Je publie ce texte : "mémoires M Jean-Louis Thebault - Le Génitoy en 1930 " qui est intéressant tant sur le plan historique du Génitoy que sur le fonctionnement d'une ferme en 1930. J'y ajoute quelques notes, réponses aux questions que je me suis posées en le lisant.
LES MEMOIRES DE MONSIEUR JEAN-LOUIS THEBAULT[i]
Un amiral, allié de notre famille, que j'avais eu l'honneur de rencontrer à l'occasion du mariage d’une cousine, très entouré car il était très bon conteur, se faisait une gloire d'avoir par deux fois été coulé et repêché, dont une fois passé pour noyer. Ce dont, parait-il, il ne gardait pas un souvenir épouvantable, il parlait d’or ayant eu un pied si près, non de la tombe, les marins étant immergés. Cela se passait en 1917, aux Dardanelles, et l'un des bateaux coulés était le BOUVET.[ii]
Intarissable, il était très fier d’avoir été un des derniers, sinon le dernier, à avoir fait ses débuts dans la marine à voile dont il vantait les grandes qualités pour la formation des rudes marins de l’époque.
Je raconte cela parce que je vais bientôt pouvoir dire comme l’amiral que je suis un des derniers à avoir connu la culture sans aucun moyen mécanique. Mon père avait usé sa santé à monter des étages, l’ascenseur à cette époque était rare dans ce quartier et les maisons à six étages nombreuses. Il est mort à 68 ans, son cœur bien-fatigué, et si nous avons été élevés dans une honnête aisance il n’était pas question de fortune.
Troisième enfant sur quatre d’un docteur du quartier de Bellevil1e, j’avais une petite santé et je ne mordais pas d’une façon très brillante aux études, peut-être aussi pas très poussé par mes parents. Un grave défaut, la dyslexie me faisait passer presque pour un attardé, cette quasi maladie peu ou pas connue à l’époque était un grave handicap aux yeux de mes parents alors que mes aînés faisaient des études très normales. Que de dictées, toujours très mauvaises, mes parents ne m’ont t’ils pas infligées pendant les vacances sans résultats.
Mon père, dans les meilleures intentions, fut conseillé par un de ses amis de guerre chez qui j’avais été passé un trimestre en convalescence d’une opération d’une hernie. C’était dans un petit village agricole de la Haute-Marne. Son verdict avait été formel. Il conseilla à mes parents de m’orienter vers ra profession agricole. C’était à quelques années de la fin de la guerre (1921) qui avait été si meurtrière dans les campagnes où le manque d’hommes se faisait cruellement sentir et un slogan « la terre a besoin de bras » amenait très logiquement à prôner le « retour à la terre ». Mon père un peu utopiste, avait été séduit par ces formules et sa décision était prise : je serais agriculteur. Il ne pouvait savoir quelles seraient les difficultés que j’aurais à surmonter.
Dans son esprit, il suffisait de commencer sur un petit domaine puis, petit à petit, s'agrandir à force bien sûr de sérieux et de travail. Au fond, il avait eu raison de me pousser dans cette voie et si je suis arrivé à une situation convenable par une démarche quelque peu différente, je le lui dois et lui en suis reconnaissant.
De ce jour, ma vie était tracée et elle était tout naturellement aiguillée vers des études agricoles. C’est ainsi que j’ai passé trois années à l'Ecole Pratique du Chesnay où, si le pensionnat était très mauvais, les études étaient parfaitement données, faisant alterner les études et la pratique de la marche d'une exploitation. C'est ainsi que nous passions une demi-journée dans la ferme et l'autre à suivre les cours nécessaires à la connaissance des différentes sciences touchant l'agriculture. J'ai toujours en mémoire la première fois où j'ai labouré avec deux chevaux dans une pièce de terre qui s'appelait "Toutifaut", nom qui indique bien la pauvreté des terres du domaine.
Mon bon ami MAGNIN, plus habitué que moi au maniement des chevaux, était mon instructeur. (Ce fut le début d'une amitié qui ne s'est jamais démentie pendant plus d'un demi-siècle. C'est ainsi que plus tard nous nous sommes associés pour la création et l’exploitation d'une serre agricole dans la Haute Normandie et la direction d'une distillerie de betteraves. C’était pour moi l'occasion d'une diversification de mes activités. Si la Distillerie de St-Martin continue, pour le bien d'une petite région, à prospérer, par contre, notre serre après avoir été soutenue à bout de bras a périclité et nous avons été obligés de cesser son exploitation, victime des hausses considérables des salaires et du fuel, non compensées par une augmentation raisonnable des prix de vente de nos produits.
C'était la veille de Noël et nous n'avions eu que le temps après avoir rentré les chevaux à l'écurie de nous changer et prendre la route de la gare de Montargis, à pied bien entendu. Il n’était pas question d'un autre moyen de transport. La seule auto de l'école était une vieille "BELLANGER" que notre Directeur avait bien du mal à mettre en route. La seule sortie organisée pour une visite agricole des environs se faisait avec une tapissière à deux chevaux louée pour l'occasion.
Après trois années au Chesnay, je suis entré à Grignon pour deux ans. Le changement était grand. Nous n'étions plus des adolescents nous étions considérés comme des étudiants. Le cadre est magnifique tout était organisé pour que nos études se déroulent dans une ambiance agréable. Le personnel enseignant de qualité nous prodiguait leur savoir et chacun y trouvait son bien. Les uns étaient surtout attirés par la chimie, d’autres la botanique ou la zootechnie, mais tous, ou presque avons profité dans l'avenir de cet enseignement. Bien peu, c'est vrai, ont poursuivi leur carrière dans l'agriculture pure, mais un très faible pourcentage n'a pas utilisé les connaissances acquises à 1'Ecole.
Les carrières para-agricoles, l’enseignement, les coopératives, ont puisé largement parmi nous. Il est vrai que beaucoup d’entre nous, mal aiguillés, ont cru qu'il était facile, comme le pensait mon père, de réussir en partant sans domaine personnel ou sans gros capitaux. Il restait à ceux qui voulaient persévérer dans cette voie à devenir chef de culture, régisseur en France ou dans les colonies.
Nos deux années ont été couronnées par un voyage soi-disant d’étude au Canada. Certes, ce voyage était complètement indépendant de l’Ecole, mais dès que ce projet a été mis en route par l’un de nous, nous avons trouvé auprès de la Direction l'accueil le plus favorable et l'aide indispensable auprès du Ministère de l'Agriculture et des Affaires Etrangères. A l’époque (1929), un tel voyage pour une Ecole était extrêmement rare, c'est dire que l'accueil que nous avons eu pendant tout le voyage fut inoubliable. Nous avions aussi un peu une idée derrière la tête.
Devant les difficultés que nous rencontrions en France pour se faire une situation, nous avions espéré que peut-être dans un pays immense et neuf comme le Canada il nous serait plus facile de trouver. Mais la crise économique était déjà à la porte et se faisait déjà sentir, si bien qu'aucun de nous n'a pu rester au Canada. Il nous est resté quand même le plus merveilleux souvenir d'un merveilleux voyage. Cinquante ans plus tard, à l'occasion d'un Congrès j'ai pu y retourner. Alors que la première fois nous avions fait le voyage en bateau, c’était cette fois un avion immense. En une heure il faisait le même trajet que notre bateau en une journée.
Ce voyage terminé, je devais accomplir mon service militaire, Grâce à une préparation militaire accomplie à Grignon, je pus, à St Cyr, faire six mois d’Instruction et sortir Sous-Lieutenant d'Infanterie Coloniale[iii]. Je n'étais pas encore majeur et j'aurais pu, en temps de guerre, commander à de vieux soldats comme il y en avait tant dans la Coloniale, comme officier. C’était un peu un paradoxe.
