Organologia LXIX
En s'éloignant des gargouilles :
sur les traces du capitalisme à Paris
En s'éloignant des gargouilles :
sur les traces du capitalisme à Paris
Loin de la chaleur et des lumières d’Athènes, me voilà revenu à Paris. Je suis déjà nostalgique de cette atmosphère de bonne bouffe, d’histoire faite pierre et de beau coucher de soleil caressant l’horizon. Athènes est un musée à ciel ouvert, une histoire que l’on raconte et discute à pied, en la pointant du doigt. Les promenades inspirantes et les conversations marchées dans Plaka, Monastiraki, Koukaki et surtout Exarcheia me manquent déjà.
Marcher sur les traces du passé est un bel exercice. Presque une méditation. Ce soir, je repense à un contexte très différent du monde hellénique. Celui d’un mois de décembre 2018 assez glacial à Paris. J’avais donné rendez-vous à un petit groupe de marcheurs devant Notre Dame. L’idée était de relier deux lieux pouvant constituer des bornes historiques. Comme souvent, je savais d’où je voulais partir, mais pas trop où j’allais arriver. J’avais seulement le projet de passer à un moment ou à un autre devant le Bon Marché pour jalonner cette remontée dans le temps.
Cette déambulation devait ainsi être l’occasion de parler de l’histoire du travail et du capitalisme à Paris, en allant du Moyen Âge jusqu’au Second Empire. Deux autres marches devaient ensuite couvrir la période allant du Second Empire aux années 1950, puis des années 1950 à aujourd’hui. Covid oblige, la troisième marche n’a jamais eu lieu.
Nous nous retrouvons donc à 9 h 30 devant la cathédrale Notre-Dame. La lumière du jour est crue, blanche, sur fond d’un beau ciel bleu d’hiver. Les compagnons et compagnes de cette promenade arrivent progressivement les uns après les autres ; une quinzaine de complices de ce petit moment alliant réflexion et folie douce.
Soucieux d’incarner un minimum le propos, j’avais préparé des illustrations rangées dans un classeur comportant une trentaine de pochettes en plastique. J’avais aussi pris avec moi des articles et des extraits de livres d’historiens du Moyen Âge et du Second Empire ainsi que des notes plus personnelles sur des aspects politiques ou économiques. Difficile d’improviser sans un peu de préparation. Mon idée était de montrer le passé dans son contexte. Avec de simples gestes, des photographies, quelques textes historiques j’espérais ainsi rendre notre expérience du passé plus vivante
En raison du froid, les premiers extraits de livres ou d’articles ont été lus dans un petit café à côté de Notre-Dame. Cela a permis de mieux se connaître et de poser la marche. J'ai ensuite incité chacun à déambuler dans la cathédrale, m’approchant parfois pour quelques commentaires en contexte. Le cadre était fabuleux pour illustrer le monde économique (indissociable du religieux) au Moyen Âge. Notre Dame résume à elle seule une des grandes impulsions financières du monde médiéval, un puissant souffle solidaire. Il fallait faire confiance à long terme à la ligne d’après. Il fallait avoir confiance dans l’issue du projet. Cette cathédrale allait bien aller à son terme. Plus tard, au fil des ajouts, des rénovations, des restaurations, chacun dans le temps pourrait sentir très matériellement sa solidarité vis-à-vis d’hier et de demain. Chacun pourrait faire de ce lieu immuable l’expression d’une temporalité dont la matérialité rend humble.
En repensant ce soir à l’incendie terrible survenu l’année suivante, je suis bien sûr très ému par ces souvenirs de passés maintenant juxtaposés. Difficile d’oublier ces images. La flèche qui tombe. Les gens qui pleurent un peu partout sur les quais. Et surtout, cette odeur de brûlé. L’odeur d’une crémation. Le corps tout entier de Paris flambait ce soir-là.
