diversité d’images, de textes, de sons, et les placer dans la bonne structure mélodique. Être dans le bon espace quelques notes en arrière et quelques notes en avant. L’algo-rythme doit être de plus en plus refrains, mélodies, variations symphoniques. Au-delà du seul jeu avec l’interruption dont il faut rendre la présence insupportable, l’algo-rythme prend un sens au plus près de son étymologie*.
Comme le suggère le préfixe « algo-»**, le rythme nécessaire au cœur de l’addiction et de la production de données est tout entier cerné par la douleur. Interrompre le flux, sortir de l’expérience numérique orchestré par l’algorithme, c’est souffrir. Etrangement, toute l’activité des autres maintient cette affection, de même que toutes nos acticités passées. En effet, au-delà de la douleur de ne plus être dans ce que le corps sent comme la vie, sortir c’est être déconnecté. Nous ne sommes plus en conversation avec l’infinité des individus et des événements numériques, nous sommes sur la touche, loin de « ce qui se passe ». Et nos activités passées nous obligent, de même que celles des autres, et les nôtres avec celles des autres. Nos données sont assemblées pour devenir agentives. Les « data » se font « acta ». Des clusters de données forment de micro-algorithmes qui nous attrapent par les jambes pour nous ramener sous la surface de l’eau, à coût de messages d’alertes, de notifications, de vibrations du portable, d’informations envoyées à nos proches pour qu’ils nous fassent sentir tout l’écart créé par cette pause vis-à-vis des événements numériques.
Comme pour tout sevrage, il faut passer par un moment encore plus douloureux que l’interruption pour retrouver une résonnance démédiatisée par les lignes de codes. Bien plus qu’un récit, ce sont des vagues de narration, d’images, de sons et d’activités matérielles sur nos corps qu’il faut affronter.
Alors où est l’espoir ? Peut-être dans une expérience abandonnant ces Mille et Une Nuits accélérées pour renouer avec la philosophie originelle du flux narratif et des suspensions. J’aime voir le moment le plus originel de ce conte parlé par Shéhérazade (entre le 8ème et le 12ème siècle) comme inspiré par une autre narration que celle léguée par les héritiers de Galland. Et si dans ce récit conté, le moment le plus important était précisément celui de la suspension ? J’aime à imaginer les conteuses orientale prenant leur temps. « Mon enfant, je ne sais pas si je vais te raconter la suite de l’histoire dans deux minutes, dans deux heures, dans deux mois ou jamais. Prenons le temps d’échanger. Qu’as-tu ressenti pendant ce récit ? Quelles images te sont venues à l’esprit ? De quoi as-tu eu peur ? Pourquoi ? Et comment imagines-tu la suite de ces aventures ? Que peut-il arriver à ces personnages ? ». Dans le vide, au-delà d’une place pré-assignée par une interface, dans le vertige de ces questions, l’enfant peut exister et s’engager dans le monde. Dans la conversation avec la conteuse et les autres enfants, il peut entrer dans une subjectivation croisée où chacun peut sentir l’Autre. Tout est plus immédiat ou peut le devenir sans l’entrave d’une technique complexe dont l’essentiel des fonctionnements et des performativités se jouent bien loin du temps et de l’espace des expériences narratives.
Pas à pas, chacun peut alors apprendre la patience. Accompagné par cette autre Shéhérazade, ce moment de suspension devient un instant sans bord. Dans son présent, il est d’abord une arythmie totale. Puis au fil des retours de l’histoire, des révélations et des dévoilements de la conteuse sur ce qui advient, tout l’enjeu est de faire cohabiter ces événements (de rythmes) avec ces moments (arythmiques). Exactement comme le faisaient originellement les conteurs et les conteurs des Milles et Une Nuits, articulant subtilement leurs narrations avec d’autres narrations sacrées, la prose et la poésie, la mélodie et la continuité, le silence et le vacarme.
*Avec ce nouveau mot algo-rythme, je m’éloigne bien sûr de l’étymologie du mot algorithme. Le mot « algorithme » vient en effet du nom du mathématicien Al-Khwârizmî auteur d’un ouvrage majeur au 9ème siècle sur les équations linéaires et quadratiques. Il a ensuite été latinisé au Moyen Âge en Algoritmi.
** Du grec ancien ἄλγος , álgos (« douleur »)
Pour aller plus loin :
Bronner, G. (2021). Apocalypse cognitive. Paris : PUF.
de Vaujany, F.X. (2023). La jumelle de Shéhérazade, disponible également en podcast, notamment sur Spotify.
de Vaujany, F. X. (2025). Scroll the world: when our fingers become the horsemen of the apocalypse. Studi organizzativi, à paraître.
Zuboff, S. (2019). The Age of Surveillance Capitalism: The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, PublicAffairs.