J’avais choisi cette arme également dans l'espoir de trouver une situation dans les colonies, mais ce n'était pas à Agen que je pouvais réaliser cette espérance. Mais le contact d’officiers d'active, tous revenant ou partant d'un séjour aux colonies, m'éclaira sur les difficultés de réussir dans les territoires d'Outre-Mer, la crise qui menaçait déjà lors de notre voyage au Canada était cette fois bien installée et me permit de mettre à exécution un vague projet. Ces six mois passés dans une ville agréable furent pour moi un vrai paradis et clôturèrent merveilleusement ma vie d'adolescent et il me fallait sérieusement entrer de plein pied dans la vie.
La recherche d’une situation dans un secteur d’activité bien nette s'avérait difficile. Sans exploitation personnelle, ni fortune permettant d’en acquérir une, il ne me restait plus qu'à chercher un poste de régisseur stagiaire pouvant me conduire à celui de régisseur. Notre vénéré professeur, M. BREBIGUERE, qui avait pris à cœur de placer les anciens élèves de l’Ecole me procura l'adresse de M. LEDAN au Génitoy, c'était la loterie et la suite me montra que j’avais touché le bon numéro.
Mon service militaire terminé, je pris quelques jours pour visiter ma famille qu'après six mois sans permission j'étais content de retrouver.
A la mi-octobre (1930), par un temps maussade, je me présentais au Génitoy dans des conditions mauvaises. Confondant la gare de Gagny avec Lagny, j'avais pris du retard et M. LEDAN, las de m'attendre à la gare, était parti. Un taxi me conduisit au Génitoy où j’arrivais avant lui. Le malentendu fut vite dissipé et, après avoir présenté mon curriculum vitae bien peu étoffé de vive voix, nous nous sommes vite mis d'accord. Ce fut facile car à l'époque il n'était pas question de salaire pour un jeune garçon n'ayant aucune expérience, la théorie n'ayant pas très bonne presse dans le milieu agricole. J’étais donc « embauché » au pair.
Puis, M. LEDAN de son côté m'exposa les raisons qui le poussaient à prendre un stagiaire et ce qu'il en attendait. Veuf depuis deux ans, sans enfant, il souhaitait trouver aussi un aide et une présence.
Quelques jours plus tard, je m'installais. Le Génitoy était un beau domaine situé dans la Brie, dépendant de la commune de Bussy St-Georges dont mon patron était le Maire, mais beaucoup plus près d'un autre village, Jossigny, dont il avait fait longtemps partie. Cette séparation avait eu lieu au siècle dernier et était le résultat d'une captation.
Le Maire de Jossigny était à l'époque un très honnête homme mais peu instruit et sans beaucoup de défense, alors que celui de Bussy était un monsieur très intrigant et qui avait un frère ministre (début de la IIIème République 1875). A la suite de tractations nombreuses et pas très honnêtes, il fit tant et si bien que le Génitoy passa dans le domaine de Bussy St Georges appauvrissant l'un pour grossir l'autre, le montant de l’impôt foncier étant dans le budget d'une commune une des recettes non négligeables. Le fait d'être une ferme aux champs apportait un gros avantage : celui d’être groupé autour des imposants bâtiments qu'un très beau pigeonnier indique de loin.
230 hectares étaient une grosse ferme et il fallait un personnel et un cheptel en conséquence pour le mettre en valeur.
M. LEDAN est arrivé dans cette ferme en 1907, il succédait à M. ROBCIS, lui-même successeur de son père. C'est donc plus d'un siècle d'histoire dont je puis être le témoin par la tradition.
Jusqu'à la guerre de 1940, rien n'avait pratiquement changé dans la conduite de l'exploitation si ce n’est la disparition d’un important troupeau de moutons (1000) que M. LEDAN n'a pas continué d’entretenir (faute d'électricité et d’eau).
A mon arrivée, le cheptel était composé de la façon suivante d !une part, le cheptel mort» d'autre part le cheptel vif, lui-même divisé en cheptel servant à la traction et l'autre à la production du lait et de la viande (cheptel vif et cheptel à voie articulée).
Le cheptel mort, c'était le matériel servant à la culture. Il n'y avait aucun tracteur et tout était adapté à la traction animale. Le premier tracteur entré dans la ferme le fut pendant la guerre de 1939-1945. II semblait tellement faire de la peine à M. LEDAN qu'il n'avait pu se résoudre à en prendre un à quatre roues, celui-ci n’en avait que trois.
Le matériel était à l’époque simple, robuste et facile à entretenir. Il était très peu renouvelé. C’est ainsi que des charrues que j’ai reprises en 1950 dataient de M. ROBCIS et probablement de I’autre siècle.
Elles étaient un peu comme le couteau de Janot, on remplaçait une année un versoir ou un coutre ou une roue, mais elles restaient toujours les mêmes charrues. Il y avait dans le matériel de récolte une moissonneuse qui datait du siècle dernier et qui fonctionnait encore en 1950.
Pendant les dix années d'avant-guerre que j'ai passées au service de mon patron, il n'a été acheté que très peu de machines nouvelles. La machine a-t-elle chassé la main-d’œuvre ou le manque de main-d’œuvre a-t-il appelé la machine. Je crois plutôt à la deuxième proposition.
(M. THEBAULT se pose toujours cette question en Mai 1994).
Alors qu'à mon arrivée il y avait comme personnel fixe : trois charretiers, quatre bouviers, un garçon de cour, un vacher et trois ou quatre journaliers, soit dix personnes, chiffre auquel il faut ajouter au moment des travaux saisonniers un nombre assez variable de personnes. Les travaux sommaires c'était d'abord le binage et l'arrachage des betteraves. Avant la guerre de 1914, c'était surtout des belges ou des habitants des environs de Cambrai, que l'on appelait les Camberlots qui descendaient avec une grosse provision de lard, base de leur nourriture. Main-d’œuvre qui s'est raréfiée après cette guerre meurtrière et aussi par l'élévation du niveau de vie en Belgique. De nombreux belges sont restés dans notre région et y ont fait souche en épousant des filles françaises. C'était en général des célibataires.
Cette source de main-d’œuvre s'étant raréfiée dans les années vingt, 1'agriculture française a été sauvée par l’introduction de nombreux polonais, puis de tchèques. Ce n'était d'ailleurs pas spécial à l'agriculture, les usines du Nord ont également largement bénéficié d'une main-d’œuvre de qualité. De nombreuses communautés se sont constituées, surtout dans le Nord, un peu moins dans nos régions. (Anna accouche, la veille elle binait encore des betteraves)
Ils venaient très souvent avec leurs femmes et sont souvent restés. Maintenant la troisième ou même quatrième génération est complètement assimilée et ne songe même plus à retourner dans leur pays d'origine, la situation politique de ces pays ne les encourageant d'ailleurs pas.
L’après-guerre 39-45 a complètement changé le recrutement d'une main-d’œuvre indispensable aux travaux agricoles que la motorisation, encore à ses débuts, ne pouvait remplacer totalement. Un courant d’immigration venant d'Italie est venu remplacer celui des pays de l'Est, complètement tari. Les Italiens se sont assez peu fixés chez nous, la prospérité croissante de l'Italie les incitant à rentrer chez eux. Puis ce furent les espagnols et les portugais toujours prêts à rentrer chez eux après quelques années leur ayant permis, par leur travail et un esprit d'économie très poussé d’amasser un petit capital leur permettant d'améliorer considérablement leur niveau de vie au pays.