Nous avons ensuite marché en direction du 4e arrondissement. Une première improvisation a alors eu lieu. Deux marcheurs ont remarqué le local d’une association à but historique, la maison d’Ourscamp. En échangeant avec la personne au point d’accueil, elles ont découvert un sous-sol fabuleux : un ancien cellier cistercien. Il y avait là une très belle opportunité de mieux comprendre l’économie et la logistique de Paris au Moyen Âge. Quelle sensation ! Descendre cet escalier vers le cellier, c’était l’occasion d’aller à la rencontre du passé, de l’explorer, de le toucher.
Après cette visite, nous sommes allés voir l’enceinte de Philippe Auguste (rue des Jardins-Saint-Paul), le vestige de l’ancienne fortification de Paris érigée au 12ème siècle (pour la rive gauche). Quelle expérience étonnante ! En moins de vingt minutes, nous relions alors le centre de Paris à ses périphéries médiévales. À cette époque, Paris comptait 20 000 habitants. Ils habitaient un territoire minuscule à comparer d’aujourd’hui. La ville était entourée de forêts et de champs. Cette expérience nous permet de réaliser un mouvement, une croissance, la présence de strates historiques tant verticales qu’horizontales ; nous les touchons et nous les sentons avec nos pieds. Oui, notre monde a bien connu une grande accélération. Et si je prolonge le trait, où va-t-on ? Ou devra aller la marche de demain pour toucher les limites de la ville ?
Posé à l’angle d’une ruelle étroite, je lis quelques chiffres et je partage plusieurs observations sur le Paris du Moyen Âge. Plus qu’un changement d’échelle, ces propos confirment un changement de monde. L’Homme médiéval avait un corps différent du nôtre. Il bougeait différemment dans un monde différent. Dans ce monde de guildes, de communautés, de corporations, il n’était d’ailleurs pas complètement un « je ».
En marchant, nous réalisons les nombreuses traces invisibles du Moyen Âge dans le Paris d’aujourd’hui. Nous ne les voyons plus, mais elles sont partout autour de nous. La ville a aussi ses profondeurs. Elle a ses invisibilités, ses imaginaires, des temporalités, ses latéralités. Au-delà des méfaits de Viollet-le-Duc, nous réalisons aussi à quel point le passé est continuellement voilé, arrangé, restauré, détourné, pour répondre aux besoins du présent et aux nouvelles prophéties du moment.
La marche nous a ensuite menés vers le Bon Marché. En chemin, nous avons rendu sensible une bonne partie de l’expansion urbaine, démographique et économique de Paris du 12ème au 19ème.
En arrivant dans le Paris haussmannien, encore imprégné de notre point de départ, on sent bien tout ce que les aménagements du Second Empire ont nettoyé de l’histoire médiévale de Paris : rues étroites, maisons insalubres, infrastructures vétustes, logique guerrière… La modernité est passée par là, s’adaptant sans doute à une nouvelle géographie où le prêtre et l’aristocrate ne seraient plus au cœur de l’ordre social. Désormais, le bourgeois est le nouveau centre du monde.
À proximité du Bon Marché, la dynamique d’improvisation se poursuit pour trouver un restaurant. Ce moment est toujours intéressant. Il s’agit de faire converger (vite) les goûts et les préférences. Nous terminons dans un bistrot sympathique à proximité de Sciences Po. Autour d’une grande table, la discussion se poursuit. La question de l’exploitation ouvrière, de l’émancipation féminine (quelle situation pour les femmes au Moyen Âge puis au Second Empire ?), le problème des guildes et des corporations, le lien avec la crise des Gilets jaunes, sont évoqués. L’ambiance est bon enfant. Un habitué de nos marches, au crâne brillant, me taquine régulièrement. Tout le monde débat avec bienveillance, sur fond de nombreuses parenthèses et digressions.
Vers 14h30, nous nous remettons en mouvement vers le Bon Marché tout proche. À partir des travaux de l’historien Michael Barry Miller et bien sûr, du livre Au bonheur des Dames de Zola, je reviens sur l’histoire du lieu. Sur cette séquence, je mobilise des connaissances liées à l’un de mes cours. J’insiste sur tous les paradoxes de l’histoire du Bon Marché.
