Le petit Versailles au bout du grand
Mme de Montespan a vécu (un petit peu) dans le château que Louis XIV lui a fait construire au bout du parc de Versailles, à l’emplacement des actuels Lycée Hoche et gare de Versailles Rive Droite. Ce château et ce lieu - le quartier de Clagny-Glatigny existe encore aujourd’hui - ont une histoire. La voici.
A l’origine, Clagny était un petit fief situé dans le Val-de-Gally, emplacement de l’actuelle ville de Versailles. Il dépendait du fief de Glatigny et de celui de Versailles. Le seigneur de Clagny était employé à Paris et ne venait que rarement sur ses terres où se trouvait une petite bâtisse peu confortable ainsi qu’un vaste étang qui s’étendait jusqu’à loin sur les terres du futur Château de Versailles. Il y passait malgré tout quelques fois par an pour renouveler le bail du fermier. Le domaine de Clagny est donc passé de mains en mains, de son premier seigneur (tout du moins jusqu’aussi loin que les sources puissent aller), Guillaume de Vitry, jusqu’à ce qu’il soit racheté par Louis XIV pour la construction de Versailles.
Guillaume de Vitry est né au plus tard vers 1360 et meurt entre 1407 et 1409. Il était notaire et secrétaire du Roi. De son mariage avec Jeanne de Sens il eut une fille, Eudes de Vitry, qui épousa Bureau Boudrac. A la mort de Guillaume de Vitry, Bureau devint le nouveau seigneur de Clagny. Comme son beau-père il était notaire et secrétaire du Roi mais il prête allégeance à Jean-sans-Peur, Duc de Bourgogne, et non à Charles VII. Il meurt entre 1431 et 1434 et laisse une fille, Jeanne Boudrac, qui épouse Jean Dauvet et en fait ainsi le nouveau seigneur de Clagny.
Issu d’une vieille famille angevine, Jean Dauvet était très apprécié de Charles VII et Louis XI qui lui confièrent plusieurs missions diplomatiques. Occupé par ses fonctions de de Premier Président au Parlement de Toulouse puis de Paris, il n’a pas de temps pour s’occuper de son domaine et le laisse en l’état à son fils aîné, Guillaume, à sa mort en 1471. Guillaume Dauvet, contrairement à son père, voudra améliorer sa terre et pour ça signe plusieurs baux avec des fermiers. De plus, il acquiert auprès des petits propriétaires du fief de Glatigny des terres qu’il rattache au domaine de Clagny, dont le fief du Martroy, ce qui agrandit considérablement la propriété. A sa mort en 1520, Clagny revient à sa fille Anne et à son mari, Pierre Lescot.
Général des aides puis procureur du Roi en la Cour des aides, Pierre Lescot fut aussi prévôt des marchands de la ville de Paris. Il agrandit son domaine de Clagny en achetant d’autres terrains et lance de nouveaux baux. Il meurt en 1533 et laisse plusieurs enfants, dont Pierre Lescot II, qui naît en 1515. Il est le cadet de sa fratrie et à ce titre il n’hérite pas de la propriété paternelle de Lissy qui va à son frère Léon, mais il récupère la seigneurie de Clagny. Il démarre sa carrière d’architecte à 26 ans et offre ses services sous Henri II, François II et Charles IX. Comme l’a été l’architecte Philibert Delorme – architecte d’Anet – quelques années avant, il devient Conseiller et aumônier du Roi. Parmi les œuvres de Lescot, on notera la fontaine des Saints-Innocents, mais surtout le Louvre. Outre Clagny, il possède deux maisons héritées de son frère Léon et sa résidence au Cloître de Notre-Dame. Il ne s’occupa guère de son domaine de Clagny qui à sa mort en 1578 fut légué à ses neveux.
Le premier à hériter de Clagny fut son neveu Claude. Il reçut le domaine de Clagny, celui du Martroy et le mobilier de l’hôtel de Clagny. Le reste : « tous les biens meubles, acquêts et conquêts immeubles, sauf les objets d’arts », revinrent à Léon. Comme Claude décède avant 1580, ce sont ses frères Léon et Pierre, conseillers au Parlement de Paris, qui héritent de ses parts. Mais ne parvenant à s’entendre sur la part d’héritage de chacun, les disputes furent longues et Léon en appela au Parlement. Le rendu fut long à obtenir, et il attribua les 4/5e du domaine à Léon, et le dernier 5e à Pierre. Mais Léon ayant des dettes qu’il ne pouvait payer, décision de justice fut rendue et les deux frères ont été dans l’obligation de vendre Clagny à Jean de Champrond en 1597.