Mais il ne faut tout de même pas oublier ce qui faisait quand même la base de notre personnel, et surtout la plus attachante, les enfants du pays ou d'autres régions de France, les hasards de la vie les ayant fait échouer dans notre région.
Je pense souvent à notre vieux MINABE dont personne n’a jamais connu le vrai nom. Morvandiau, venu avec une paire de bœufs comme bouvier, il est resté. Nous ne connaissions pas son nom, il n'y avait pas à l’époque d’inscription aux assurances sociales et autres organismes. Les gendarmes, eux-mêmes, lorsqu'ils le ramassaient dans un fossé, ivre mort, avaient renoncé à lui demander son identité. Son domicile se partageait entre les deux fermes voisines de Maulny et du Génitoy. Après une altercation un peu vive avec son patron, il prenait son baluchon, très léger, et, allait s'installer, sans rien demander, dans l'autre ferme où il savait qu'il aurait toujours du travail. II n'avait pas de concurrent, pour en rentrant du travail avec sa gaule de bouvier de "gauler" en faisant déjà branche dans les pommiers bordant les chemins d'exploitation. Il restait quelques temps dans sa nouvelle résidence puis, pour les mêmes raisons, un jour de dispute avec son nouveau patron, reprenait son baluchon et retournait à sa première ferme. Il est mort un jour d'hiver, ayant un peu trop bu, sans un sou en poche, mais ne devant rien à personne. II avait vécu libre.
Une famille de Jossigny les "ROUVIER" est une illustration de l'attachement pendant plus d'un siècle à une terre qui n’était évidemment par la leur, mais qui faisait un peu partie d’eux-mêmes.
Employé déjà par les ROBCIS, à l'arrivée de M. LEDAN en 1907, M. ROUVIER père de tous ceux que j’ai connus, était journalier. Il avait une nombreuse famille que ni les allocations familiales, ni les assurances sociales, n’existant pas, ne pouvaient soulager. Son épouse élevant de nombreux enfants ne pouvait évidemment travailler mais, pour faire rentrer un peu d'argent dans le ménage, prenait des « nourrissons' », soit de l’Assistance Publique, soit privés. Le dernier qu'elle avait pris en charge lui fut complètement abandonné, les parents ayant cessé de verser la maigre pension. Elle hésita peut-être un peu mais, réflexion faite, un de plus ou de moins, et il fut gardé sans aucune différence avec ses propres enfants et pour tout le monde il était Georges ROUVIER.
Ses parents furent récompensés car il fut pour eux un de leur plus affectionné et plus affectueux enfant et c'est lui qui leur ferma les yeux avec une piété filiale exemplaire.
C'était un esprit très curieux, lisant beaucoup, s’instruisant lui-même et d'un non conformisme total, ne voulant pas être embrigadé et ligoté dans un appareil politique ou philosophique quelconque. II aimait les travaux dépendants, binage et arrachage de betteraves et tout l'hiver il bottelait le fourrage.
Le bottelage du fourrage prenait une grande place dans l'économie de la ferme. Si une partie était consommée sur place par les animaux de trait ou de rente, une autre, très importante, était commercialisée. La proximité d'une agglomération aussi importante que Paris était un débouché à trouver. Avant la Grande Guerre un attelage était entièrement réservé pour le transport de la paille ou du fourrage. Il chargeait un jour, se reposait ainsi que ses chevaux et le lendemain allait livrer à Vaugirard ou à la Villette et ainsi une grande partie de l'année.
Il fut remplacé entre les deux guerres par les « pailleux » c’étaient des négociants en paille et fourrage qui étaient également transporteurs. Ils venaient charger la marchandise avec de grands chariots attelés de quatre chevaux sur lesquels ils mettaient mille à onze cent bottes de luzerne de cinq kilos. L'habitude était de compter quatre bottes gratuites pour cent bottes, c'était le «quatre au cent » de même que les fermières vendaient les œufs « treize à la douzaine ». De toute façon, dans la discussion du prix, le vendeur dans sa tête en tenait compte.
A une élection où il avait été décidé qu'elle se ferait un jour de semaine et serait chômé et payé, il refusa catégoriquement que cette journée lui fut payée, ne pouvant admettre et le disant bien haut qu'il ne voulait pas être rétribué pour exercer un droit.
Un travail pénible n’était pas effectué par le personnel de la ferme, c'était le battage des céréales, effectué par un entrepreneur qui recrutait son personnel parmi la partie la moins intéressante du monde ouvrier. C'était un personnel instable, pas très travailleur, du monde ouvrier. C’était un personnel instable, pas très travailleur, qu’il fallait renouveler souvent. Le lundi matin, il ne restait pas beaucoup de monde de l'équipe de la semaine précédente et l’entrepreneur, à Paris, avenue Rapp dans une succursale de l'Office de la Main-d’œuvre, recrutait une nouvelle équipe, pas meilleure mais qui lui permettait, tant bien que mal, de travailler une semaine.
Ils étaient nourris, couchaient dans la paille, ne pensant qu'à la prochaine saoulerie qu'il fallait éviter de provoquer en leur donnant des acomptes, mais il fallait bien leur donner leur salaire en fin de semaine et recommencer ainsi. Il y avait certainement dans ces équipes des gens curieux mais tellement vantards que si vous les aviez écoutés, ils vous auraient fait croire qu'ils étaient des héros malchanceux, alors qu'ils étaient victimes de leur intempérance et de leur paresse. Certains parmi eux, las de ces travaux fatigants, prenaient la route, connaissant les maisons où ils seraient reçus et trouveraient toujours une soupe ou une pièce de cent sous. Ils étaient au fond plutôt sympathiques et revenaient à peu près tous les ans à la même époque, l'un pour faire quelques journées dans le jardin, échardonner les champs, ramasser les pommes de terre ou les petits pois. Ils ne restaient pas longtemps, la semaine au plus. La guerre leur a fait beaucoup de mal et pratiquement ils ont disparu et n'ont pas été remplacés. Mal nourris, ils pensaient se soutenir avec le gros rouge, celui-ci devenu très rare, ils disparurent avec lui.
[i] Jean Louis Thebault né le 12/04/1909 à Paris (fils de Robert Edouard Frédéric THEBAULT (°ca1872) docteur en médecine et d’Henriette Marguerite PRUNIER (°ca1878)) est décédé le 4/08/2001 à Bussy-Saint-Georges.
Marié à Paris 20e le 30/08/1945 avec Renée Louise Isabelle LAURENT
[ii] Le Bouvet était un cuirassé de génération pré-Dreadnought de la Marine française, lancé en 1896 et coulé par une mine le 18 mars 1915 durant la bataille des Dardanelles, pendant la Première Guerre mondiale, sous le commandement de l'amiral Guépratte. Sur quelques 700 hommes d’équipage, 75 hommes survécurent, dont 5 officiers. Avec les blessés morts à l'hôpital, cette tragédie coûta la vie à 648 marins.
[iii] Le 11/01/1929 il est nommé (à défaut ; candidat militaire) à l‘emploi de sous agent militaire stagiaire de 3éme classe à partir du 1/02/1929 ; ex-adjudant-chef du 41e régiment de tirailleurs malgaches, à Coulommiers (77) rue du recrutement, maison Goulu. – il est affecté à Coulommiers. (Journal officiel de la République française. Lois et décrets du 19/01/1929). - Croix de Guerre 1940/1945.