L’établissement est créé en 1852 par Aristide Boucicaut*. Observant l’ennui et la frustration profonde des bourgeoises parisiennes et par ailleurs, leur possibilité de développer un vrai pouvoir d’achat, le marchand a un jour l’intuition d’un lieu décalé. Celui-ci se fonderait dans le décorum somptueux du Paris haussmannien. Il serait luxueux. Les femmes pourraient quitter dignement leur appartement, accompagnées par leurs maris les attendant dans un salon pensé pour eux. En même temps, cet espace autoriserait une expérience révolutionnaire. Les femmes pourraient sortir, se rencontrer, développer une conscience collective, aller vers le monde, gérer de façon autonome un budget… Le terme n’est pas galvaudé : Boucicaut est à l’origine d’une forme d’« émancipation ». En proposant une nouvelle expérience de consommation, il fait radicalement évoluer la condition des femmes bourgeoises.
Le commerçant présente plusieurs types de produits dans un même espace. On peut s’informer soi-même du prix avec l’étiquetage. Boucicaut crée même des toilettes publiques alors que les seuls lieux de ce type étaient systématiquement privés. Ce point n’est pas anecdotique. Il facilite en cela une liberté de mouvement pour les femmes, une sortie durable loin de la maison. Un peu plus tard, cette expérience de l’émancipation choquera l’Église catholique. Lors de plusieurs messes parisiennes, on entend des sermons enflammés sur ces épouses acceptant de se faire enfiler un gant de satin par un homme-vendeur, hors des yeux de leurs maris. Un scandale selon certains. Pour Boucicaut, la solution est simple : il suffit d’embaucher des femmes. À nouveau, il va être à l’origine d’une forme d’innovation sociale très paradoxale. Le Paris du milieu du 19ème siècle n’offre alors que très peu de possibilités de revenus aux femmes. D’après l’historien Miller, une des rares activités économiques possibles à cette époque est la prostitution. Les femmes n’ont pas de voie d’émancipation en dehors de la famille. Boucicaut va contribuer à un autre mouvement d’émancipation féminine avec le développement d’un salariat féminin.
Ainsi, le Bon Marché a été une véritable forme d’hétérotopie. Le magasin luxueux voulu par Boucicaut a permis de faire évoluer en profondeur la société parisienne. Mais dans cette histoire, émancipation et domination ont entretenu des relations très paradoxales. Les hommes employés pouvaient ainsi aller déjeuner à l’extérieur du magasin tandis que les femmes employées devaient rester manger dans les locaux. Sur l’expérience des clientes, Émile Zola montra à quel point l’expérience d’achat pouvait devenir un piège. En effet, certaines clientes « émancipées » tombaient dans la dépendance à l’acte d’achat voire dans la kleptomanie.
L’échange avec le groupe a été l’occasion de détailler la liste étrange des innovations sociales réelles, la marche de côté, le caractère incroyablement alternatif de l’initiative de Boucicaut et des autres lieux l’ayant imité. J’ai pu évoquer notamment le cas de Selfridge (un équivalent anglais du Bon Marché), soutien important des suffragettes. Le magasin a ainsi sponsorisé le mouvement. Il a même vendu des kits de communication à ces militantes féministes. Toute l’histoire du Bon Marché et de ses concurrents est pleine de dialectiques, de paradoxes, de conséquences inattendues de l’activité entrepreneuriale.
À l’occasion de la visite du Bon Marché, nous avons pu ensuite incarner le propos. L’exploration du lieu a été troublante. Si de l’extérieur, le bâtiment exprime encore une histoire, à l’intérieur tout est glacé et nettoyé. On oublie le contexte, la force de ce qui peut être une histoire longue, une quasi-légende. Quelques plafonds et des perspectives permettent cependant de se rappeler cette profondeur historique. Mais la narration offerte aujourd’hui par le lieu est devenue lisse. Et avec elle, les grandes innovations sociales sont laissées de côté au profit d’exploitations plus discrètes.
