La virée à Vivi
Une partie de la jeunesse de Manchester en 1930
Maurice Froussard égrène ses souvenirs d'un bal en un lieu insolite et loin du quartier.
" Je me souviens des jours anciens..." chanson connue évoquant le passé lointain d'où surgissent des images floues, parfois déformées ou embellies. Pourtant, il est des souvenirs sans faille. En voici un. Il y avait une fois quatre copains se retrouvant au bal, à Bayard, chez Galleron. Ils s'y divertissaient fort dans les bras de jeunes filles dont l'approche plus précise était empêchée par les mamans auxquelles un geste un peu déplacé n'aurait pas échappé. Heureusement, les rendez-vous se prenaient facilement dans la semaine pour se retrouver dans un bal disparu depuis longtemps.
L'aventure à 12 km
Pour changer et sur la proposition de l'un d'eux, les amis décidèrent une sortie, une virée vers d'autres lieux. C'était aventureux et ce fut une aventure. Un dimanche d'hiver froid et brumeux, un taxi les emporta et les déposa en terre inconnue, à Vivi, comme disent les autochtones, Vivier-au-Court en langage administratif. Le bal battait son plein et l'ambiance était chaude et bon enfant. C'est pourquoi nos compères se crurent chez eux. Ils dansaient bien, aussi l'accueil des danseuses fut charmant. Quelques bourrades et des regards masculins un peu tendus leur firent, par prudence, offrir aux auteurs quelques tournées qui en firent des amis provisoires. Pourquoi risquer la bagarre quand on vient pour s'amuser gentiment ? Alors, évitons les froissements d'amour-propre et les accros aux beaux costumes. Bref, l'après-midi se passait très bien, au pied de l'estrade où jouait, avec plus de conviction que de talent, piano, violon, trompette, saxo et batterie. Valses, javas, fox-trot, tangos, biguines et charlestons s'enchaînaient pour le plus grand plaisir des danseurs.
La simplicité populaire
L'exercice et la gaieté avaient donné de l'appétit. Dans un coquet restaurant voisin, nos quatre mousquetaires reprirent des forces, sans exagérer sur la boisson, juste de quoi garder la forme… Là aussi l'ambiance était chaleureuse, conviviale, sans chichis, sans petits doigts en l'air, la simplicité populaire quoi ! Bientôt, des chansons fusèrent, récentes pour les jeunes : Nuits de chine, Ramona, le Tango des fauvettes… plus anciennes pour les aînés : la Romance de Maître Pathelin, Les mains de femmes, Plaisir d'amour. Le temps des cerises était repris en chœur, entonné par un vieux aux cheveux blancs, moustaches gauloises, col ouvert, ceinture de flanelle rouge, pantalons de velours demi-hussard et brodequins. Quels souvenirs d'entente et de joie, sans nulle ombre ! Mais ils étaient venus pour danser, alors ils retournèrent au bal, allant à la rencontre de longs regards, de sourires charmeurs, de frôlements délicieux.
L'heure du retour
Dommage, mais l'heure avançait. Passant pardessus et foulards, nos amis se rendirent au rendez-vous pris pour minuit, avec le taxi, non loin de là. La température avait chuté et quelques glissades de leurs souliers vernis les rendirent prudents. Ils se donnaient le bras, s'esclaffant aux pertes d'équilibre. Les douze coups de minuit étaient sonnés depuis longtemps et ils attendaient encore, gigotant pour se réchauffer. De taxi, point, le verglas l'ayant retenu à Mézières, en ce temps où l'on ne connaissait pas les pneus cloutés et les chaînes. Que faire, sinon de prendre bravement la route. Ce qu'ils firent. Pendant des heures, ils peinèrent le long des quelques douze kilomètres, avant de rentrer au bercail. Acrobaties pour rester debout, glissades et chutes : ils n'avaient plus froid ! La descente du Trou du diable, assez rapide, se fit souvent sur les fesses, malgré les mouchoirs noués aux chaussures. La chance et leur souplesse leur évitèrent entorses et foulures. A ces heures nocturnes, nul véhicule ne les recueillit, la circulation déjà dense le jour étant interrompue totalement.
Un bref repos
Il était au moins trois heures quand Pierre et Maurice foulèrent le pavé paternel à St Julien, évitant le moindre bruit pour tourner la clé dans la serrure, monter furtivement le raide escalier, sans toucher les troisième et huitième marches grinçantes, désireux de ne pas réveiller leurs parents. Enfin en chemise de nuit, le plongeon abrupt dans un sommeil de plomb. Le repos fut très court, le marché aux légumes de la Place ducale les requérant à l'aube naissante avec voiture et tombereau, sous l'œil impassible de Charles de Gonzague."
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