LE GENITOY EN 1930
Superficie sensiblement la même qu’en 1980, mais le morcellement était moins bon que maintenant. C’était avant tout une ferme qui faisait partie d'un domaine de mille huit cent ha de terres plus les bois, dont le propriétaire, M. de ROTHSCHILD avait par priorité fait un domaine de « chasse » dont la rentabilité était secondaire. La plaine était, en conséquence, aménagée en fonction de la chasse, coupures boqueteaux, réserves de chasse, véneries, qui morcelèrent la surface cultivable.
Néanmoins, la situation de « ferme aux champs » était très appréciable et les bâtiments au centre du domaine permettaient des pertes de temps très réduites pour exploiter les parcelles les plus éloignées - du temps du pas lent des chevaux et des bœufs c'était un énorme avantage qu'une ferme au milieu d'un village ne pouvait avoir.
La nature du sol est un limon des plateaux, à sous-sol argileux. Il en découle une grande facilité de travail, car les terres ne sont pas dures à travailler mais, par contre, il nécessite un drainage qui a été effectué autour des années 1880, par conséquent assez vieux et qui nécessiterait une réfection mais que la perspective de Marne la Vallée rend difficile à envisager.
II découle des données précédentes, le faire valoir ainsi que les moyens et les méthodes de travail qui suivent.
La proximité d'une fabrique de sucre (râperie de la Jonchère à douze cent mètres), la terre relativement facile et les dégâts des gibiers, avaient amené mes prédécesseurs à adopter un assolement assez souple mais basé sur un cycle de cinq ans :
Betteraves et luzerne durant deux ans
Blé d'hiver, blé de printemps et/ou avoine.
Cet assolement avait donc pour base les betteraves et les plantes fourragères nécessitées par un important cheptel. Celui-ci était de deux sortes :
- animaux de traits : chevaux, bœufs
- vacherie importante qui avant la guerre de 1914 était de plus de soixante vaches pour fromage de brie de Meaux
L’économie de cet assolement était très bonne et permettait à une époque où les engrais chimiques n'avaient pas pris leur importance actuelle d’améliorer les terres par des apports d'humus et une autarcie partielle.
Les moyens de traction étaient uniquement animaux.
Jusqu'en'1940, il n'y avait aucun tracteur et l'électricité n'existait pas, sauf pour l'éclairage grâce è un groupe électrogène
Le bétail de trait était le suivant :
- 3 attelées de 3 chevaux = 9 + 1 cheval
- 18 bœufs en 4 attelées de 4 bœufs et 2 bœufs de secours
Ce cheptel demandait pour sa conduite et son entretien :
- 3 charretiers
- 4 bouviers
- 1 homme de cour
- 1 vacher seulement à partir de 1914
Les travaux culturaux se faisant exclusivement à la main, il y avait toujours 3 à 5 hommes et 2 ou 3 femmes pour les travaux courants.
Lors des travaux saisonniers, il était parfois fait recours à de la main-d’œuvre étrangère, surtout à la moisson où nous étions au moins 25 personnes.
Le régime horaire était le suivant :
- travail de 6 à 11 h. = 5 h.
12 1/2 à 18 h. = 5 h1/2
10 h1/2
pas de samedi
- et à la moisson :
6h. à 8h. = 2h. repos 1/2h.
8h.1/2 à 12h. = 3h.1/2 repos 2h
14h à 17h. = 3h. repos 1/2h.
17h1/2 à 20 h. = 2h.1/2
11 h.
Le tracteur apparaît pendant la guerre de 1940-1945.
Beaucoup d'entraide depuis l'après-guerre, n'existait avant.
III LES VOISINS
En 1930, l'année où je suis arrivé au Génitoy, c’était 12 ans après la Grande Guerre de 1914-1918 qui avait été si meurtrière, surtout dans les campagnes et parmi les rescapés le moral était un peu atteint et l’esprit d’entreprise émoussé. Depuis plusieurs générations déjà la notabilité avait diminué et les grandes familles devenues rares, si bien qu'après la grande saignée de la guerre il n’y avait plus assez de jeunes pour remplacer les manquants.
Par un phénomène d'équilibre aussi vrai pour les liquides que pour les peuples, les fils en surnombre de pays voisins qui n'avaient pas subi une aussi effroyable hécatombe se trouvèrent tout prêts à remplir les places laissées vacantes.
Une crise économique très grave commençait à sévir qui allait se prolonger pendant de nombreuses années. Crise qui n’encourageait pas non plus à entreprendre. De nombreuses ventes de matériel et de cheptel avaient lieu le dimanche, c'était la plupart du temps des fermiers âgés qui n'avaient pas d'enfant ou des enfants ne voulant pas continuer un métier qui nourrissait mal ses servants.
C'est ainsi qu'à mon arrivée au Génitoy de nombreux belges et hollandais étaient mes voisins. Quelques belles figures de français étaient là quand même pour attester des qualités de la race.
Tout d'abord notre voisin le plus proche de notre exploitation puisque nos terres se touchaient,
M. THIERRY, installé en 1907, avait une ferme d'une superficie sensiblement égale à la nôtre mais beaucoup plus difficile à cultiver une partie étant à flanc de coteau, avec des terres très lourdes, et le restant très morcelé, ce qui l'obligeait à avoir un cheptel.
C'était le marché où l'on avait l'habitude de se rencontrer, des voisins de terres ne se retrouvaient que là, on en profitait pour faire ses achats dans Paris et certaines mauvaises langues affirmaient que c'était l'excuse à d'autres distractions. Ce fut évidemment à M. THIERRY que l'on eut recours pour en être le Premier Président.
Pendant la guerre de 40-45, ce fut grâce à son autorité, son intégrité, son ascendant, que cette période si trouble et si difficile fut traversée sans trop de mal pour tous, grâce à la Présidence de la Corporation qu’il sut exercer avec tact mais autorité. Après la guerre, la Corporation ayant été remplacée par la Fédération des Exploitants agricoles, ce fut tout naturellement lui qui continua à présider à sa destinée.
Un syndicat d'adduction d'eau, créé dans la région sud de Lagny, a été bien content d'avoir recours à lui.
Je passe sur beaucoup d'autres choses. J'allais oublier les fonctions de Maire qu'il exerça pendant plus de 30 ans, tellement cela était naturel.
Tout en consacrant beaucoup de temps à ces diverses fonctions, il fut un excellent cultivateur et sa ferme n'en souffrit pas. Ce fut l'un des derniers moutonniers de la région et sa troupe avait une bonne réputation.
Ce fut un Seigneur.
M.CORT, cultivateur à Collégien, était le troisième fermier de la famille à laquelle lui succédèrent d'ailleurs leurs fils et petits-fils. Malheureusement cette longue lignée ne pourra continuer, la Ville Nouvelle de Marne la Vallée venant interrompre une belle suite pour remplacer les champs de blé et de betteraves par une urbanisation.
Exproprié d'une grande partie de ses terres, son petit-fils a été obligé de partir et de s'installer dans les Charentes.
M. CORT n'était pas destiné à devenir agriculteur ayant été élève à H.E.C., mais avait pris la succession de ses parents à la tête de la ferme de Collégien, qu'il exploita avec beaucoup de dilettantismes.
Capitaine pendant la Grande Guerre, il lui en était resté une attitude de commandement que sa grande taille favorisait. Très à cheval sur les principes, il le manifeste un jour vis à vis de son fils Jean qui faisait son service militaire au quartier de cavalerie de Meaux. Venu un jour sans permission, son père l'obligea, toute affaire cessante, à retourner immédiatement au quartier.
Mais, ayant profité d'une période assez facile, il put céder sa ferme à son fils avant la grande crise des années 30, n'ayant peut-être pas eu des résultats mirobolants, mais ayant vécu comme il 1'avait désiré.