A la mort de Jean de Champrond en 1604, Clagny revint alors à ses enfants. Michel de Champrond, l’aîné, était majeur et gérait sa part lui-même, mais son frère Jean et sa sœur Louise étant mineurs, c’est leur mère, Madeleine de Montmirail, qui gérait les leurs. Mais même après leur majorité, Michel restait le principal maître à Clagny et signa un nouveau et important bail sur ses terres. Il épousa Madeleine Mégissier dont il eut une fille, Madeleine, qui épousa Philippe de la Trémoille.
En 1647 meurt Jean de Champrond et c’est Louis de la Trémoille, fils aîné de Philippe de la Trémoille et Madeleine de Champrond, qui devient le nouveau seigneur de Clagny. Louis désirait acheter la charge de cornette des chevau-légers du Roi dut alors vendre ses terres pour pouvoir se la payer, et la céda en 1649 à l’hôpital des Incurables de Paris. Durant le temps que l’Hôpital posséda le domaine, il l’agrandit en rachetant la terre de Grandcour aux Sollignac. Mais dès 1664, Louis XIV cherche à racheter tous les terrains environnant le pavillon de chasse de Versailles que son père Louis XIII aimait tant. Or Clagny est une terre voisine de celle de Versailles et en 1665, le Roi rachète, par le biais de Colbert, le domaine de Clagny, du Glatigny et du Martroy.
Louis XIV eut, dès 1667, pour favorite Madame de Montespan. En 1673 elle lui avait déjà donné quatre bâtard. Elle voulut alors une demeure digne d’eux, et elle demanda à ce que cette demeure fut construite sur les terres de Clagny. Dès l’année suivante, Louis XIV fit bâtir une toute petite maison que la Marquise qualifia d’à peine assez bonne pour une fille d’opéra. Le Roi fit alors tout raser et la remplaça par un joli château que Mme de Montespan appelait son « petit Versailles ». Hardouin-Mansart est mandaté pour créer ce château et en 1675 les fondations et le principal du château son faits. Plus tard dans l’année, ce sont les jardins ainsi que l’Orangerie. En 1677 l’aile droite est refaite, un an après la Grande Galerie commence à être décorée. Enfin, en 1678, les jardins sont achevés. Madame de Montespan résidera peu souvent dans son château. Elle possédait de grands appartements à Versailles et n’avait pas de raison apparente de s’éloigner de son royal amant. Elle n’y vécut longtemps que lors de quelques évènements. Tout d’abord lorsqu’elle dut se séparer du Roi en 1676 pour qu’ils puissent faire leurs Pâques. Ils étaient pour ainsi dire voisins et leur liaison reprit un an après. Ensuite lorsque ses enfants étaient malades, comme ce fut le cas pour Mlle de Blois, auquel cas elle les soignait à Clagny. Et enfin lorsqu’elle tomba en disgrâce. A cette occasion, ses appartements de Versailles furent relégués au rez-de-chaussée et elle habita plus souvent Clagny. D’ailleurs, dès qu’elle tomba en disgrâce, les travaux s’arrêtèrent pour n’être jamais repris et Louis XIV signa les patentes faisant d’elle la seule propriétaire des lieux, et dont leurs enfants hériteraient à sa mort.
Madame de Montespan meurt le 26 mai 1707 à Bourbon-l’Archambault et c’est son fils aîné le Duc du Maine qui récupère Clagny. Il y séjourne assez peu, préférant soit aller à Versailles soit dans son domaine de Sceaux. Il aura l’occasion de l’habiter plus longuement lorsque, après l’affaire de Cellamare, il est enfermé à Doullens puis libéré. Il choisit alors Clagny comme lieu de retraite et empêche sa femme de venir l’y rejoindre. Peu avant la mort du Duc du Maine, décision fut prise, pour des raisons sanitaires, d’assécher définitivement l’étang de Clagny, ce qui dura 6 mois. A sa mort en 1736, c’est son fils aîné, le Prince de Dombes, qui récupère le domaine. Il n’appréciait pas outre mesure ce château mais il ne s’en laissait pas pour autant usurper la propriété car lorsque Louis XV voulut récupérer une partie des terres de Clagny et de Glatigny, il s’y opposa fermement. Néanmoins, il aurait voulu échanger cet héritage contre un autre domaine mais n’en eut pas le temps, puisqu’il mourut en 1755.