Au fil de notre déambulation sur place, le groupe se fractionne. Une partie des participants se perd dans les étages. Je retrouve de mauvais réflexes… il faut se retrouver, arriver à une fin de la narration. J’envoie des SMS et des messages sur WhatsApp aux « retardataires ». Je provoque un malaise en rompant avec la philosophie de toute la promenade.
Un peu plus tard, nous cherchons un espace pour conclure notre expérience. Une partie du groupe pense au WeWork de la rue Lafayette. Une belle opportunité pour mettre en tension passé et « future of work ».
Nous nous rendons donc vers le temple du coworking**. Nous demandons à l’accueil une possible visite. Cet espace, ouvert, bienveillant, inclusif, « écosystème » ne nous ouvrira pas sa porte. Nous resterons au seuil de cette modernité, apercevant au fond le bar, autour, quelques entrepreneurs affairés, au-dessus, l’ancien plafond de la banque d’investissement abritant l’espace de coworking. Le corps du travailleur d’aujourd’hui est peut-être plus mobile, mais dans un monde où la commodification, les risques sécuritaires, le digital et l’urbanisation sont omniprésents, nous sentons bien à quel point les portes du Moyen Âge sont devenues aujourd’hui plus transparentes, plus mobiles et plus étanches. De l’enceinte de Philippe Auguste au desk d’accueil de WeWork, les continuités et les discontinuités de l’histoire du travail à Paris sont frappantes.
Une discussion finale improvisée dans une salle de l’Anticafé Lafayette (un espace de coworking fusionné avec un concept de café) est l’occasion de revenir sur ces questions de fond et de les reformuler. Comment mettre en perspective l’uberisation, la plateformisation ou même le mouvement des Gilets jaunes encore très actif à cette époque ? Que retenir de ces acteurs transformant le monde pour quelques heures ou quelques années quand d’autres construisaient des cathédrales sur et pour plusieurs siècles ? La discussion reprend. Elle revient sur la question du travail sans la dissocier de celle des modes d’organisation et de transformation de nos sociétés.
Les corps sociaux intermédiaires du Moyen Âge ont disparu. Incontestablement, c’est une bonne chose. Ils étaient le cadre de déterminismes sociaux insupportables et ils ont vraisemblablement corseté les potentiels d’innovation. Mais ils étaient aussi des espaces où se créaient du commun, de la communauté. Notre monde favorise plutôt la connectivité et l’hyper-individualité. On est lié potentiellement à tous sans pour autant faire société avec chacun. Comment le travail, les organisations, les entreprises, les pratiques d’organisation, peuvent-ils à nouveau constituer des identités collectives ? Le « faire » est-il le seul espace de solution ? Doit-on revenir aux modes d’action et de régulation du Moyen Âge, époque valorisant aussi l’oisiveté ? Les entreprises et les formes d’entrepreneuriat actuelles peuvent-elles jouer le rôle de régulations sociale et économique endossé par les corporations, les guildes et les communautés monastiques au Moyen Âge ? Ces dernières sont-elles des freins au marché, des îlots dans le marché ou des alternatives au marché ? Comment faire émerger de nouveaux corps sociaux intermédiaires ? Comment gérer dans l’esprit d’un commun ? Une journée de déambulation n’apportera pas de réponse à ces questions. Mais tout le monde est reparti un peu plus sensibilisé à la question du commun par le travail et son historicité.
Pour l’heure, il est temps d’aller se coucher, d’oublier New York, Athènes et paris. D’aller poursuivre la marche un peu plus loin dans mes rêves.
*Il ne faut pas oublier également le rôle crucial de sa femme, Marguerite Boucicaut, dans cette aventure entrepreneuriale.
**Je précise que nous y venons de façon totalement improvisée sur une fin de journée.