Il avait comme voisin un ami d'enfance, M, HERBERT, qui cultivait une ferme appartenant à la famille du chocolatier MENIER depuis plusieurs générations également.
A cette époque, les relations entre cultivateurs, si elles étaient amicales, ne dépassaient pas celles de gens de bonne compagnie, et il n'était pas question d'entraide. Il y avait souvent un arrière-gout de jalousie. M. CORT, rencontrant son voisin HERBERT lui demande si sa moisson était terminée. Sur une réponse affirmative, il répond : « Je ne savais pas que vous en aviez si peu ». Le père de M. HERBERT était un esprit très ingénieux. Il avait mis au point un système de charpente très particulier ; les fermes étaient constituées de planches de bois accolées, ce qui permettait d'avoir de très grandes parties sans poteaux de soutien, système que l'on retrouve actuellement avec des lamelles de bois collées. La charpente de la Cathédrale de Reims, complètement détruite par le feu pendant la guerre de 1914, a été reconstruite par le même procédé, mais au lieu de lamelles de bois ce sont des lamelles de ciment.
Son fils Jean lui succéda et les deux fermes de Collégien et de St Germain des Noyers continuèrent à marcher parallèlement avec les deux fils mais sans jamais avoir plus de moyens mis en commun. C’était la mentalité de l’époque, ce qui heureusement a bien évolué pour le bien de tous. Jean HERBERT s’est beaucoup dépensé pour la collectivité, ce qui l’obligeait à de nombreux déplacements dans toute la région. Son bon ami, Jean CORT, disait ironiquement : « Si vous êtes en panne sur une route du département, vous n’avez qu'à vous asseoir sur la berge et attendre un peu, Jean HERBERT ne va pas tarder à passer. » Ce temps passé pour autrui en déplacements ne fut pas sans nuire à son exploitation et ses résultats n'étaient pas à la hauteur de l'excellente ferme qu'était St Germain des Noyers. Tous ces éléments firent qu'il ne put s'opposer à son éviction et sa ferme passa entre les mains d'un voisin originaires de Château-Thierry.
Jean HERBERT avait un excellent ami cultivateur à l’autre extrémité du canton, issu d’une très ancienne famille de propriétaire de Chessy, les CHARLIER. Pas très motivé par l'agriculture et très souvent absent, il laissa à ses enfants une situation assez médiocre que son fils aura beaucoup de peine à redresser.
Le décès de l’aïeule laissant une grande descendance amena les héritiers à se dessaisir des terres, le seul acheteur fut l’Agence Foncière, autrement dit, l’Etablissement Public de Marne la Vallée.
C'est la menace constante de voir une urbanisation, peut-être contrôlée, mais sûrement pas belle, prendre place au lieu des cultures traditionnelles de la région.
ORIGINE DU PERSONNEL
En 1930, la grande saignée de la guerre 14-18 avait réduit considérablement le nombre d'ouvriers agricoles et la culture n’aurait plus été possible sans l’appoint de la main-d’œuvre polonaise, tchèque ou yougoslave. C'était une main d’œuvre de choix, habituée aux gros travaux de la terre et qui surent trouver en France un climat favorable. La terre et la [ ] furent sauvées par eux. Ils surent s’adapter et l’on ne compte plus en 1970, 40 ans plus tard, le nombre de polonais qui firent souches en France, se mariant souvent entre eux mais aussi avec des françaises et si ce n'était pas le nom, il serait bien difficile de retrouver leur origine tant ils ont été absorbés.
Ce cas n'est d’ailleurs pas le seul. Déjà bien avant la guerre de 1914, les travaux de la betterave demandant une main-d'œuvre saisonnière, de nombreux belges avaient traversé la frontière pour venir accomplir ces travaux que la main-d’œuvre locale, insuffisante, ne pouvait assumer à elle seule. Certains aussi se fixèrent en se mariant avec des françaises et firent également souches. Nous en retrouvons en 1970 de nombreux exemples et bien malin serait celui qui pourrait, hormis le nom, les reconnaître.
L’ensemble du personnel employé à la ferme du Génitoy était donc assez disparate d'origine mais, dans l'ensemble, s'entendait assez bien. La grande majorité était célibataire et logée tant bien que mal en dortoir ou en chambre individuelle.
Ils vivaient surtout de laitage. Chacun prenait à la ferme un litre de lait qu'il accommodait avec de la farine pour en faire une bouillie telle que celle que l'on donne aux petits enfants. Ils achetaient rarement de la viande, celle-ci leur était surtout fournie par le gibier très abondant sur le domaine. Lapins et faisans de "mon oncle" (le Baron de ROTHSCHILD) étaient souvent au menu.
Il n'était pas question de confort, l'eau courante n'était pas encore arrivée jusqu'ici. La nourriture qu'ils pouvaient se faire dans de telles conditions était des plus frugales. Les ouvriers étrangers venaient surtout en France pour gagner de l'argent pour envoyer à leurs familles restées en Pologne, avec l'intention d'acheter, soit une maison, soit un peu de terre pour leurs vieux jours. La guerre de 1940 a complètement change ces courants d'immigration. Les pays soumis à la Russie ne laissèrent plus leurs habitants s'expatrier. Ce fut le tour des italiens, puis des espagnols et portugais de venir en France.
Par contre, en dehors d'un noyau très fidèle, il y avait toujours quelques individus peu stables, pas toujours uniquement français, pour qui la seule perspective d’avenir était de boire et de boire encore. Lorsqu'en 1907, à son arrivée au Génitoy, M. LEDAN avait fait venir les premières paires de bœufs pour la traction, il avait venir avec eux des bouviers d'origine, comme leurs bêtes du Morvan ou du Nivernais.
Ils apprirent ainsi à la main d’œuvre locale à utiliser ce mode de traction assez nouveau pour la région. Certains repartirent, leur contrat tacite termine, d'autres restèrent et firent également souches. Il y avait également parmi eux de fervents adeptes du gros rouge. Quand en 1930 je suis arrivé, il y avait encore un spécimen. Tout le monde l'appelait MINABE. Je crois que personne n'a jamais connu son nom. Son pays était pour toujours le Génitoy. Parfois, après avoir un dimanche un peu trop bu et s'être disputé le lundi avec le patron, il disparaissait pour quelques mois, mais il n'allait d'ailleurs pas très loin, à Maulny seulement, d’où après dispute pour les mêmes raisons, il revenait un lundi pour reprendre ses bœufs. Il n'y avait jamais de question de salaire. Il finit bien misérablement, un jour d’hiver après une bonne cuite dans un fossé, la conscience tranquille, sans un sou en poche, mais sans dette.
Le domaine des vaches était par tradition celui des suisses. C'était également de fichus caractères et se sentant indispensables se chargeaient d'essayer de faire marcher le patron. Mais à la ferme, tout le monde savait plus ou moins traire et la défection inopinée du vacher ne devait jamais prendre de court l’exploitant.
Il y avait une catégorie bien à part parmi la main-d’œuvre, c'était les ouvriers de batteuse. En ce temps-là (pas si vieux), après avoir engrangé la récolte, il fallait la battre. C’était le travail d'un entrepreneur qui se déplaçait avec son matériel et son personnel. J'ai encore connu la machine à vapeur marchant au charbon, II fallait aller, avec tous les chevaux, chercher chez un voisin tout le matériel lourd et peu maniable. Le personnel à lui seul aurait pu à l'époque faire le sujet d'un petit livre.