C’est donc le Comte d’Eu, son frère, qui récupère le domaine. Cependant il n’aime et n’habite pas plus Clagny que son frère et lorsque l’occasion d’échanger ses propriétés contre d’autres se présente, il n’hésite pas. Ainsi, le 19 juillet 1766, le Comte d’Eu échange avec Louis XV le château de Clagny, les jardins, le parc, le manoir de Glatigny et les terrains environnants contre le Comté de Limours, la Baronie de Longaulnay ainsi que les domaines de Brie-Comte-Robert et de Thiviers.
Le Château n’était alors plus habité depuis quarante ans et tombait en ruines de tous les côtés. Louis XV ne l’a donc racheté que pour le détruire, d’autant que Marie Leszczynska voulait y construire un couvent, le Couvent de la Reine, aujourd’hui Lycée Hoche. Dès 1767 le domaine est séparé d’une partie de ses jardins. Lorsque la Reine meurt un an plus tard, les travaux étaient déjà bien commencés. Se furent alors ses filles qui continuèrent son travail en poursuivant l’avancée du couvent.
Le 12 avril 1769, le Conseil rend avis de la démolition du château. En voici un extrait : « Le Roy étant informé que le château de Clagny, faisant partie des terres de Clagny et de Glatigny réunies à son domaine de Versailles par l’acquisition qu’elle en a faitte de M. le Comte d’Eu à titre d’échange, est resté inhabité depuis plus de quarante années, que le deffaut d’entretien y a occasionné des dégradations qui ne pourroient être rétablies sans des dépenses très-considérables ; qu’il seroit même difficile de pratiquer des logements commodes pour des personnes de la famille royale ; et que la situation aquatique de ce château ne permettroit jamais d’en rendre l’habitation saine et agréable, Sa Majesté auroit jugé d’autant plus avantageux de le faire démolir que l’emplacement qu’il occupe, ainsi que celui des cours et des jardins qui en dépendent, étant contigu au parc de Clagny peut facilement y être joint, et qu’étant planté en bois, cela produiroit une augmentation de revenu […] ».
Le 30 juin, adjudication au baillage est faite à Barnabé Houet pour un montant de 590.000 livres. Mais jugeant l’affaire peu rentable, il se rétracte et une nouvelle adjudication est faite pour un montant de 400.000 livres à François Delondre. Il fut alors en charge de vendre les matériaux du château, ce qui accéléra considérablement la démolition du domaine. Au final, Clagny aura vécu moins de 100 ans.
Petit à petit Clagny évolua car les parcelles de terrains furent vendues à des particuliers qui n’hésitaient pas à bâtir dessus. Des routes furent percées comme le boulevard de la Reine en 1773 ou l’avenue de Picardie en 1779. Une partie du domaine, du côté de Glatigny, fut conservée par Louis XVI pour y établir une réserve de gibiers. Paradoxalement, la Révolution n’a pas été synonyme de grands changements, sauf lorsque le 4 mars 1795 une nouvelle adjudication est faite au citoyen Béchet qui récupère la majeure partie des terrains de Clagny pour ensuite les revendre. Quant à Glatigny, c’est le citoyen Fleury qui le récupéra sans toutefois y toucher, il garda donc l’aspect qu’a connu Mme de Montespan un siècle plus tôt.
La situation resta ainsi jusqu’en 1857 où le quartier changea. Avec l’évolution du chemin de fer, la ligne de la rive droite longeait alors le parc au sud, au nord se trouvait le mur du parc de Glatigny, à l’est le bois de Fausse-Repose et à l’ouest les murs de propriétés du quartier. En 1864, M. Gauthier rachète donc la majeure partie du terrain et y perce de nouvelles routes et y fit bâtir des maisons. Aujourd’hui Clagny-Glatigny est un quartier résidentiel de la ville de Versailles. Très vaste, il recouvre une grande partie de la ville et comporte entre autres deux lycées et un collège.