Organologia XLVIII
Le conte et la peste :
L'aube du capitalisme ?
Le conte et la peste :
L'aube du capitalisme ?
Il y a des événements historiques dont les dimensions concrètes et mythologiques sont indiscernables ; des événements dont le devenir est toujours évident dans notre présent.
C’est tout particulièrement le cas des contes. Le mot « conte » vient du verbe « conter », tiré du latin computare signifiant « « énumérer, dresser une liste ». Pour les femmes et les hommes du Moyen Age, conter signifiait indistinctement « calculer », « narrer » ou « relater ». A l’aube des lumières, au 17ème siècle, deux étymologies distinctes ont commencé à dissocier le qualitatif et le qualitatif à l’œuvre dans le vocabulaire originel. On s’est mis à « compter » ou à « conter » le monde, à le calculer ou à le narrer. Un espace autonome a vu le jour pour la comptabilité et un peu plus tard, pour le « management ».
Le Moyen Age est le lieu de l’indiscernable. Toutes les formes d’expression sont entremêlées. Pingere signifie alors à la fois écrire et dessiner, les deux activités étant indissociables jusqu’au terme de la période médiévale (voir notamment les travaux de Baschet sur ce sujet).
Mais au cœur de l’indiscernable du Moyen Age, j’aimerais évoquer un moment fondateur, l’aube de notre capitalisme : la peste noire (1347-1352)*. La thèse que je vais défendre ici n’est pas nouvelle : cette crise va être un moment essentiel dans la naissance d'une autre économie. L’épidémie est terriblement mortifère : environ un tiers de la population européenne meurt dans des conditions souvent abominables. Le pourcentage est à peu près équivalent en Chine, en Inde et dans le monde arabe. Suivrons notamment la mise en place des enclosures en Angleterre. Cette fermeture stimulera la recherche de productivité sur les terres agricoles et le début d’un « individualisme agraire », mouvement essentiel dans le développement d’un proto-capitalisme.
Mais bien au-delà du seul monde agraire, la société occidentale vit à cette époque une transformation plus générale des « mentalités ». On ne comprend pas grand-chose à ce qu’est la peste. Beaucoup ont cependant au moins une certitude : elle s’« attrape ». L’éloignement et l’isolement sont alors vu comme une protection possible. Les malades comme les bien-portants peuvent mettre le mal à distance.
Dans ce gigantesque moment d’attente, on s’ennuie alors terriblement. La mort rode physiquement. Elle hante également les pensées de tous. Comment la fuir ? Par la prière, certainement. Par la lecture de textes religieux, probablement. Mais dans ce long épisode apocalyptique, on a besoin de s’évader et d’être emporté par un récit sans fin, puissant et captivant.
Les contes commencent alors à se multiplier. On les recopie, on les apprend, on les parle. Le Décaméron de Boccace (vraisemblablement rédigé entre 1349 et 1353) est une illustration parfaite du phénomène. Le texte met en scène une dizaine de jeunes gens fuyant Florence pour échapper à la peste. Jour après jour, sur cent contes au total, le récit nous faire vivre la légèreté et la solennité de cette période. Les protagonistes alternent ruse, amour, érotisme, tragédie, drôlerie.
Certains récits donnent une place centrale à l’épidémie elle-même. Loin d’une simple toile de fond, elle devient alors un personnage, un événement, un moment reconfigurateur, notamment une punition divine. Si un conte a souvent une « morale », ce type premier de conte porte la morale de son époque. La luxure et la vanité sont sanctionnées, la peste venant alors punir les « pêcheurs ».
Lorsque la main de la peste lâche l’Europe, les récits partagés restent sombres. Parfois, ils sont même plus cyniques que jamais. La mort est un thème majeur.
Bien plus tard, le conte devient un folklore de la modernité. Les frères Grimm collectent les contes écrits mais surtout parlés depuis le Moyen Age. La peste est un arrière-plan visible mais aussi invisible. On la ressent dans la narration de villages fantômes, d’expériences de la mort ou encore des épreuves mortifères.
En liens avec toutes ces transformations sociales et imaginaires, le développement des contes (tout particulièrement ceux liés à la peste) a contribué subtilement au développement des prémisses de notre capitalisme.
Avec le conte, un nouvel espace symbolique se constitue au-delà du théologique alors omniprésent. Les contes donnent une place particulière à une forme d’individualité (toujours résonnante avec des communautés), à la ruse, aux ambitions personnelles et même parfois aux réussites sociales rompant avec l’espace communautaire d’origine. Autant d’idées cruciales pour le capitalisme « moderne ».
Là où les mythes de l’antiquité grecque ou latine mettaient en scène des héros collectifs, les contes médiévaux nous montrent des personnages beaucoup plus ordinaires (artisans ou paysans notamment). Ces acteurs affrontent seuls leur destin en faisant usage d’intelligence, d’audace, de jeu, de ruse et même de transgression. Par bien des aspects, ces traits de caractère préparent le changement de mentalités décrit par Max Weber dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Les contes médiévaux valorisent ainsi souvent le travail** et la capacité nouvelle des « individus » à infléchir un destin.
Au-delà d’une élection divine encore encastrée dans la collectivité, l’idée d’une trajectoire de réussite plus « individuelle » se dessine avec les contes. Dans le Décaméron comme dans les Mille et Une Nuits (dont le grand moment de formation est médiéval), le marchand est porteur de valeurs et d’images positives. Sa ruse accompagne sa réussite et le différencie des autres. Cette éthique du calcul jouera vraisemblablement un rôle important dans le développement du proto-capitalisme des villes-mondes telles que Florence, Bruges ou Venise.
A l’image des Mille et Une Nuits suivant l’expansion des routes commerciales, mêlant la diffusion du récit avec celles des produits et des marchandises, les contes médiévaux circulent, se transforment en circulant, alimentent des imaginaires fondant de plus en plus des désirs puis des marchés. Si l’on n’achète pas la lecture des textes sacré, si l’on ne commodifie pas les mythes, on peut tout à fait vendre les contes.
Ainsi, un grand moment de suspension – la peste - a été le moteur d’une grande transformation des désirs. Celle d’un divertissement infini par rapport à la mort rodant dans toutes les pénombres ainsi que dans toutes les pensées ordinaires. Mais au-delà d’une fuite, le conte a surtout vitalisé des désirs détournés. Il a ouvert la possibilité logique, esthétique, imaginaire, matérielle, d’un flux de désir sans fin produit par des agencements. Ceux de notre capitalisme.
* Umberto Ecco situe son récit du Nom de la rose en 1327, juste avant la grande peste. De façon géniale, il nous propose une histoire précédent cette apocalypse.
** La maxime biblique « Si quelqu'un ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger » (2e lettre au Thessaloniciens, 3,10) est alors fortement inspirante pour ces récits.