C’était de pauvres types recrutés au petit bonheur. Ils ne restaient en général pas très longtemps chez le même entrepreneur qui devait les nourrir, le logement étant bien entendu la paille des granges. A les écouter, ils n'avaient jamais eu de chance mais possédaient des qualités énormes, malheureusement le défaut de la boisson était pour tous ce qui en tenait lieu. Certains lundis matin, le batteur se retrouvait tout seul avec son chauffeur. Il n'avait plus que la ressource d'aller à Paris, avenue Rapp, chercher un nouveau personnel qui durait une ou deux semaines. Ils finissaient toujours misérablement d'une rixe, de froid, d'ivrognerie, ne se réveillaient pas dans le creux d'un fossé.
Une partie du personnel n'était pas très stable. C’était les « pigeons voyageurs ». Ils restaient tranquilles tout l'hiver pendant la période où la demande d'emploi était faible, mais dès le printemps, quand la « violette commençait à pousser » l'envie de bouger les prenait et ils nous quittaient. Ce n'est pas tellement une question de salaire, mais un besoin de changement incoercible.
La guerre et ses privations, surtout de boisson, a presque complètement fait disparaître ces gens-là, il est vrai que le besoin de cette main d'œuvre ayant, du fait de la moissonneuse batteuse, complètement disparu, ils ont disparu aussi. C'est encore une fois la confirmation du vieil adage « la fonction créée l'organe ».
Il y avait tout de même un noyau de vieux travailleurs français, des rescapés de la Grande Guerre, les BURARD, RENVIER, PETIT, au nom bien français et de vieille souche briarde. Une mention bien particulière pour 1a famille RENVIER, dont l’attachement à la ferme du Génitoy s’est manifesté par une présence constante de plus d’un siècle à travers les générations de fermiers et d’employés.
Le dernier représentant était Georges, que tout le monde appelait RENVIER, alors que son vrai nom était LOUIS
Avant 1a guerre 14-18, beaucoup de familles de travailleurs à Jossigny, pour compléter un peu le salaire du mari, gardaient des enfants, soit de l’Assistance Publique, soit des légaux ou non.
Ce fut le cas de George LOUIS, dont les parents le placèrent chez les RENVIER. Les premières mensualités furent payées, puis arrêtées.
Que faire ? Il n’était guère question de remettre l’enfant à l’Assistance Publique, il fut donc gardé, un de plus quand on en a déjà 7 ou 8. Les parents adoptifs en furent d’ailleurs largement récompensés, ce fut le plus affectueux et, s’il ne leur devait pas le jour, ce fut 1ui qui leur ferma les yeux. N’est-ce pas là le sujet d’un beau conte très moral ?
LE GENITOY, TEL QUE JE L'AI CONNU DE 1930 A LA GUERRE
D'une superficie sensiblement égale à celle d'aujourd'hui, il faisait partie d'un domaine, celui de Ferrières, composé de 7 fermes en location et de 2 fermes en régie directe* l'ensemble d'une superficie d'environ 1 800 ha de terres de culture et d’autant de bois.
Cet ensemble avait été rassemblé par la famille de ROTHSCHILD avec le souci majeur d'en faire une chasse qu'elle voulait la plus opulente et l'une des plus belles de la région parisienne. Beaucoup de choses en découlent et la question de rentabilité passait au second plan. Le véritable directeur n'était pas le Régisseur du Domaine, mais bien le garde-chef. La configuration de la plaine en était tributaire, de nombreux boqueteaux, des haies, des véneries en pré ou semées de sarrasin ou autres cultures de chasse entrecoupaient Ies pièces de culture pour favoriser la prolifération du gibier. Cela n'était pas sans causer une grande gêne pour les cultivateurs et de gros dégâts de gibiers, surtout à une époque où les lapins étaient un véritable fléau. Les faisans étaient extrêmement nombreux et il n'était pas rare, au moment des semailles de blé d’hiver, de placer en permanence une femme ou un enfant, dont la seule mission était d'empêcher ce gibier de manger le grain avant qu'il ne soit germé. Munis d'une crécelle, ils faisaient inlassablement le tour de la pièce ensemencée, attendant la relève de midi, et ceci jusqu'à la nuit. Il fallait également se prémunir contre les dégâts des corbeaux très abondants, par la pose de pétards. Il a été beaucoup écrit notamment par BUFFON, sur l'intelligence de cet oiseau et surtout pas ses qualités de grand voilier. C'est un régal de pouvoir assister aux évolutions du corbeau.
A la moisson, les lapins étaient si nombreux que les gardes à la fin de la coupe des pièces de céréales en faisaient une véritable hécatombe. Je me souviens, à St Léonard[i], d'avoir compté plus de 150 lapins tués soit au fusil, à coups de bâtons ou coupés par les machines lieuses. Les dégâts de ces rongeurs étaient très importants et les pièces de terre avoisinant les bois ou les haies étaient fauchées sans que la faux n'ait à intervenir. Au printemps, bien souvent, les dégâts étaient tels qu'il était indispensable de réserver.
Cela n'allait pas non plus sans contestation parfois violente entre les fermiers et le propriétaire, représenté par le régisseur et son garde-chef. Contestation qu'une loi sur les dégâts de gibier avait permis d'étayer sur un texte législatif, mais que la prudence vis-à-vis d'un propriétaire puissant ne permettait pas toujours de mener jusqu'au bout, c'est-à-dire à des indemnités. Mais les fermiers avaient quand même une arme entre les mains, peut-être un peu émoussée mais les propriétaires furent obligés de faire un semblant de guerre aux lapins. Guerre difficile, car les gardes avaient toujours considéré les lapins comme leur propriété et il n’était pas question de détruire ce dernier, cela aurait été leur retirer une partie de leur gagne-pain. Mais les propriétaires ne pouvaient plus se retrancher sur la clause devenue illicite inscrite dans tous les baux de propriété de chasse comme la nôtre, spécifiant que tous dégâts, quelle que soit leur importance, ne pourraient ouvrir droit à diminution du fermage.
Les fermes du domaine de Ferrières étaient ainsi très dépréciées, il est vrai que les propriétaires compensaient, en partie, les pertes de récolte par un loyer légèrement inférieur au loyer normal des fermes de même qualité de la Région. L'apparition de la myxomatose fut pour nous un grand soulagement et la rentabilité de nos fermes très augmentées.
[i] Léonard de Noblat est fêté le 6 novembre par l’église catholique.
ORGANISATION DU TRAVAIL
Le personnel était obligatoirement relativement important. La traction animale étant la seule à intervenir dans tous les travaux et conditionnait le nombre d’ouvriers» La seule traction, était l'attelée de 4 bœufs ou de 3 chevaux. Les terres du Génitoy assez faciles à travailler ne demandaient pas une traction très forte, l'attelée était de 4 bœufs ou de 3 chevaux.
En 1930, il y avait 4 attelées de bœufs, soit :
4 x 4 = 16 + 1 paire
et 3 attelées de chevaux, soit :
3x3=9+1 cheval de cour
ce qui, étant donné la superficie de la ferme, 201 ha labourés, n’était pas énorme. Cela était dû à une excellente organisation du travail, à des terres relativement faciles à travailler et au groupement des terres autour de la ferme, avantage d'une ferme au champ.
Le nombre d'ouvriers permanents étaient donc de 4 bouviers, 3 charretiers, 1 garçon de cour, 1 vacher et de 3 ou 4 ouvriers agricoles ou de femmes, dont le gros travail était surtout saisonnier : binage et arrachage des betteraves, moisson, travaux d'intérieur, chargement du fumier et épandage. Il n'était fait appel à de la main-d’œuvre de supplément que pour la moisson et un peu pour les betteraves.
Horaires –
La journée, été comme hiver, était de 10 h.1/2 ce que l'on appelait de 6 h. en 6 h., avec une interruption de 1 h.1/2 pour le déjeuner. Cela était un grand progrès ; les vieux rappelaient le temps où les attelées étaient de 5 en 7 h. avec, il est vrai, une pause casse-croûte certainement assez longue le matin et le soir. Cet horaire était immuable, même lorsque en Décembre les journées étaient bien courtes, mais les chevaux et les bœufs n'avaient pas besoin de voir clair pour mettre les sabots les uns devant les autres dans le fond de la raie du labour. A la moisson, le travail était augmenté d'1/2 h., soit 11 h. avec deux arrêts d’1/2h. à 8 h. et 17 h., non comptés dans les 11 h. Il ne faut pas oublier que les charretiers et bouviers devaient venir soigner leurs animaux 1 h. 1/2 avant le départ du travail, ce qui faisait ainsi des journées de 12 h. et 12 h.1/2 pour la moisson.
Il y avait à l'époque 2 heures officielles, une d'hiver, qui était celle du soleil, et pour l'été une heure dite d'été qui était avancée d'une heure sur le soleil pour permettre aux parisiens de bénéficier des premières heures de la journée. Si bien que nous, pendant la période d'hiver, notre horaire était le suivant : début 6 h., déjeuner à 11 h., reprise à 12 h.1/2, fin à 18 h. L'été, tout était décalé d'une heure et nous avions ainsi : 7 h. 12 h. - 13 h-1/2 19 h.
La journée pouvait sembler bien longue, mais un bon charretier ou bouvier qui retournait dans sa journée 50 ares de terre ne faisait que 15 km par jour, encore la plupart du temps, appuyé sur les poignées du brabant, sa marche était bien allégée.
La mécanisation et la modernisation de l'agriculture diminuèrent de beaucoup les besoins en main-d’œuvre et il n'y a plus pratiquement de besoins en personnel. Que de fermes, qui employaient de nombreux ouvriers, sont exploitées avec le patron et un ou deux hommes, dont souvent un fils ou un gendre. La ferme d'un seul homme n'est pas rare.
Rendement à l'hectare
Coupe à la lieuse 0 ha 70 à l'heure 1 h 40
Relevage des bottes 5 ha par jour 2 personnes 0 h 40
Chantier de calvanage[i]
1 chargeur
4 voitures avec conducteur
1 déchargeur 5 ha par jour 2 h 20
1 tasseur
4 intermédiaires
Batteuse 10 chantiers moyens
110 quintaux par jour pour un rendement
de (soit 3 ha par jour) 3 h 30
Livraison de la céréale 90 quintaux par jour
(2 ha 5) 0 h 40
7 h 70
[i] Terme dérivé du métier de Calvanier, homme de journée qui engrange les gerbes, charge les voitures pendant la moisson, etc
LA MAIRIE ET LE GENITOY
Le Génitoy fait partie de la commune de Bussy St Georges alors que, géographiquement, nous devrions être rattachés à Jossigny
Cela fut ainsi pendant très longtemps mais à la fin du siècle dernier celle-ci a été véritablement spoliée. Bussy St Georges avait, à cette époque, un maire très entreprenant dont un frère était ministre, alors que le maire de Jossigny était, par contre, un très brave homme, ouvrier agricole, sans beaucoup d'instruction qui ne put, ou ne sut, défendre les intérêts de sa commune. Cela avait des conséquences financières importantes, une grosse partie des recettes de nos petites communes rurales étaient basées sur le foncier directement dépendant de la superficie. Des recours devant les Instances préfectorales n'aboutirent pas et les choses restèrent en l'état, si bien que, dépendant économiquement de Jossigny, administrativement nous étions, et sommes encore, rattachés à Bussy St Georges.
Economiquement, tout nous rattache à Jossigny, plus encore avant la grande motorisation de l’après-guerre de 1940 que maintenant
L'activité artisanale était importante : un boucher charcutier, un boulanger un peu pâtissier, mais très peu, les gâteaux étant un très grand luxe.
Le boucher était, bien sûr, également un peu marchand de bestiaux, un abattoir complétait son commerce. Cet abattoir, très mal surveillé au point de vue hygiène, ne fut supprimé que dans les années 53-54.
Le boulanger livrait son pain dans les communes et écarts environnants dans une carriole à cheval. Le principal de son commerce était le gros pain de 4 livres qui pesait effectivement les 2 kilos, une balance permettait, par une "pesée", de parfaire le poids réglementaire.
Un maréchal, un charron-maréchal, un bourrelier, deux maçons, plus des bistrots (jusqu'à 5), un peu trop nombreux pour une population sédentaire ne dépassant pas 500 habitants, mais un lieu assez passager que deux routes importantes, Nord-Sud et Est-Ouest, se coupant à 1'intérieur du village, donnaient un peu d'animation. Surtout les dimanches, Jossigny était pour beaucoup de cyclistes de Paris une étape pour le casse-croûte du milieu de la matinée, c'est ainsi qu'il était assez connu pour les sportifs des quartiers de l'Est de Paris,
Deux petits métiers étaient assez florissants et employaient un peu de main-d’œuvre féminine. Le plus important était la fabrique de margotins, petites bottes de morceaux de bois d'une trentaine de centimètres trempés à l'extrémité dans la résine et servant à allumer les foyers, aussi bien dans les cuisinières que dans les cheminées.
Une autre occupation était plus curieuse, c’était la taille des cure-dents. Un entrepreneur passait régulièrement déposer un lot de plumes d'oies ou de poules et remportait ces cure-dents remis en paquets,
Notre commune administrative était, et est toujours, Bussy St Georges, un peu plus éloignée que Jossigny, quoi que pour beaucoup d’habitants du bourg de Bussy St Georges le Génitoy est presque une terre inconnue. Pourtant celui-ci ne s'est jamais désintéressé de la gestion de celle-ci.
Conseillers et maires furent souvent du Génitoy.
En 1930, à mon arrivée au Génitoy, ce fut le cas, et mon patron M. LEDAN en était le « premier Magistrat », On ne se déplaçait pas aussi facilement que maintenant et « Monsieur le Maire » n’allait pas tous les jours à la mairie, la Mairie venait à lui par l'intermédiaire du cantonnier-appariteur garde-champêtre, à pieds bien sûr, ce qui lui permettait au passage de remplir en partie sa fonction de garde-champêtre, de « garde messier »[i]. Il repérait en même temps les pousses d'asperges sauvages, pissenlits et autres plantes utiles. Canne d'une main, serviette porte-documents fermée à clef, de l’autre, il était ainsi le lien entre le maire et le secrétaire de mairie. Cette solution était possible à l'époque, mais ne pourrait plus être adoptée, les choses étant devenues beaucoup plus complexes et nécessitant une présence plus effective du patron.
Le cantonnier n’avait pas une logique impeccable. Journalier agricole à l’avenir pas très brillant et pas très stable, il avait fait des pieds et des mains pour obtenir ce poste, très modeste, mais assurant un salaire fixe raisonnable. Une fois installé dans ses fonctions, ayant prêté serment donc pratiquement inamovible, il était devenu paresseux et incommandable. « J'en fais toujours assez pour ce que je gagne »- Tel était son raisonnement. Presque tous les maires de nos petites communes rurales se sont trouvés devant ce problème.
Le 1er Janvier, le personnel communal, garde-champêtre et cantonnier, venait présenter au Maire leurs meilleurs vœux. C'était le réveil en fanfare, l'un des deux avait gardé de son service militaire le goût du clairon et me rappela le réveil en fanfare de mon très récent service militaire. C'était pour ces deux fonctionnaires municipaux 1'occasion de rappeler à Monsieur le Maire qu'il était leur patron.
Le lieu était quand même assez étroit et, à chaque grand événement du bourg, le Génitoy était toujours associé.
Un événement extrêmement rare m'a laissé l’impression d'avoir assisté à une des traditions les plus anciennes de nos villages : la réfection du clocher de l'église du village avait permis de remplacer le coq, bien vieux et bien déplumé, par un bien plus fringant Les couvreurs chargés de cette opération pleine de dangers, avant de le placer au fait du clocher, sont passés dans tous les foyers pour faire admirer à chaque habitant leur nouveau vigile. Chacun savait se conduire et y allait de sa petite pièce. Je crois qu'il avait été
Avant les fêtes de Pâques, les enfants et adolescents viennent en grande pompe et à grand renfort de musique présenter les « roulés » et la brioche. Les roulés, ce sont les œufs de Pâques, époque du printemps où les poules, après le demi sommeil de l'hiver, se mettent à pondre abondamment. Tout le monde rentre à la "maison", et la maîtresse de maison sachant se "conduire offre à chacun de quoi se rafraîchir. La tournée des fermes et des écarts est quelquefois pénible et le retour au bourg très ou trop gai. Le but de cette tournée est de préparer la fête communale qui, de tradition, a lieu le jour de la fête du patron de la commune St Georges et de bonne grâce donner quelqu'argent au trésorier.
La ' « maison » est pour nous et toute une partie de la Brie, la pièce principale de la demeure du fermier. Celle qui en est l'âme, celle où l'on reçoit 1s visiteurs et qui commande la distribution des autres pièces : cuisine, bureau, salle à manger, escalier montant au 1er étage, et à une pièce qui garde encore le nom de « lampisterie », nom qui rappelle un peu les chemins de fer et qui était d'une grande utilité. C'était là que l'on préparait les nombreuses lampes à pétrole, unique moyen d'éclairage avant l'apparition de 'électricité. Elles étaient forcément nombreuses, non seulement pour la maison de la ferme, mais aussi pour éclairer les écuries, vacheries et autres bâtiment du domaine. Eclairage bien falot.
L’électricité ne fut installée que pendant la guerre de 1940, mais depuis une quinzaine d’années un groupe électrogène avait été installé seulement évidemment pour l’éclairage. Il fallut donc attendre 1940 pour pouvoir vraiment bénéficier de ce progrès permettant de disposer d'une force motrice pratique, soulageant ainsi la main-d’œuvre.
[i] Le « garde-messier » est commis temporairement à la surveillance des produits du sol qui servent à la nourriture des hommes et des animaux, avant la récolte, afin de les protéger du vol. Mot dérivant de moisson.
KLEBER ET QUELQUES AUTRES
Une mention spéciale doit être réservée à un vieux serviteur. Son prénom d 'abord , Kléber, avec celui de Marceau étaient très en usage dans notre pays de Brie très déchristianisé et voué depuis longtemps au culte républicain.
Je ne connais pas très bien son origine géographique, mais pour tous, il était un enfant du pays. Grand, fort et ... bête, c'était un colosse, bâti à chaux et à sable. La Sécurité Sociale ne serait pas en déficit si tous les adhérents étaient comme lui. Il savait tout juste lire, mais cela n’était pas nécessaire pour une vie simple. Pas besoin non plus de papiers officiels, la carte d'identité étant réservée à ceux qui se déplacent sans rime, ni raison.
Il avait été marié et pendant toute la période où sa femme est restée avec lui, il en avait été le souffre-douleur mais, juste retour des choses, 1 *ayant abandonné pour un homme méchant, elle fut à son tour, et peut être un peu plus qu'à son tour, copieusement battue.
Nourri, logé à la ferme, son salaire était, suivant son expression « placé à Jossigny », sous-entendu au café-tabac qui, aidé de bons copains» se chargea de ses placements. J’avais pourtant réussi, un peu à son corps défendant, à lui faire prendre un livret de Caisse d’Epargne et d'acheter au cimetière du village une concession à perpétuité.
Il fut dans les dernières années de sa vie employé à mi-temps comme cantonnier du village. Ce fut vraiment le dernier vrai cantonnier si souvent caricaturées avec sa brouette et son balai, aimé et bien connu de tous.
Ne pouvant plus travailler, il fut placé à l'Hôpital de Lagny où il retrouva un peu la vie de caserne avec son dortoir et ses lits au carré qui l'avait marqué dans sa jeunesse. Il eut même une idylle avec une personne de son âge que la vie n'avait pas bien traitée non plus. Ils auraient bien voulu se marier pour pouvoir bénéficier d'une chambre, l'Hôpital était très favorable et aurait bien voulu favoriser cette union, mais des obstacles vinrent entraver leurs projets.
Notre brave Kléber mourut à l'Hôpital de Lagny, mais fut ramené au cimetière de Jossigny où beaucoup de monde, après un service à l'Eglise, l'accompagna à sa dernière demeure.
Chaque foyer était représenté et comme personne ne pouvait lui reprocher quoi que ce soit, ce fut, dans sa grande simplicité, une bien belle cérémonie.
OBSERVATIONS SUR LA MÉTÉO LOCALE
La situation géographique du Génitoy est telle que du temps de la traction à vapeur on entendait les sifflets des locomotives de la Gare d'Ozoer les jours de pluie (venant de l'ouest) et ceux de Lagny par temps froid (venant du nord).
En Mars-Avril, la floraison d'une haie d'épine blanche était toujours l'annonce d'une période de froid et même de gel.
La vue de la Tour Eiffel annonçait de la pluie.
La gelée blanche a le « Cul lavé » dans les trois jours, c'est-à-dire, qu'il pleuvait dans les jours qui suivaient.
A la St Georges sèmes ton orge, à la St Marc, il sera trop tard.
DICTONS TRANSMIS PAR M. PAUL LEDAN
- Le matin regarde tes blés, à midi tes bœufs et le soir ta femme
- Les blés grâce à la rosée du matin, les blés ont une couleur plus flatteuse. A midi les bœufs sur une litière bien propre, étrillés, bien nourris, donnent une impression de calme et de bien être tout à leur avantage. Et le soir, l'épouse pomponnée, bien vêtue, fait honneur à son mari.
- Il arrive toujours un moment où les vaches ont besoin de leur queue.
- L'hiver, pas de mouches, les vaches n'ont pas besoin de s'émoucher alors que l'été, les mouches revenues, abondantes et importunes, les vaches bien contentes de pouvoir les chasser retrouvent avec plaisir le service de leur queue.
Dans le garage, M.LEDAN avait remisé un cabriolet à cheval inutilisé depuis la fin de la guerre 14-18 remplacé par la voiture automobile. Elle gênait beaucoup pour rentrer la torpédo CITROEN et j'avais, à plusieurs reprises, dit à M. LEDAN de s'en débarrasser. Il m'avait répondu (voir plus haut) et les choses étaient restées en l'état et un jour, en captivité t je reçus une lettre me disant simplement « les vaches ont besoin de leur queue ».
Je compris que la pénurie d'essence avait rendu bien utile le cabriolet qu'un fringant petit cheval breton, acheté Dieu sait où, permettait les déplacements que l'automobile défaillante ne permettait plus.
Mais cette petite phrase que je pouvais seul comprendre n'avait pas échappé à l’interprète allemand chargé de la censure du courrier qui me fit comparaître et j'ai eu beaucoup de mal à lui faire comprendre le sens de cette phrase.